ALLÉGORIES MEDICO-PSYCHOLOGIQUES
L'école vénitienne se distingue, au point de vue médico-artistique, par quelques tableaux d'une fantaisie anatomique fort plaisante. C'est ainsi qu'à l'Académie des Beaux-Arts, dans la cité des Doges, on voit deux tableaux du peintre Giovanni Bellini qui, sous ce rapport, ne le cèdent en rien à ceux de Breughel oudeTéniers L'un est une Fortune aveugle. Son corps de femme se termine par des pattes puissantes de chimère, et une queue bien fournie est attachée à sa croupe. D'autre part,elle est ailée, et de larges pennes fixées à ses omoplates, lui permettent de profiter du moindre souffle pour s'avancer. Enfin, elle a des longs cheveux, formant toupet, ces fameux cheveux que le mortel doit saisir avec empressement, lorsqu'ils passent à sa portée. De sorte que cette Fortune présente les trois productions épidermiques : cheveux, poils, plumes. Il ne lui manque que les écailles. Encore celles-ci sontelles probablement symbolisées par le bandeau qui lui couvre les yeux.
L'autre allégorie, du même peintre est consacrée à la Médisance. D'une coquille originale sort un corps de femme qui vient de rendre par la bouche un serpent, c'est-à-dire la calomnie. L'opération terminée, elle va entrer dans sa coquille, oii elle sera insaisissable, — symbole de l'anonymat de la médisance. Deux hommes soutiennent cet être cabalistique, — ce sont ceux qui vont prêter à la mauvaise parole une oreille docile et se charger du serpent vivant que la mauvaise femme vient de rejeter.
îiLCes allégories sont d'autant plus curieuses que le maître de l'école vénitienne s'est surtout complu dans la composition religieuse, et que sa grande célébrité lui fut acquise par les adorables
et innombrables madones dont il a décoré les églises et les palai de VeniseJ
Giovanni Bhllini. — La fortune aveugle (Venise).
lement dans une des fresques qui ornent son Jugemeiil dernier à la chapelle de l'Arcna, à Padoue. Elle représente l'Envie. Giollo, qui a peint à cette place les symboles des péchés capitaux, n'a pas
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conçu pour la représenter une jolie femme, au corps souple, à la nudité troublante, comme celle de Bellini. Bien au contraire son Envie, comme le voulait Dante, est horriblement laide. Le serpent
Giovanni Bellini. — La Médisance {Venise).
venimeux s'échappe par sa bouche, ses traits sont durs, son œil mauvais, son cou, saillant. Elle est dotée d'une, oreille immense, au pavillon largement ouvert, pour recueillir tous les méchants bruts
qui courront à son voisinage. Enfin, elle est cornue, signe de sa bêtise et de son entêtement.
La Colère^est une femme puissante, qui étouffe sous le poids de
GioTTo. — L'Envie (Padoiie). Giotto. — La Colère (Padoue).
ses ressentiments; elle a le cou trapu et la bouche mauvaise; l'œil' est injecté et le front bas et fuyant.
Nous aurons au reste l'occasion de reparler de ce puissant génie, Giotto, que l'on a surnommé avec raison le Dante de la peinture.
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Et puisque nous sommes au chapitre, non des chapeaux, mais des serpents, terminons par une reproduction d'une amusante pochade : les adieux d'AIceste et de son époux Admète, représentés sur une amphore étrusque. Admète, au moment de mourir, obtient
Amphore étrusque. — Adieux d'AIceste à Admèle.
des Parques la laveur de l'immortalité, si quelqu'un consent à prendre sa place; seule, sa femme Alceste s'y résout, par amour conjugal; l'heure fatale est venue. Les noirs génies pressent les adieux : l'un tient une énorme hache, l'autre deux serpents menaçants ; serait-ce un Esculape? Comme on voit, les Etrusques ne se gênaient guère pour ridiculiser leur mythologie. Cette scène serait digue de la Belle Hélène ou d'Orphée aux Enfers.