ET LA CARICATURE
Les infirmités et les maladies dont notre pauvre « guenille » humaine est affligée ont été, pour plus d'un artiste, une source d'inspiration féconde. On remplirait les salles d'un grand musée si on réunissait toutes les toiles, tous les dessins, toutes les sculptures consacrés à la maladie, — et à la mort. Le médecin se trouve occuper une place importante dans l'histoire de l'art : il devient pour ainsi dire un personnage historique.
On a déjà reproduit de nombreux tableaux consacrés aux urologues. Voici encore un médecin aux urines qui ne déparera pas la collection : la toile de Gaspard Netscher est un petit chef-d'œuvre. La malade, enveloppée de fourrures, coiffée d'un immense bonnet, présente un visage pâle et bouffi, mais qui a conservé le caractère d'une incontestable beauté. Quanta son médecin, occupé à inspecter l'urine de la patiente, c'est un jeune praticien, de mise élégante, regard intelligent et fin, dont l'agréable physique fait honneur à la corporation des docteurs hollandais.
La scène, en effet, se passe en Hollande, terre natale du peintre Gaspard Netscher. Au reste, les fourrures et les velours des vêtements dont sont couverts les personnages suflisent à nous renseigner à cet effet. Gaspard Netscher a été violemment pris à partie par les critiques qui lui ont reproché sa mignardise et sa préciosité. Et cependant sa Dame, malade avec son médecin est d une facture parfaite et délicate.
L'Évanouissement de Van der Neer est légèrement plus dramatique, et rappelle le célèbre tableau de Miéris, consacré au môme sujet. Ici, c'est une belle Hollandaise, aux formes pleines, comme les aimait Rubens, qui vient de s'effondrer sur ses cous-
sins. La tête est renversée sur l'épaule, les yeux sont clos, mais le visage est calme, trop calme, et l'intéressante malade semble dormir. Sa famille s'empresse autour d'elle. On lui fait respirer du vinaigre, on lui tapote les bras; une enfant pleure dans un coin, mais à part celle- ci, les témoins de l'évanouissement n'ont pas l'air
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bien effrayés. Ce n'est pas la première fois que la dame a des vapeurs; l'entourage sait à quoi s'en tenir. Aujourd'hui, on est neurasthénique: au dix-septième sièclé, on avait ses vapeurs.
Van DEii Neeu. — L'Évanouissement {Pinacothèque delMunicIi).
Les écrivains du temps ne tarissent pas de détails sur cette affection fâcheuse et si fort à la mode.
Les vapeurs d'une personne, écrivait un peu plus tard le médecin Tissot, ne ressemblent souvent point à celles d'une autre personne; chez la même, les vapeurs d'un jour ne ressemblent souvent ni à celles de la veille, ni à celles du lendemain; elles varient d'une minute, d'une seconde à l'autre. On n'est pas plus maître de ne pas avoir un accès de fièvre ou de mal de dents...
La migraine* est de tous temps et de tous pays. Elle est l'apanage du beau sexe, — ce qui ne veut pas dire que les hommes échappent à son emprise, — mais on compte assurément trois fois plus de migraineuses que de migraineux. Nous n'entreprendrons point ici une discussion scientifique sur l'origine gastrique, intestinale, nerveuse ou autre de la migraine. Contentons-nous de l'amusante lithographie de Langlumé consacrée à ce sujet médical. La malade, assise dans son fauteuil, attend, pendant que la douleur lui martèle les tempes, que sou lit soit bassiné et sa chemise chaude pour se coucher. Toute la maisonnée est sur pied, et ceci est d"une observation parfaite; la migraineuse est une égoïste exigeante et impérieuse. Il lui faut le silence, — naturellement le gosse saisit cette occasion pour taper du tambour, — et son humeur maussade demande à chaque minute des soins nouveaux : elle a froid, elle a chaud, elle manque d'air, elle en a trop, etc., etc. Ah ! quelle triste aubaine pour un mari, le jour oîi sa conjointe a la migraine!
Quelques années plus tard, l'époux aura son tour : la goutte le guette, rançon d'une vie qui ne fut pas assez sévère. C'est une des maladies réservées aux gens qui se livrent aux excès de la table, lisons-nous dans VEssai sur les maladies des gens du Monde de 4771, aux plaisirs de l'amour, aux veilles, à ^'inaction, à toutes les passions. Et l'auteur ajoute fort justement : « Malheureusement, elle passe des pères, qui l'ont méritée, à leurs enfants innocents, et quand elle est une fois établie, elle se déracine bien difficilement. » Le goutteux que nou= reproduisons ici d'après une estampe anonyme de 1830, peut méditer sur cette réflexion; en tout cas, il est parfaitement croqué et dessiné suivant une fine observation : les pieds sont
MÉDECINS ET MALADES
Chaussés de pantoufles larges, les jambes matelassées de flanelle, mais la douleur est toujours aussi vive : « 0 goutte
Le GouUeiix. — O goutte impiloyable ! Que je vive un peu moins et que je me repose un peu plus ! (Dibl. iial.)
impitoyable 1 s'écrie-t-il, que je vive un peu moins et que je me repose un peu plus ! »
Avcc la petite vérole, nous abordons une maladie plus redoutable. Elle a, en général, peu tenté les artistes qui se sont plutôt
occupés de la vaccine et en ont caricaturé les effets à perte de vue. La littiographie de Langlumé est au reste d'une observation assez inexacte. Le malade qui a exigé qu'on lui présente un miroir, pour se rendre compte des ravages du mal, reste pétrifié de saisissement. Pourtant, il n'est pas trop défiguré, et les quelques pustules de son visage ne lui donnent pas cet aspect hideux et repoussant spécial aux varioleux. Dans sa création de Nana, à l'Ambigu, Mlle Cassive n'avait pas hésité à paraître devant le public la face horriblement tuméfiée, couverte de pustules confluenles, ayant fidèlement suivi les indications cliniques du médecin appelé spécialement pour régler la mise eu scène du poignant dernier acte. Et c'était là un document beaucoup plus saisissant et autrement vrai, que ce varioleux à la manque que nous offre l'auteur de l'estampe ci-contre.
Enfin voici le ver solitaire. Nous sommes cette fois dans le domaine de la caricature, et celle-ci est assez réussie. L'hôte du tœnia est occupé à expulser son incommode locataire. Un fort joli bout de ruban est déroulé; le commis de magasin en a déjà mesuré pas mal de mètres, — et la tète ne sort toujours pas. Le malade commence à s'inquiéter, cependant que sa femme et ses enfants l'encouragent pendant cette longue opération. Il y a beaucoup de verve dans cette amusante pochade, mais où diable l'esprit de nos pères allait-il se nicher?
La grande danse de Saint-Guy .'a souvent sollicité leur verve. 11 ne faut pas confondre cette névrose collective avec la chorée simple qui est une conséquence d'un état diasthésique. Aux siècles passés, il y eut des épidémies considérables de danse de Saint-Guy. Les auteurs anciens abondent en descriptions de cette singulière vésanie qui était extrêmement contagieuse. L'Allemagne, la Souabe notamment, était fréquemment ravagée par ce singulier fléau; des
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bandes d'hommes, de femmes, d'enfants se trouvaient soudainement afleclées de délire musculaire, de monomanie saltatoire. La danse de Saint-Guy a joué son rôle au sabbat, ce qui s'explique d'autant mieux qu'elle se manifestait uniquement dans les collectivités, et qu'une fois les individus rentrés respectivement chez eux, ils retrouvaient le calme et le repos. Elle fut donc un facteur puissant de la psychopathie des foules.
Souvent, dit le docteur Langlois, ces épidémies donnèrent lieu à des scènes violentes de luxure. On canalisait, on endiguait le mouvement, en plaçant à la tète de la bande dansante une troupe de musiciens. Sous l'influence du rythme, les mouvements se régularisaient. C'est de la même façon qu'éclatent les danses convulsives des nègres, le tarentisme en Italie, le tigretier en Abyssinie. Toutes ces monomanies singulières doivent être considérées comme de pures vésanies frappant les collectivités, sous l'influence d'un état mental spécial, aggravé par le mysticisme et les superstitions.
La caricature ci-contre représente un groupe de touristes, sous le Directoire (le mot touriste, appliqué à cette époque, n'est-il pas un outrecuidant néologisme?) Les voyageurs qui portent sur leurs vêtements le symbole de la coquille Saint-Jacques, et la Merveilleuse en tenue de voyage, complétée par la haute canne et la gourde, sont arrivés à la chapelle de Saint-Guy, près d'Ulm, en Souabe, et là, emportés par la folie ambiante, ils dansent frénétiquement, aux accents du violon qui rythme la mesure.
Elle est de tous les temps et de tous les pays, la caricature arionynie ci-contre. A dire vrai, elle a paru, voici quelque cinquante ans, au temps oii l'on vantait les salutaires effets des pâtes orientales, préconisées alors par le corps médical, et surtout par de gros industriels. Elle visait plus spécialement le racahout des Arabes, et le nafé dont on faisait une excellente (?) drogue contre le rhume. Et pour montrer quelle foudroyante action le médicament exerce sur l'organisme, l'artiste nous a présenté un gamin
MÉDECINS ET MALADES
qui, en fouillant dans le buffet en l'absence de ses parents, a rais la main sur la réserve des pâtes orientales. Aidé du chien de la maison, son complice, il a déjà vidé deux pots et en déguste un troisième. Mais voyez la triste aventure ! Les deux gourmands
Revers des médailles. - Dangereu.x efiet du racahout et du
nafé.
sont gonllés comme des outres pleines : quel cas prodigieux d'obésue instantanée !
Recommandé tout particulièrement aux grands inventeurs des arsen.cs organiques ou des formiates qui iront un jour, parmi les
vieilles lunes, rejoindre dans 1 et lutli quanli.
eur ]ustc oubli le racahout, le nafé
Autre caricature, celle-ci concernant les charlatans du magnétisme animal. Cette méthode thérapeutique mise à la mode par
Le magnélisme animal, d'après Moilozo.
[Journal des Modes ridicules)
Mesmer avait subi des avatars multiples, condamnée, admise, puis condamnée à nouveau par les savants officiels de France. 11 n'en fallait pas davantage pour que les charlatans s'en emparassent. Le procédé était, au reste, très pratique pour eux. 11 leur permettait de jeter de la poudre aux yeux, de friser souvent le merveilleux
MÉDECINS ET MALADES
en suggérant leur pensée ou en provoquant le sommeil artificiel. Comme on n'était pas du tout familiarisé avec le nouvel agent « électro-biologique », on restait stupéfait, on payait très cher, et on n'était pas guéri. Le caricaturiste nous montre Te Robert Macaire avec une tête d'âne et un gros sac d'écus dans la poche. Sa malade est hypnotisée et le magnétiseur va lui suggérer d'avoir à verser la forte somme.
Lorsque l'école de la Salpétrière fit du magnétisme une véritable science, avec des lois immuables, elle porta un coup redoutable aux forbans qui l'avaient monopolisé : est-il bien sûr qu'aujourd'hui encore les charlatans aient renoncé à l'emploi de ce procédé commode, dangereux parfois, mais si rémunérateur ?
Eflet inattendu des accidents de la grossesse : une brave bourgeoise, — multipare si on en juge par le morveux qui vient de lâcher sa jupe, — et qui porte « en ses flancs » un nouvel héritier de Joseph Prud'homme, est soudain prise d'une envie de femme grosse. Elle se précipite sur un boulanger qui se sauve devant la furie déchaînée. On est obligé de le défendre en lui faisant un rempart de pelles et de bêches. Pendant ce temps l'infortuné mari empoigne sa moitié pour la remettre à la raison, mais, que peut-il, le pauvre? La taille est épaisse et le ventre proéminent.
On a longtemps épilogué sur les caprices des femmes enceintes qu'il ne faut pas contrarier sous peine de graves complications. Gageons que celle-ci accouchera d'un petit pain.
Les loupes, verrues et autres tumeurs bénignes qui ornent le visage de certaines gens font, à leur tour, les frais d'une amusante lithographie. Des savants échappés de l'école d'arboriculture qui se profile dans le fond de l'estampe sont arrêtés dans le potager de l'établissement, section des cucurbitacées. Est-ce l'influence des énormes potirons bien dodus et des cantaloups rebondis qui s'exerce sur l'épiderme jaloux de ces messieurs ? Voici que sur leurs crânes
MÉDECINS ET SIALADEâ
et sur leurs joues des tumeurs apparaissent, mais ils s'en soucient peu, occupés qu'ils sont à examiner les plantes du jardin. Pour comble d'ironie, ils se servent de loupes ! Mac-Mahon disait devant l'inondation de Toulouse : Que d'eau, que d'eau ! Nous pouvons devantes singulier tableau nous exclamer: Que de loupes, que de loupes !
Enfin, voici une amusante lithographie de Lemoine. Un mort est couché sur une table. 11 est entouré d'étudiants qui, sur les indications d'un professeur, tentent de le rappeler à la vie. Mais par quels moyens bizarres et imprévus! Il n'est pas question de suggestion ni de thaumaturge.
Un guitariste et un flûtiste jouent leurs airs les plus guillerets. Un apothicaire arme une seringue de vétérinaire. Un ami attendri du défunt lui apporte sa pipe et sa tisane. Livre en main, le démonstrateur continue à disserter. Rien n'y fait. Le remède est bien tardif, et il n'y a qu'à considérer le faciès cadavérique du sujet pour se convaincre de l'inutilité de cette thérapeutique suprême et originale.
Les caricaturistes n'ont aucun respect, pas même celui de la mort; avec les sujets les plus macabres, ils font les dessins les plus folichons et les plus enjoués. Heureuses natures I
Beuveries et F^ipaîIIes
Seuverîes et F^îpaîIIes
La scène se passe en Flandre, — peut-il en être autrement ? On fête le baptême d'un rejeton d'une famille bourgeoise. Le ban et Tarrière-ban des parents ont été convoqués, ainsi qu'il convient pour une solennité de ce genre. C'est l'occasion d'agapes pantagruéliques. Chacun s'en donne à bouche que veux-tu, et I on sait la capacité d'un estomac flamand, — soit dit sans vouloir froisser aucune susceptibilité. A la faveur de la licence qui règne toujours après un repas de famille, les enfants ont pris quelques privautés. Deux d'entre eux ont attrapé la cafetière, et se la repassent mutuellement après en avoir sucé le bec: la crainte des microbes ne les sidère pas, — heureux âge, heureux temps ! Aujourd'hui, un enfant de dix ans n'ose plus boire que de l'eau d'Evian ou sucer des bonbons stérilisés.
Ce tableau de Jean Steen, traité avec humour et aisance, ne dépare pas la collection des beuveries flamandes. On pourrait lui appliquer, comme légende, les fameux propos du maître Rabelais : « Lors flaccons d'aller, jambons de trotter, goubelets de voler, breusses (grandes tasses) de tinter. » Et les convives s'interpellent joyeusement : «Boutte à moy,sans eau ; ainsi, mon amy. Je boy pour la soif advenir ; je boy éternellement. Ce m'est éternité de beuverie, et beuverie d'éternité. — Ha, faulse fiebvre, ne t'en iras-tu pas ? »
Que diraient donc aujourd'hui Rabelais et les peintres flamands s'ils assistaient à une moderne conférence antialcoolique ou à une séance de salutistes tempérants?
Car nulle fête sans boire, au temps des Téniers et des Breughel. La Kermesse — l'immortel chef-d'œuvre de Téniers — a égalemen tenté le pinceau réaliste du viçux Breughel. Il nous montre
non seulement les gestes inélégants et patauds des bons paysans lancés dans un quadrille, mais aussi le builet, sommairement installé sur une table de cabaret, où les couples échauflés viennent se désaltérer dans les vastes mos remplis de bière. Il n'est
BnonwER. — Paysan buvant.
pas jusqu'au joueur de biniou, — qui à lui seul fait l'orchestre, — qui n'aura tout à l'heure pour son salaire, à vider un pichet ventru et rempli à ras bord. Dame ! ça donne soif de souffler : un biniou n'est-il pas une outre vide, — anière dérision pour un buveur flamand? Il est remarquable également que les enfants sont, encore ici, de la partie, ce qui dénote que ces bons villageois, amis du plaisir et soigneux de leur bouche, n'en ont pas moins des mœurs patriarcales et honnêtes.
BËUVEftIES ET RIPAILLES
Point n'est besoin de grandes solennités pour trouver des occasions à boire. Cette vérité de La Palisse se justiûenon seulement en Flandre, mais dans toute notre Europe civilisée. Mais jamais assurément, nulle part que dans le Hainaut et le Brabant, on n a
Deproew. — Le Déjeuner.
rencontré de si joyeux types de buveurs. Les Francs-Comtois, becs salés, et les Angevins, sacs à vin, sont certainement battus en ce record. Ce brave paysan de Brouvver, assis dans son tonneau aussi confortablement que dans un rocking, a une face de vieux grand-père sceptique etTinaud. Cet autre de Deproew, déjeunant d'un modeste hareng saur et d'une tartine beurrée, le tout arrosé de lambick ou de faro, a une trogne aussi réjouie que s'il dégustait un perdreau accompagné d'une bouteille de Pontet-
Van Ostade. — F' if
us au jardin.
Caaet, — cequi prouve que tout est relatif et que les hommes de peu d'ambition se réjouissent de peu.
Même sagesse heureuse dans ce groupe de Van Ostade : deux ouvriers flamands attablés devant un jambon et servis par une
Van Ostade. — Le Jambon.
ménagère souriante : cette fois, la cafetière a remplacé le pot de bière. On sait, au reste, le rôle important que joue cet appareil de cuisine dans la vie du Flamand. Celui-ci fait une consommation extraordinaire de café, sans d'ailleurs présenter le moindre trouble de caféisme. La bière, le tabac et le café constituent une trinité une et indivisible pour tout Flamand qui se respecte et tient aux traditions de sa race.
Le café versé, on passe au jardin, on allume la pipe, à l'un de ces petits réchauds de braise bien connus de ceux qui ont voyagé
BEUVERIES ET RIPAILLES
dans le Nord. Ce sont les mêmes personnages que Van Ostade nous présente : ils ont la . béatitude de la bonne digestion et l'air satisfait de gens qui n'ont pas perdu leur temps. Cependant, un invité que nous n'avions pas vu précédemment s'est retiré un peu à l'écart, dans une basse cabane dont généralement on ferme la porte sur soi. Mais entre amis, la pudeur est un luxe inutile. Nous recommandons plus spécialement le dessin aux confrères qui s'intéressent aux actes naturels dans Varl : il enrichira leurs collections.
Nous parlions plus haut de Rabelais. C'est bien en effet l'évocation de Pantagruel, de Gargantua et de maître Gaster qu'inspire la vue des tableaux flamands consacrés aux beuveries et aux ripailles ; non pas que le dernier dessin rappelle l'immortel chapitre où le jeune Gargantua nous apprend les vertus incomparables d'un oison bien dumeté, mais parce que toute cette iconographie culinaire, autrement intéressante que les fastidieuses natures mortes, est l'illustration intégrale de la philosophie rabelaislenns. Maître Gaster est le roi du monde : « Pour le servir, tout le monde labeure. Aussi pour récompense, il fait ce bien au monde qu'il luy invente toutes ars. toutes machines, tous métiers, tous engins et subtilités. Mesmes es animaux brutaulx il apprend ars déniées de nature. Les corbeaulx, les gays, les papegays, les étourneaulx, il rend poètes; les pies il fait poetridés et leur apprend langage humain proférer, parler, chanter. Et tout pour la trippe. »
La liste est longue des toiles qui représentent des intérieurs de cabarets flamands. En voici deux qui sont une réplique l'une de l'autre, et qui ne sont pas les moindres de l'œuvre immense de Téniers.
Les personnages sont sensiblement les mêmes dans les deux tableaux ; paysans et rouliers sont attablés autour d'un billot ou d'un tonneau et jouent aux cartes ou devisent de joyeux propos. L'inévitable chien est présent, dans l'espoir d'un morceau à attraper. Au plafond est attaché le jambon traditionnel qui se fume
BEUVERIES ET RIPAILLES
tout seul.. .à la fumée du tabac qui épaissit d'un nuage opaque l'air de la salle. Au reste, l'aération du cabaret est plutôt sommaire. Des fenêtres, des lucarnes plutôt, étroites, fermées par des volets pleins en bois, et notoirement insuffisantes pour permettre à l air pur de pénétrer dans la pièce.
Et pourtant, tout le monde a bonne mine, la cabaretière et ses enfants, assis devant le feu (tableau du Louvre), ont la forte charpente de la race flamande, visage épanoui, membres robustes. Voilà qui donnerait tort aux promoteurs de la campagne antialcoolique : ces piliers de cabaret ont de la santé à revendre I Mais l'artiste a-t-il été bien fidèle et a-t-il reproduit scrupuleusement son modèle ? 11 est permis d'en douter.
A parcourir la galerie des maîtres flamands et hollandais, on croirait que leurs concitoyens n'avaient rien d'autre à faire qu'à vider des chopes, jouer aux cartes et fumer des pipes. Or il n'en est rien, comme on sait. .Jamais race ne fut plus industrieuse, plus courageuse aussi, ayant à lutter contre les ennemis du dehors, et aussi contre la nature qui ne l'a guère favorisée : le froid, les tempêtes, les inondations, les menaces d'une mer chaque jour envahissante...
Ce n'est pas au cabaret que les Flamands et les Hollandais ont puisé l'énergie et la force. Ce n'est pas non plus à travers l'œuvre de Téniers qu'on doit juger leur vie.
D'autres, cependant, ont été plus sincères, et plusieurs peintres nous ont montré les méfaits de l'alcool, sans cependant avoir l'intention de catéchiser et de moraliser leurs contemporains. Jean van Heraessen nous présente une société de débauchés de la première moitié du seizième siècle : les costumes sont caractéristiques de l'époque. La scène se passe non dans un cabaret, mais dans une maison presque bourgeoise, en dépit du sommaire ameublement. Après force libations, chacun se laisse aller à ses tendances favorites. Les nus ont l'alcool tendre et se sentent envahis d'effluves amoureux ; d'autres ont perdu toute réserve, et un de ces pochards, pour s'être permis d'indiscrètes privautés
BEUVERIES ET RIPAILLES
auprès d'une dame, en reçoit une puissante correction. Le don Juan au relent de genièvre a rould à terre et n'a môme plus la force de se relever : débauches plutôt dégradantes et qui n"in-
A. Brouwer. — Paysans aux prises' (Musée de Dresde).
citent guère à les imiter. Puis voici les inévitables « batteries » : l'une est signée — comment en serait-il autrement ? — Adrien Brouwer. Ce diable d'homme était, pour ainsi dire, hanté par le souvenir des querelles, des batailles dont il était le fréquent témoin. La plupart de ses toiles se ressentent de cette hantise : à ce titre, elles sont des plus curieuses, car elles nous permettent
BEUVERIES ET RIPAILLES
de fixer la mentalité de ses contemporains. Assurément ceux-ci ne sont guère flattés, et ses paysans, tiurlant, vociférant, se jetant les cruches à la tète pour un coup de dés douteux, nous montrent une humanité dégradée et vile : mais elle était, — et est encore — tellement tarée par l'alcool-poison, que c'est à désespérer de la voir un jour régénérée par la tempérance.
Ces deux autres toiles de Jean Steen et de Dusart sont aussi violentes dans la conception et dans la facture, aussi réalistes, aussi fidèles dans l'expression de la vérité. Les deux scènes ont lieu dans la taverne, où les Flamands passaient, à l'époque, une grande partie de leur journée. Ont-ils changé de coutume aujourd'hui ?... La querelle éclate toujours à propos de cartes, et comme on ne peut pas jouer sans boire copieusement, les joueurs s'échauffent rapidement, les discussions montent à un diapason aigu, et bientôt les choses tournent au tragique.
,,Le matériel du cabaret — une planche posée sur des tonneaux ou des tréteaux — s écroule ; les triques se lèvent, la bagarre bat son plein. Dans le tableau de Jean Steen, les témoins de la bataille ne s'émeuvent guère, ils en ont vu d'autres ; à part quelques horions, tout se passera en hurlements et vociférations.
Au contraire. Dusart nous montre la rixe sanglante : les couteaux sont tirés etbien enmains, — à la mode espagnole. Cette fois, les assistants s'interposent. 11 pourrait y avoir mort d'hommes. L'un d'eux pour les séparer brandit une chaise ; l'autre court chercher le balai... Le tableau est remarquable par l'expression des physionomies : toutes sont caractéristiques de la dégénérescence alcoolique, — faces hideuses, écrasées (comme celle de la femme assise au premier plan) ou prognathes (comme celle du belligérant coiffé de son chapeau à plume), trognes inintelligentes et bestiales, — l'observation est prise sur le vif, et l'artiste s'est révélé clinicien ; mais à l'époque, comme dit la chanson, on ne faisait qu'en rire...
Breughel, le puissant artiste de la Parabole des Aveugles, a peint également une bataille de paysans très réussie. Cette fois, nous ne sommes plus dans l'atmosphère enfumée et lourde du cabaret, mais en plein air, au grand soleil de la campagne. N'importe : le tonneau, l'inévitable tonneau est là, accompagné de la
08 CURIOSITÉS MÉmCO-ARTISTIQUES
fidèle dame de pique. Et comme lèvent a tourné à l'orage, et que la discussion s'est envenimée, les paysans ont saisi des armes à portée de leurs mains : ûéau à battre, fourche à fumier. L'un deux exquisse un élégant coup de pied dans le ventre de son adversaire. Doux pays...
A noter principalement les pittoresques costumes, et surtout las confortables braguettes qui devaient faire rêver les plantureuses Flamandes.
Puis, ce sont deux tableaux de Jean Steen, l'artiste aux œuvres réalistes dont nous avons déjà donné de nombreuses reproductions. L'une est intitulée : Après boire. La journée a été chaude, et le pot de bière forte ou d'alcool a dû plus d'une fois faire le chemin du tonneau aux verres. La femme, ivre morte, débraillée, est étendue sur le banc ; l'homme chante à tue-tète. Un désordre inouï règne dans la pièce. Mais le réveil sera pénible, car^les malheureux constateront qu'ils ont été enlôlés par les musiciens qui tout à l'heure les ont charmés et se sauvent maintenant en emportant les vêtements du patron.
L'autre sujet, les Iuro(i nés, Qsi mo\ns dramatique. La femme, plus facilement grisée que son mari, a laissé choir la tête sur la table. Mais le vieux finaud a le coffre solide, et il continue à boire en fumant son éternelle pipe.
Ces deux tableaux sont remarquables par la précision du dessin, ils caractérisent bien les mœurs flamandes d'autrefois. Celui d'Adrien Brouwer, au contraire, est violemment traité : ce n'est plus une beuverie d'intérieur, c'est une scène d'asile d'aliénés. On y trouve réunis les divers types d'alcoolique chronique, les diverses ivresses, gaies, tristes, farouches. C'est la sinistre folie qui plane au dessus des personnages, s'empare de leurs cerveaux empoisonnés, et les conduira tous à la mort prochaine. Regardez, au premier plan, à droite, ce gros ivrogne affaissé sur sa chaise. Ses traits sont bouffis, ses paupières fermées ; son tonus musculaire a disparu. Et cet autre qui rallume sa pipe à la braise du fourneau, et son voisin qui a planté son couteau dans la table,
BEUVERIES ET RIPAILLES , 69
Jean Steex. — Une paii'e de buveurs. — {Musée de Sl-Pélersbourg).
CURIOSITÉS MÉDICO-ARTISTIQUIÎS
prêt à s'en armer contre l'imprudent qui ne sera pas de son avis, et cet édenté qui, grimaçant, chante quelque refrain l)acliique, et jusqu'à cette femme qui a roulé à terre, étreignant à l'étoufler le malheureux nourrisson, déjà amateur de la boisson funeste... tous ont sombré dans la démence, victimes de leur passion funeste, et impérieuse. Celte œuvre de Brouwer est tout un enseignement, tout un symbole; pourquoi les sociétés de tempérance ne la vulgarisent-elles pas par l'estampe? Elles feraient ainsi de la bonne propagande.
Après la vérité, la fiction. Les trois buveurs dont nous publions ci-contre la reproduction ne sont pas, comme les ivrognes de Brouwer, des êtres sordides que leurs passions ont conduits aux pires excès. Le premier est un élégant ami du mos llama^^d, il est
Judith Leister. — Un Buveur.— rtiJI.smuseum (Armlerdcm].
vêtu avec recherche et ses traits fins, son sourire aimable, son regard caresseur plaident plutôt en faveur de son habitude. Aussi n'est-ce pas un observateur fidèle, un clinicien qui a dessiné ce
Gabriel Metsu. — Le vieux Buveur. — Rijksmuspam {Amslerdam).
visage, mais une femme, Judith Leyster, qui eut son heure de célébrité, puisque ses contemporains l'appelaient la « vraie conductrice des arts ». Les femmes peintres étaient rares de son temps (dix-septième siècle), mais du moins celle-ci tint un rang fort honorable dans la pléiade d'artistes flamands et hollandais de cette étonnante Renaissance du Nord. Son mari, Jean Molenaer,
BEUVERIES ET RIPAILLES
peintre également, se consacra surtout aux rixes d'ivrognes ; il sut les rendre avec plus de vérité que sa femme, ^probablement parce qu il était mieux à mcme d'observer ses sujets. L'autre buveur, acçoudé à son tonneau, tenant d'une main son
Brekelenkampf. — Un Buveur.
pot favori, et de l'autre son éternelle pipe, est du peintre Gabriel Metsu. 11 n'a pas non plus la face d'un alcoolique invétéré. Pourtant, à en juger par les dimensions de son pot, s il le remplit plusieurs fois à l'heure, il doit absorber une bonne dose de liquide : bière légère, dira-t-on, et pas nuisible. Cependant, eu égard à la quantité...
Le troisième enfin, dessiné par Brekelenkampf est un buveur
de squidam. La scène représente l'intérieur d'un assommoir hollandais, où se débite le genièvre et autres liqueurs fortes. La forme des cruchons, supportés par des étagères étroites, est caractéristique. Au comptoir, une gamine se fait servir quelques sous d'alcool. Quantau buveur, fumant sa longue bouQarde, il est placide et n'a nullement l'habitus alcoolique. C'est encore ce que nous pourrions appeler un buveur de fantaisie.
Tous ces artistes, flatteurs et optimistes, peuvent à bon droit être taxés d'infidélité ! Ils se sont appliqués à rechercher la poésie de la bouteille, — si poésie il y a en matière de beuverie, — et nous présentent des compères dont la santé semble entretenue par l'ivrognerie. Quelle dilïérence avec cet autre tableau de Brouwer sur le môme sujet, mais réaliste celui-là, et combien exact dans ses détails! C'est la même pensée quil'a inspiré dans son Intérieur de tabagie, car c'est encore une scène d'ivrognerie qui se déroule : les fumeurs ont eu le gosier sec, ils ont bu, et trop bu, de sorte que la discussion éclate à propos de l'inévitable partie de cartes ; l'un brandit un pot de grès, l'autre dégaine un sabre. Le tableau est plus juste que ces riantes représentations d'ivrognes qui nous montrent sous un jour plaisant la plus triste tare de l'humanité.
La caricature est souvent plus franche que la peinture et quand elle nous montre un ivrogne, elle ne lui met pas de plumes au chapeau, elle ne nous présente pas la face calme et paisible d un bon bourgeois ou le visage intelligent d'un artiste.
Voici une lithographie de Ducarme, intitulée Séance d'Epicuriens. Une bande de poivrots a fait le siège d'un demi-muidet s'en est emparée. Mais les vainqueurs sont bientôt les vaincus et ils ne tardent pas à rouler dans la plus abjecte Ivrognerie. La scène rappelle de très près celle qui se passa en 1848 lorsque le pouvoir ordonnait des distributions de vin.au peuple : on apportaitaux carrefours des tonneaux pleins, les citoyens se jetaient dessus comme sur une proie. Le procédé était d'une singulière moralité pour s'attacher la fidélité des Parisiens et conquérir une juste popularité. On critique souvent nos mœurs politiques actuelles. Heu-
reusement, elles se sont sensiblement améliorées depuis cette époque, et si le bistro est toujours un agent électoral d/ yjr/'/no carlello, du moins n'assistons-nous plus aux orgies répugnantes de la rue, oii l'ivrognerie officielle était de commande.
Les débitants dalcool au détail ont également modiflé leurs
Séance d'épicuriens.
Lilh. de Dacarme.
usages. Dans une vieille estampe, parue voici quelque quatrevingts ans, nous voyons les forts de la halle et les débardeurs avec leurs amies en partie de plaisir chez la mère Radis à la Villette. Quel changement de décor avec nos modernes assommoirs peints en rouge sang de bœuf où rutilent l'électricité et les becs Auer, où les dés du Zanzibar roulent sur le zinc du comptoir ou le marbre des tables ! La caricature, antérieure même à Paul de Kock, nous montre non pas le faubourg populeux et grouillant de
BEUVERIES ET RIPAILLES
laVîllette, mais le village suburbain, où les guinguettes abondent, et qui a conservé son caractère pittoresque et champêtre.
Ce qui ne veut pas dire que chez la mère Radis on samuse de
Le Franc Bourguignon. — On dit qu'un verre de vin soulieal... en v'ià plus <le;lrente que j'bois... et je n'peux pas m'soutenir. — Bibliothèque Nationale, cabinet des Estampes.
façon décente et sobre ! Les assommoirs actuels sont encore un progrès sur le bouge quasi infect où les ivrognes vomissent à terre. Du moins ceux-ci se contentaient à cette époque de boire du vin, aujourd'hui leurs petits-fils étranglent des perroquets et engloutissent des mominettes : l'intoxication est plus rapide.
BEUVERIES ET RIPAILLES
C'est, au reste, UQ préjugé courant que le vin donne des forces et permet aux travailleurs d'accomplir leur besogne. Un déménageur, par exemple, est convaincu qu'il ne pourra finir sa journée s'il ne consomme pas plusieurs litres de vin pendant ses repas et entre ses repas. Le franc Bourguignon, Bec Salé, qui est le premier à apprécier les vins de son pays, est aussi le premier à faire de copieuses libations en sacrifice à Bacchus. Sacrifice fort doux pour lui. Comme excuse à sa passion, il invoque, lui aussi, que le vin donne des forces. La cirrhose éthylique le guette. Est-ce par hasard ce qu'a voulu montrer l'artisti^ anonyme, en dessinant sur l'abdomen de son sujet une tête (mal faite d'ailleurs) de chèvre ou d'àne ?...