L'ART
LES IMAGES DE LA MORT
Les critiques en renom, Paul Mantz, Théophile Gauthier, ne ménagèrent pas l'auteur qui chercha et obtint un effet d'éclairage violent en plaçant entre la lampe mortuaire et le visage de la jeune fille un rideau rouge. Cependant ce dessin reste irréprochable et la morte présente bien cette flaccidité des chairs, ce manque de tonus musculaire dans lequel la surprendra la rigidilé cadavé-
LÉON CoGNiET. — Le Tin loret peignant sa fille morte {Musée de Bordeaux.)
rique. Ge tableau, maintes fois reproduit, figure au musée de Bordeaux dont il est une des meilleures toiles.
A rapprocher de celui-ci VAnalomisle du peintre allemand Max, tableau exposé à la galerie de Munich. Ainsi qu'on peut s'en rendre compte, il est d'un saisissant effet. Le savant, profondément absorbé dans la contemplation de son admirable sujet, songe longuement ; cherche-t-il à percer quelque mystère inconnu ou bien s'attriste-t-il devant la mort de cette nouvelle Ophélie? Par d'heureux effets de lumière, les deux personnages présentent un contraste violent. Très sobrement traitée, cette toile tient une
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bonne place dans la collection des œuvres allemandes modernes. Cependant on peut reprocher à l'artiste un souci médiocre delà vérité. La morte semble tout juste endormie, et seule, son immobilité est cadavérique...Mais son visage est resté vivant et ne porte aucun signe de la mort.
La Morte, d'un auteur inconnu, que nous donnons ci-contre, est traitée avec la même méthode : opposition de lumière, sobriété dans le dessin, émotion profonde se dégageant de l'œuvre-Celle- ci nous parait du reste bien supérieure à la précédente. Le linceul dont est enveloppé le cadavre laisse deviner les formes du corps, la tête trop lourde, incline vers l'amant désolé, comme pour lui murmurer une dernière consolation.
Le Chemin de la Mort ^de Trigoulet est d'un symbolisme saisissant, rappelant celui du monument de Bartholomé au Père- Lachaise : une énorme tête de mort ouvre une gueule béante, monstre insatiable vers lequel marche inconsciente Thumanité. Tous sont attirés vers le gouflre : la courtisane, le vieillard, la folle, l'artiste, les saintes femmes et les hommes pieux. Des ossements gisent à terre, carcasses eiïritées de ceux qui ont précédé les pèlerins de la Mort... Scène lugubre, tragique, mais d'une haute philosophie et traitée avec un art consommé.
La mort comme l'amour fut toujours une bonne inspiratrice des artistes, tant il est vrai que la peur du trépas est l'idée flxe, angoissante, qui torture l'esprit humain, lorsqu'il veut s'échapper vers l'infini.
Voici maintenant un échantillon de gisant :
Tous les touristes qui ont visité la cathédrale de Rouen ont assurément admiré le monument funéraire du duc de Brézé, le malheureux mari de Diane de Poitiers. Ce tombeau, un des chefsd'œuvre de la Renaissance française, attribué à Jean Goujon et à
LES IMAGES DE LA MORT
Jean Cousin, comporte, parmi les enjolivures, les dentelles de pierre, les statues pleines de grâce et de force, un macabre gisant ; l'illustre duc est représenté couché, nu,, à l'état derai-squelettique ; la mort a fait son œuvre depuis quelque temps déjà, la tète offre les méplats et les saillies caractéristiques, et sur les membres, les chairs, en partie disparues, laissent place aux tendons. Le bedeau qui fait visiter l'église ne manque pas d'ajouter que ce gisant est considéré comme le modèle du genre. Du reste, on peut en voir une reproduction à TÉcole des Beaux- Arts; rarement la statuaire a atteint cette perfection dans la vérité anatomique.
Les squelettes tiennent également, dans cette iconographie mortuaire, une bonne place. Outre les gisants, qui servaient à la décoration d'un monument funéraire, il faut signaler les différents squelettes qui ornaient les cimetières : c'était ainsi qu'au cimetière des Innocents, à Paris, se trouvait la statue dont voici ci-contre la reproduction ; il est à remarquer que ces squelettes étaient rarement complètement décharnés ; l'artiste tirait de plus grands effets en montrant un corps à l'état de demi-composition. C'est ainsi que celui-ci présente encore des muscles aux bras et aux membres inférieurs et que les côtes ne sont pas entièrement libérées ; la paroi abdominale existe encore. Cette curieuse statue, qui date du seizième siècle, est aujourd'hui au Musée du Louvre.
Les deux squelettes de Michel-Ange, modelés en cire, que l'on peut admirer à Saint-Pétersbourg, sont saisissants d'expression horrible et douloureuse. Ils rappellent par l'épouvante de leur rictus, les momies de la Tour Saint-Michel, à Bordeaux, dont quelques-unes, dit-on, proviennent de corps enterrés vivants. Bemarque singulière : Michel-Ange, en modelant la tête de ces squelettes, leur a laissé une quantité notable de cheveux, ce qui ne s'explique pas, étant donné que les os sont presque entièrement dépouillés de leur chair.
Commencement xvi° siècle. — Ecole Française Squelette du Cimetière des Innocents. — Musée du L
Enfin signalons la miniature originale d'un Livre d'Heures du quinzième siècle : elle représente la Morl médecin. Elle date du temps où il fut enûn licite aux démonstrateurs d'anatomie d'ouvrir des cadavres pour taire leurs cours aux élèves. La mort était donc utile à l'enseignement de la chirugie et de la médecine. C'est pour fixer ce souvenir que l'artiste a inauguré cette singulière allégorie qui ne paraît guère à sa place dans un Livre d'Heures, lu par quelque dame galante de Brantôme.