‹ Curiosités médico-artistiques (volume 2)Chapitre 20 sur 26 · LA DANSE MACABRE RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

LA DANSE MACABRE RÉVOLUTIONNAIRE

Tandis que la révolution russe grandit chaque jour et menace d'emporter le trône des tsars, nous pouvons exhumer un document, datant d'un demi-siècle, et que les événements du jour rappellentàTactualité: nous voulons parler de la danse révolutionnaire de Rethel.

Cette œuvre magistrale, populaire en Allemagne, est peu connue en France ; elle fut inspirée à l'artiste par les événements de 1848, qui eurent au delà du Rhin une répercussion considérable. Dans le duché de Bade, dans la Saxe, des insurrections éclatèrent, dictées par le même élan libéral: elles lurent étouffées dans le sang. Rethel a voulu précisément montrer, par le symbole de l'image, comment le peuple, entraîné par ses mauvais

bergers, paie toujours, eu temps de révolution, les violons de la danse.

Et quelle danse ! — danse macabre s'il en fut, et bien digne d'ua Holbeiu moderne. C'est une tragédie en cinq actes avec prologue, que l'artiste allemand a voulu représenter, et que le poète Robert Reinick a traduite en vers émouvants.

Prologue. — Un démon sort de terre, tel Lazare ressuscitant ; un cbœurde femmes l'entoure ; elles viennent de ligoter la Jus-

Alfred Rethel.

ticeà laquelle elles ont volé ses attributs ; elles les offrent à la Mort-Méphisto. La Malice lui tend le glaive ; le Mensonge riiasqué, la balance ; la Vanité place sur son crâne hideux le chapeau à plumes ; la Folie tient son cheval sellé ; le Meurtre apporte sa grande faux : — « Voici, peuples, l'homme qui vous rendra tous libres et égaux I »

Premier acte. — Par un clair matin d'été, le funèbre cavalier se dirige vers la ville; il est radieux d'espérance; la plume rouge de son chapeau est avivée par le soleil ; sa faux étincelle comme l'éclair, le cheval gémit, les corbeaux croassent, les femmes s'enfuient...

Deuxième acle. — Dans une auberge de la ville. Le voyageur pérore, pendant que ses auditeurs boivent du schnaps : — « A la santé de la République ! s'écrie-t-ih Que pèse une couronne ? Pas

plus qu'une vieille pipe! » Et pour le prouver, il prend sa balance, mot les deux objets sur les deux plateaux ; il fait la pesée en tenant solidement, non pas l'anneau, mais l'aiguille de la balance !

— « Que vous disais-je ? Couronne ou pipe pèsent le même poids. Pourquoi supportez-vous le despotisme de la couronne ? — C'est notre homme ! s'écrie le peuple. Suivons-le I » Une femme aveugle se détourne ; c'est la Justice.

Troisième acte. — La Révolution fait son œuvre ; le peuple a suivi sou berger : « Liberté I Égalilé ! Fralernilé I » Les pierres pleuvent, « Vive la République ! » Les flammes jaillissent, l'incendie fait rage. Alors la Mort, qui s'est ceinte d'une écharpe de représentant, brandit un glaive : « Tiens, peuple ! le glaive de la Justice est à toi. Qui donc doit juger les hommes ? Toi, toi seul ! » — « Du sang, du sang ! » répondent toutes les voix.

Quatrième acle. — La barricade. La lutte est terrible, les balles sifflent, la mitraille canonne, les pauvres gueux tombent comme des mouches. Seul, invulnérable, le tribun reste campé fièrement, le drapeau rouge à la main. Brusquement, aux regards glacés des mourants, il entr'ouvre son manteau : l'orateur populaire, le fougueux révolutionnaire quia soulevé l'émeute et dressé la barricade, — c'était la Mort !

Cinquième acte. — La Mort ayant achevé son œuvre détestable, remonte sur son cheval et s'en retourne ; sur son passage, les vivants pleurent, les agonisants, .hurlent, les cadavres gisent lamentablement ; l'œil méprisant, le héros de la' République rouge regarde ce champ de désolation ; uhe fois de plus, il est venu, il a séduit, il a vaincu.

Et le poète Reinick ajoute, en manière de morale à cette tragique histoire qui est celle de toutes les Révolutions : « 0 Liberté, le meurtre n'est pas ton guide; la gloire resplendira quand s'éteindra le flambeau de l'égoïsme humain. 0 Égalité ! n"existes-tu quedans la mort? Non, car l'aurore luit pour tous, et tous les bons cœurs sont égaux. 0 Fraternité ! trésor de la cité, on t'a outragée, déshonorée, changée en torche d'assassinat. Retourne au ciel d'où tu as pris ton élan... »

Il est inutile, croyons-nous, de développer plus longuement ce symbole pessimiste. Mais qu'on nous permette d'insister sur la façon magistrale dontRethel l'a traité. La Mort, tantôt ricanante, tantôt séductrice, tantôt méprisante, n'est pas représentée sous la forme d'un squelette étique. Comme liolbein, .Rethel a imaginé une Mort romantique ; soit qu'elle galope, excitée par le cliquetis de ses armes, soit qu'elle prêche la cause de la révolte, soit qu'elle s'aOuble d'une écharpe, elle est chaque fois un personnage méphistophélique, de facture bien allemande, traditionnel, classique, pour ainsi dire. La plus étrange de toutes ces figures est certainement celle du cheval apocalyptique, buveur de sang, qui hennit de joie à la vue des cadavres couchés par la malice de son maître. Quant aux victimes, elles sont tristement, lamentablement humaines, prolétaires crédules et naïfs, éternels gogos de la duperie politique.

Quel amer pessimisme se dégage de ces six planches ! Quelle leçon en image à ceux qui frémissent impatiemrnent sous un joug toujours trop lourd ! Est-ce donc un vieillard désabusé qui a tracé ces immortels dessins, un homme vieilli par les désillusions,les déboires, les injustices sociales? Du tout : Alfred Rethel avait trente-deux ans, lors des révolutions allemandes de 1848 qui lui inspirèrent cette sobre tragédie pour théâtre d'ombres.

A côté de l'allégorie, du symbole, de la fiction, la réalité. Nombreux aussi sont les documents iconographiques consacrés à la sombre déesse. Si nous en exceptons les scènes de la Passion, nous trouvons, en feuilletant les collections d'estampes ou en parcourant les musées d'Europe, une quantité considérable de sujets macabres. Nous n'avons que l'embarras du choix.

Tout d'abord, une des toiles mortuaires les plus célèbres : le Tintoreî peignant sa fille morte qui lut le clou du Salon de 484.3,

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