‹ Curiosités médico-artistiques (volume 2)Chapitre 8 sur 26 · GRAS ET MAIGRES · texte numérisé non relu

GRAS ET MAIGRES

La caricature a souvent ridiculisé les obèses : l'art s'en accommode moins aisément, et les portraits de gens très gras sont difficiles à rendre fidèles.

Voici un Polirait d'Homme du célèbre maître allemand Lucas Cranach, et qui se trouve au Louvre. Le modèle est plus que joufflu, avec un certain degré de prognathisme. Le visage est plein, les pommettes peu accentuées, l'œil à lleur de tête. Le cou est court et puissant, les mains grasses. La barbe qui encadre le visage le fait paraître plus gros encore, et la lourde palatine de fourrure augmente le volume déjà respectable de ses épaules.

A noter tout particulièrement la bizarre amulette que le modèle porte à l'extrémité de son sautoir, et qui (si elle n'est pas un signe distinctif d une dignité quelconque) nous parait être une langue de serpent, destinée à l'essai des aliments. C'est, en eCfet, sous cette forme qu'étaient montées les pierres magiques auxquelles on reconnaissait la propriété de se ternir à l'approche du poison. C'est également cette forme qu'avait le célèbre couteau magique de

Jean XXII, dont nous avons donné, par ailleurs, une minutieuse description (I).

Cent ans plus tard, Velasquez, qui a peint plus d'une difformité

Cranacii (Lucas) le Vieux (1472 1558). — PorU-ail d'homme. [Musée du Louure).

humaine, faisait le portrait d'un grand seigneur de son temps. Alexandre del Borro. Comme . on peut s'en rendre compte, le modèle était un puissant du jour, car il ne pesait certes pas moins

(1) Cabanes et Nass, Poisons el Sortilèges, t. I, Pion, éclileur.

Diego Vei.asquez

Porlrail d'Alexandre del Borro.

de 200 livres. C'est le type accompli de l'obèse, la lace bouffie, le menton double ou triple, la poitrine herculéenne, le ventre énorme, les membres bourrelés de graisse. Il a cependant les attaches fines, eu égard au périmètre de son mollet, et son poignet dénote encore quelque aristocratie. Tout au moins, ce tableau montre

p. -P. RuBENS. — Silène ivre {Pinacothèque de Munich).

comment le grand peintre de l'école espagnole entendait rendre l'expression exacte de la vérité, sans flatter ses Sujets.

A la même époque, Rubens peignait ses femmes dodues et rebondies, grasses Flamandes, sous les traits desquelles il a représenté Vénus, les Nymphes, Marie de Médicis et sa Cour. Mais ce sont là uniquement des fortes femmes, que la graisse n'a pas encore déformées; certains, au reste, admirent^cette esthétique et considèrent que l'idéal féminin est celui poursuivi par Rubens.

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Son Silène ivre, que l'on peut voir à la Pinacolhèque de Munich, est un digne compagnon de ses Vénus Anadyomènes. Il trébuche sous l'empire de son ivresse et le poids de sa graisse. Cependant, il est à noter que celle-ci a envahi surtout sa poitrine et ses épaules, ce qui lui donne une impression de force brutale et bestiale. Au contraire, les jambes déformées par le rhumatisme sont noueuses, et les cuisses ne sont pas en proportion du corps.

Après les gras, voici les maigres, et parmi ceux-ci, le plus malheureux de tous, le Iriste Ugolin, que son implacable ennemi enferma dans une prison, avec ses deux fils et ses deux petits-fils, et qui, tous, moururent dlnanition au bout de six jours. C'est cet épisode dramatique de l'histoire de Florence que le Dante a rapporté au trente-troisième chant de l'Enfer, avec quels accents tragiques! Ugolin se plaint ainsi aux visiteurs de l'Enfer :« Quand je fus réveillé avant l'aurore, j'entendis mes enfants qui étaient avec moi pleurer en dormant et demander du pain. Déjà ils étaient réveillés, et l'heure approchait où I on nous apportait notre nourriture, quand j'entendis clouer sur moi la porte de l'horrible tour; alors je regardais fixement mes enfants sans prononcer un mot. Je ne pleurais pas; mon cœur était devenu de pierre; ils pleuraient, eux, et mon Anselmuccio me dit : — Tu me regardes ainsi, père, qu'as- tu?

« Comme un faible rayon se fut glissé dans la prison douloureuse, et que j'eus reconnu mon propre aspect sur leurs quatre visages, je me mordis les mains de douleur (c'est l'attitude que Carpeaux a représentée dans son groupe des Tuileries), et mes enfants, croyant que c'était de faim, se levèrent tout à coup en disant : — Oh ! père ! il nous sera moins douloureux si tu manges de nous; tu nous a vêtus de ces misérables chairs, dépouille-nousen. »

Le sixième jour, les enfants d Ugolin étaient morts; le père était aveugle et, dit le poète, « il les appela pendani trois jours alors qu'ils étaient déjà morts ; puis la faim l'emporta sur la douleur ».

Ce sombre épisode a inspiré de nombreux artistes, outre Car-

peaux. Nous publioDs ici la reproduction d'un dessin de Reynolds que nous avons lieu de croire peu connu, et que nous avons trouvé dans un carton du Cabinet des Estampes à la Bibliothèque natio-

Carpeaux. — Ugolin {Ja'-din des Tuileries).

nale. Ugolin est aux premiers jours de sa captivité, un seul de ses enfants commence à ressentir les atteintes de la faim ; quant à kii, hâve, les yeux fixes, la face déjà amaigrie, il contemple l'avonir prochain avec épouvante. Ce dessin est d'autant plus curieux

que Reynolds fut surtout le peintre dos grâces féminines, et qu'il ne s'attarda pas souvent à des tableaux d"un aussi sombre réalisme.

PURGES ET CLYSTERES

Voici un dégustateur — pas de vin de Bordeaux à coup sûr, — mais d"une médecine bien anière : quelque vomitif à base d'émétique ou quelque purge destinée à netloyer restomac de l'ivrogne endurci.

Ce tableau, dû à Rrouwcr, est digne de figurer dans la galerie des œuvres de ce puissant artiste, dont on peut critiquer les sujets pas très nobles, mais dont on ne peut nier la sincérité et la vérité dans le réalisme. La grimace du malade est impayable, ses yeux fermés, sa bouche largement ouverte, les plis profonds de ses joues indiquent nettement la sensation désagréable de son palais. Il doit, à ce momeat précis, être secoué de ce frisson réflexe que connaissent bien ceux dont le gosier ne peut supporter l'amertume de certaines drogues.

A noter la forme du flacon, qui rappelle celle de quelque bouteille d'eau minérale actuelle, et la capsule qui lui sert de verre : c'étaient là les accessoires 'de pharmacie au temps de Krouwer.

L'autre amateur d'eau purgative est un pauvre hère, à mine phtisique, contemporain de la monarchie de Juillet. L'album d'où cette caricature est tirée se trouve dans la collection des estampes de la Bibliothèque nationale. La lithographie réaliste de l'amateur de médecine est un document amusant; elle nous montre l'intérieur de ces fameuses mansardes chères au cœur de Béranger : « Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans ! »,Ce n est Sans doute pas l'avis du locataire de celle-ci. Son moblLer sommaire,

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sa garde-robe plus que fatiguée, témoignent d'une détresse matérielle que le verre d'eau purgative sera impossible à combattre. La phrase du professeur Grancher n'était pas encore pro-

Un dégustateur, par Brouwer. {Musée de Dijon).

noncée : « La tuberculose, maladie sociale », mais la chose existait avant le mot. Elle a existé de tout temps.

Puisque nous sommes au chapitre, non des chapeaux, comme Sganarelle, mais des purges et clystèrcs émollienls, comme Diafoirus, profitons-en pour jeter un coup d'œil indiscret — mais rapide — à travers l'huis entr'ouvert du buen relira où chaque

BEUVERIES ET RIPAILLES

individu médite sur les dures nécessités de la nalure. Une explication est-elle bien nécessaire pour développer la pensée de l'artiste anonyme qui, après nous avoir montré le côlé des hommes

Un jour de Médecine Ah ! que c'est mauvais ! (LUhogr. de V. Ratier).

nous introduit dans le côté des dames. 0 petites misères, inhérentes aux riches comme aux pauvres, aux puissants comme aux humbles! Tel constipé gémit d'un accoiichement laborieux, tel diarrhéique craint le choléra, tel coliqueux se tortille comme un possédé. Le beau sexe n'est pas mieux partagé : l'égalité est souveraine sur la lunette. S'il n'est pas de grands hommes pour

CURIOSITÉS MÉDICO-ARTISTJQUES

leurs valets de chambre, il n'est pas non plus de jolies femmes, dans l'intimité du privé.

Autre histoire : un duo de clysopompes Dans une chambre de bourgeois cossus, Monsieur et Madame se livrent aux douceurs du clystère. Mais foin de la seringue incommode, indiscrète, et qui exige qu'on exhibe à l'apothicaire ce qu'on réserve à sa promise, comme dit Polin. Le clysopompe vient d'être inventé, car nous sommes en plein dix-neuvième siècle, et c'est un instrument dont on ne saurait trop vanter les charmes :

Madame,

« Eh bien qu'en dites-vous ? Sans la moindre colique, « Tout cède aux doux elïets de celle mécanique ».

Monsieur,

'< De celte invention que vous vantez, mamour, n Je vais apprécier le mérite à mon tour ».

Et les deux époux du Marais, vêtus en négligé du matin, assistés de leur domestique respectif, à cheval sur le bidet, vissés sur leur canule, pompent et refoulent le liquide émoUient. On ignorait alors les confortables cabinets de toilette et d'aisances, et la chambre à coucher, témoin des ébats conjugaux, assistait aussi aux lavages intestinaux. L'aigle impérial qui étend l'ombre de ses ailes sur les oreillers de dentelles n'en est pas plus ollusqué que le valet et la soubrette attentifs au fonctionnement de la nouvelle seringue à bâtons mécaniques. Mais après tout, le Roi Soleil ne recevait-il pas sur sa chaise percée?

Et puisque les bonnes et antiques seringues passent au magasin des accessoires démodés, qu'en faire, sinon des instruments d'orchestre? Instruments à vent, bien [entendu, et non à corde. La' chose va de soi. Les amateurs exécutent donc une courante, une fugue, si vous préférez. Mais n'insistons pas, ce serait de mauvais goût. Et refermons vite la porte en laissant les musiciens à leur mélomanie, et M. et Mme Denis à leurs clysopompes.

Us fiu Esthétique

Le nu, disent les critiques d'art, est le fond essentiel du dessin, de la peinture et de la sculpture; nul ne peut s'essayer à fixer sur la toile ou à ébaucher dans le bloc de glaise une représentation quelconque de la nature, s'il n'a aucune connaissance exacte du nu, c'est-à-dire de la forme vivante, considérée directement et sans l'interposition d'aucun voile. Aussi les peuples les plus artistes furent ceux qui cultivèrent le nu: de là, dit M. Gaston Cougny, la supériorité des Grecs et l'insuffisance des Asiatiques : leur niveau esthétique-fut en relation étroite avec leur science anatomique.

La Vénus de Médicis, à Florence, qui appartient au groupe des œuvres de Praxitèle et de Scopas, symbolise la suprême beauté féminine, aussi bien dans les traits du visage que dans l'harmonie des formes du corps. Les Grecs sont restés les maîtres incomparables du nu et leurs Aphrodites — plus particulièrement, — réalisent la conception esthétique la plus parfaite. Aussi la femme de la statuaire grecque est-elle devenue classique ; à vingt siècles de distance nous sommes obligés d'avouer que nous ne concevons pas un plus pur mélange de force et de grâce, des courbes et des lignes, des attaches et des membres plus délicats et plus fins ; lorsque nous voulons idéaliser la volupté, c'est vers les Aphrodites de l'antiquité que nous tournons les yeux.

La morale chrétienne, qui ne faisait aucun cas de la matière et qui ne trouvait d'autre beauté qu'à l'âme vertueuse, eut pour effet de provoquer une décadence marquée dans l'esthétique du nu. L'âme se reflétant dans les traits du visage, c'est uniquement là que l'artiste apportera l'ellort de son idéal, c'est là qu'il manifestera sa foi, son enthousiasme, sa grâce, sa naïveté, au détriment du corps, instrument de perdition et de péché.

Aussi quelle étrange esthétique parmi ces primitifs allemands, hollandais ou italiens ! 11 semble en vérité qu'ils n'aient jamais vu

La Vénus de Modicis {Florcice).

un corps nu, iDOur se permettre tant de fantaisie et se réclamer de beautés si imparfaites. Voici le tableau de Memling, le Péché originel {dcr Sùndendall); Adam, quoique taillé à coups de serpe,

donne l'impression d'un homme vigoureux; les bras et les jambes sont un peu grêles, mais les épaules tombantes sont puissantes, la poitrine large : la taille n'existe pas. Quant à Eve, elle est tout

IIa^s Miîmling. — Le péché originel {Dresde).

simplement contrefaite; assurément celte critique passera pour une hérésie auprès de ceux qui ont le culte des primitifs, mais j'en appelle à ceux de mes confrères qui, par habitude professionnelle, sont devenus compétents en matière d'esthétique féminine : ces jambes démesurément longues, ces cuisses énormes, surmontées d'un buste trop court, répondent-elles à l'idéal qu'ils se font

de la Femme? Je ne parle pas du ventre volumineux tombant, bedonnant : où donc ces lignes pures partant des hanches et arri-

ALBiiuT DURER. — Moi-l lie Lucrèce [Pinacothèque de Munich)

vant jusqu'au pubis en dessinant la gracieuse amphore, tant de fois décrite par les poètes? Et si Ève présente un si gros ventre avant le péché, que sera-ce donc après ?

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Dans l'école allemande, même ignorance de la beauté nue. Albert Durer lui-même, dont nos lecteurs connaissent assurément l'Adam et Kve, ne semble pas avoir approché de la vérité et de la beauté,

Lucas' Cranacii. — Apollon el Diane [Berlin).

quoique sa Mort de Lucrèce soil d'une facture puissante; mais ic encore les imperfections sont nombreuses ; l'attache des épaules est mauvaise, le ventre est inélégant, la taille absente; par contre les membres inférieurs sont bien traités.

Son contemporain Lucas Cranach entre tout à fait dans le domaine de la fantaisie pure. Ses compositions sont amusantes au possible par la naïveté gauche qui les caractérise. Son Apollon,

LocAS Cbanach. — Adam et Eve {Pinacothèque de Munich).

son Adam, — qui sont bien près d'être frères jumeaux — , sont presque rachiliqués par la déformation de leurs pieds, leurs biceps sont d'une maigreur attristante, mais leur taille est liien dessinée au-dessus de hanches peu saillantes. Les femmes, Diane et Eve, parais t être l'œuvre d'un jeune artiste qui n'a pas encore eu la

veine de contempler sans voiles une beauté féminine et qui a dessiné d'après son imagination. Quelles tailles, quelles épaules, quels bras ! Mais aussi quels visages longuement étudiés, d'après nature cette fois ! Dans le dessin de la bouche, dans l'éclat alangui du regard, dans le front élevé et poli comme un marbre de Carrare,

LÉONARD DE ViNCi. — Étiidc (lu coFps humoin.

l'artiste a placé toute sa conception artistique, toute son esthétique de la femme.

La place nous manque pour passer une revue générale du nu dans la peinture et la sculpture : c'est un volume qu'on pourrait écrire sur ce sujet, et qui serait une excellente contribution, par des moyens détournés, à l'étude des mœurs, de la civilisation, de la culture intellectuelle, voire de la morale à travers les siècles.

Tout au moins à défaut d'une critique de longue haleine, pouvons nous, çà et là, retenir quelques exemples qui nous permet-

CURIOSITÉS MÉDICO-AnTlSTIQUES

Iront de fixer l'éteudue des connaissances anatomo-arlislicjues des peintres. Nous avons déjà eu l'occasion, - et nous y reviendrons — , de reproduire des dessins de Miciiel-Ange, de Léonard de Vinci,

G. Romand. — Pan et Olympe {Dresde).

et d'autres peintres de la Renaissance italienne qui montrent avec quelle minutie, avec quelle passion, pourrait-on dire, ces rénovateurs de l'art poussaient la recherche de la vérité. Ils comprirent que, de même que sous la gaze se dissimule le corps charmant de la femme, sous la peau transparente et nacrée, sous l'enveloppe cellulo-adipeuse qui ouate les membres et le tronc, la musculature puissante

qui relie la charpente osseuse donne aux lignes du corps leur force, leur souplesse, leur harmonie. Certains, entraînés malgré eux par la tradition des primitifs, en tenaient toujours pour les formes un peu puériles et gauches, tel Picro di Cosimo dont le tableau VénuR, l'Amour et Mars est d'un symbolisme délicat et frais.

P.-P. RuBENS. — Andromède [Berlin).

Werff. — Vénus et l'Amour {Dresde).

Mais ne semble-t-il pas que Mars est un peu en bois, et que son lliorax a la rigidité d'une statuette égyptienne? Par contre, Vénus est d'une souplesse alanguie qui sied bien à la volupté de son caractère, et l'Amour qu'elle berce contre elle en compagnie du lapin, emblème de la fécondité, est délicatement traité. Déjà se fait jour le souci de revenir à l'interprétation exacte de la nature, dans ce qu'elle a créé de plus parfait : le corps d'une jolie femme.

Ce souci s'affirme avec le Romain, dont la composition Pan el Olympe présente un contraste heureux chez le vieux Faune solidcpient musclé et chez la nymphe, bcUe fille aux chairs marmo-

réennes, mais dessiné d'après l'exacte nature; en outre le raccourci de la cuisse gauche et l'extension du membre droit constituaient une difflculté de métier dont l'artiste a su se tirer sans recourir au cliiqué traditionnel. Pan présente une très curieuse tétede Satyre, mélange de traits humains et d'attributs de bestialité, cornes et oreilles et barbe de bouc, d'un eflet original, complétant son torse d'athlète et ses pattes fourchues.

Avec Rubens, nous atteignons à l'apogée de la plastique féminine. On a critiqué à maintes reprises ses femmes quasi mafflues, aux cuisses énormes, aux croupes obèses, bonnes grosses Flamandes solides sur la base et dans tout l'épanouissement d'une maturité éblouissante. Des goûts et des couleurs on ne saurait discuter, — surtout en matière de femmes. Néanmoins, voici une Andromède due au pinceau du maître flamand qui nous paraît devoir concilier toutes les esthétiques. Elle est admirablement faite, cette femme à la taille bien prise, aux hanches larges sans être disgracieuses, aux cuisses bien musclées mais dont les saillies sont masquées par le matelas de tissu cellulo-adipeux qui nacre la peau et la rend diaphane. Les seins sont de volume moyen, les bras d'un dessin pur : le modèle est assurément rare qui réunit toutes ces perfections.

Enfin, pour nous rapprocher de l'époque moderne qui est celle oii I on a le plus sacrifié au nu, arrêtons-nous à un tableau du Hollandais Van der Werfï, Vénus et V Amour, où l'artiste a réalisé une des meilleures conceptions de la beauté féminine; le détailler est inutile; le tableau, comme disait M. Joseph Prudhomme, parle de lui-même. Mais nous sommes ici en plein dix-huitième siècle, l'époque des Watteau, des Lancret, des Chardin, des peintres galants qui précèdent, si bien l'art puissant, et rénové aux sources de l'antique, de David et Gros. Un sait que David dessinait tous ses personnages nus, et les habillait ensuite. Son tableau inachevé du Serment du Jeu de Paume est l'exemple le plus frappant de cette méthode de travail. 11 montre, à tout le moins, la nécessité pour l'artiste d'avoir une connaissance approfondie du nu et de l'anatomie humaine. Hors de là, il n'est point d'art plastique et la vérité reste inaccessible aux artistes.

Le célèbre graveur Abraham Bosse, qui a laissé plus de trois cents planches entièrement établies de sa main, est un témoin précieux des mœurs de son temps, de la première moitié du dix-septième siècle. Chaque fois que l'on veut écrire un chapitre delà vie privée de nos aïeux, on recourt à Bosse, dont les gravures précises et fidèles sont autant de documents irréfutables.

Son œuvre médicale, ou plutôt para-médicale, n'est pas bien considérable. En dehors de son fameux factum illustré intitulé : Aux buveurs très illustres et hauts crieurs du roi boit, nous n'avons guère glané dans les volumes de sa collection qu'une demi-douzaine de compositions, quelques-unes bien connues des médecins.

C'est d'abord, — sujet éminemment évangélique, — la Mort du pauvre. Dans une chaumière misérable, un gueux agonise sur son sordide grabat. Sa femme prie à son chevet; l'enfant se lamente dans un coin; un chien famélique cherche dans un vase à usage non douteux, quelque ordure dont il trompera sa fringale. Sur le codre qui sert de table, quelques méchants ustensiles, une calebasse, une écuelle; — pas de drogues et pour cause. Mais dans un rai de lumière des anges sont venus recueillir l'âme prête à s'échapper, car c'est vers le ciel qu'elle va s'envoler, une couronne au front, une palme à la main. L'Evangile ne dit-il pas que dans le royaume divin les premiers seront les derniers et inversement? Dans ce cas, le gueux aura bientôt une place d'honneur, car il est bien, sur la terre, le dernier parmi les derniers.

l'œuvre médicale d'abraham bosse

A ce tableau fait pendant un autre, moins pittoresque, et que nous n'avons pas jugé utile de reproduire : la Morl du riche.

Voici maintenant une visite aux prisonniers qui serait digne de figurer dans le Musée criminel de Troimaux et Varennes. On voit par cette eau-forte comment étaient trailois les détenus, sous l'ancien régime que d'aucuns s'obstinent à appeler toujours et quand même le bon vieux temps. M. Frantz Funck-Brentano a soutenu dans un paradoxe aimable que la Bastille était un séjour fort agréable. Nous aimons à croire que cette prison d'Klat n'était point du modèle de celle présentée par Bosse. Les détenus attachés aux murs par les pieds et le cou, végétaient sordidement, à deminus, attendant impatiemment la mort libératrice. On se doute bien que leur nourriture était en rapport avec ce genre dévie. Les prisonniers de Fresnes, en Fan de grâce 1907, sont des pachas, en comparaison de ces victimes de la lettre de cachet ou du présidial des Tournelles. Cette geôle est probablement celle du Chàtelet. C'est là qu'était enfermé le vulgaire, la Bastille étant réservée aux fils de famille et aux courtisans ayant cessé de plaire.

Bosse a dessiné quelques scènes purement médicales : d'abord, — à tout seigneui' tout honneur, — le Lavemenl, ou plus exactement le clystère. Tableau de genre pour chambre à coucher. Encore celui-ci est-il des plus curieux pour la disposition du mobilier, le costume de l'apothicaire, le modèle de la chaise percée Louis Xlll, etc. La légende vaut d'être citée :

L'ArOTriICAIRE

J'ai la .pcringue en main, hàtcz-vous donc. Madame, De prendre pour le mieux ce petit lavement. . Il vous rafraîchira, car .vous neles que flamme Et roiilil que je liens entrera doucement.

LA SF.nVANTE

Tout beau, monsieur, tout beau. Madame est trop modeste, t^our souH'rir votre abord. Allez un peu plus ioing. Donnez-moi la seringue et je ferai le reste Car c'est un Instrument dont je m'aide au bcsoing.

l'œuvre médicale d'abraiiam bosse

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