Dinet. — Un Forcené
LES NÉVROPATHES d’aPRÈS LES ARTISTES
tous ceux qui veulent s’interposer et le maîtriser. Dans le fond, des femmes habituées à ces scènes brutales l’excitent de leurs rires et de leurs lazzis. La toile est curieuse, non seulement par le mouvement des personnages, mais par l’exactitude de leurs gestes.
Somme toute, on pourra conclure que, — - à part quelques exceptions, — ce n'est pas dans la traduction de la névropathie, sous ses diverses formes, que les artistes — anciens ou contemporains — ont été le plus heureux.
VObstétrîqü^ dapis
La femme enceinte ne se prête guère à Ticonographie artistique; sa difformité temporaire, la pesanteur de son allure, son masque spécial font que les artistes évitent de la choisir pour modèle. Cependant, en cherchant bien, on trouve encore, à travers les collections de toutes les époques, pas mal de toiles où la femme gravide est représentée.
Les églises, notamment, possèdent bon nombre de Vierges enceintes : la Chronique Médicale a publié, à diverses reprises, des documents à ce sujet. Quant aux Èves enceintes, elles sont moins fréquentes; en voici une toutefois qui est due au pinceau de Jean Van Eyck et qui décore l’église de Gand; elle se trouve aux premiers mois de sa grossesse. Le ventre est proéminent, mais pas au point de forcer la cambrure des reins : les seins sont volumineux, sans présenter la coloration spéciale de l’aréole. Elle a conservé le charme et la grâce de la femme que sa future maternité alourdit à peine. Au reste, c’est ainsi que la plupart des artistes conçoivent l’état gravide; leur souci do la vérité ne leur en demande pas davantage.
Une estampe du dix-huitième siècle nous montre également une femme enceinte dont on ne soupçonnerait guère la grossesse, si la légende n’était pas explicite : le médecin clairvoyant, découTre, à vue de nez et par un court interrogatoire, que sa cliente est dans une situation intéressante, — diagnostic qui n’enchante peut-être pas la jeune femme. Quel flair, tout de même, que celui de ce docte confrère, qui, devant un ventre à peine proéminent, prononce d’emblée son arrêt, sans même avoir besoin d’examiner les seins, à plus forte raison de pratiquer un examen gynécologique appro-
fondi ! L’auteur anonyme de l'estampe, ainsi que tous ses prédécesseurs, paraît peu ferré sur les signes de la grossesse; pour lui, ces signes se résument en un seul mot : un ventre un peu gros.
Boilly, dans sa galerie de lithographie de mœurs, a laissé deux agréables pochades consacrées à la grossesse : le deuxième mois et le neuvième mois. Ici encore, même fantaisie clinique que dans les œuvres dont nous venons de parler. La jeune personne, au deuxième mois, semble souffrir atrocement : quelques nausées, sans doute des vomissements, quelques tendances à la syncope nécessitant l’usage des sels et les encouragements du mari; c’est assez pris sur le vif. Par contre le neuvième mois est du pur chiqué. La jeune maman n’a pas plus le masque puerpéral que le jour de ses noces; le ventre est à peine gros (et il s’agit d'une primipare) ; le mari, consolateur de profession, lui lait entrevoir la prochaine délivrance et" échafaude des rêves d’avenir... De fait, le dessin pourrait aussi bien être intitulée : la grippe et V albuminurie', rien n’y décèle la gravidité de l'intéressante personne.
Les caricaturistes, qui ne craignent pas le laid et le difforme, n’hésitent point à camper des femmes enceintes franchement ines- Jean Van Eyck. thétiques, mais plus conformes à la vérité Eve. clinique que celles des artistes qui ne tra-
(Église de Gand.) vaillent que dans le beau. Naturellement,
c’est l’état mental de la femme gravide qui a retenu leur attention : les envies de femmes grosses ont excité lai verve de Daumier et de Langlumé. Le premier met en scène
une bourgeoise , enceinte qui réveille son mari à une heure du
l’obstétrique dans l’art
matin, au mois de janvier, pour qu’il coure lui acheter du melon; le second, plus spirituellement, nous montre la rencontre de la future maman, au bras de son époux, et d’un superbe tambourmajor de la garde qui, certainement, fait une telle impression sur son cerveau de femme gravide, que le petit naîtra coiffé d’un superbe bicorne, ou tout au moins fort ressemblant à ce beau
Le^Médecin clairvoyant (d après une estampe du xvni® siècle).
guerrier : sans doute y a-t-il quelques raisons pour cela... Les envies n’ont-elles pas été inventées par quelque clinicien indulgent, désireux de donner une explication physiologique de phénomènes extra-conjugaux?
C’est encore Daumier qui, dans sa pochade Féminisme, — combien d’actualité ! — nous fait assister à une scène d’intérieur, chez un bas-bleu dont le mari essuie la vaisselle. La légende se passe de commentaires : « Dis donc, mon mari... j’ai bien envie d’appeler mon drame Arlhiir et d’intituler mon enfant Oscar. .
Boilly. — Le Deuxième Mois. Boilly. — Le Neuvième Mois.
L OBSTETRIQUE DANS L ART
AC T7nTrÎAc Ha TV/forlomA
Mais non ! toute réflexion faite, je ne déciderai rien avant d’avoir consulté mon collaborateur... »
Laisglumé. — L’Envie de femme grosse.
L’accouchement dans l’art, — un joli sujet de thèse, sortant de la banalité, et que nous proposons à un étudiant désireux de rompre
l’obstétrique dans l’art
avec la tradition scolaire. On a déjà pas mal écrit sur ce sujet. Le Correspondant médical, la Chronique médicalelXai ont consacré
H. Daumier. — Féminisme (Coll, personnelle).
plusieurs articles. De son côté, le docteur Witkowski a écrit un remarquable ouvrage sur l’histoire des accouchements. Contentons-
L’Accouchement de Myrrha. Plat rond d’Urbino, première moitié du xvi* siècle
(Petit Palais).
assez rare dans ces documents : les artistes choisissent de préférence le moment qui précède (douleur de l’enfantement), ou celui qui suit la délivrance. Aussi l’estampe célèbredeBo^ se(l) reste-t-elle un modèle du genre. Voici toutefois un accouchenienl de Myrrha^
nous donc, pour le moment, d'apporter une nouvelle gerbe de documents pour grossir le tas, déjà gros, de ceux qui ont été publiés.
L’accouchement proprement dit, - l’expulsion du fœtus, — est
(1) Cf. Curiosités Médico- Artistiques, 1*^® série.
l’obstétrique dans l’art 113
peint sur un plat rond d’Urbino (première moitié du seizième
Coupe d’accouchée, deuxième moitié du xvi® siècle (Petit Palais'.
siècle), qui est des plus curieux. Myrrha s’était, d’après la légende mythologique, éprise d’une passion incestueuse pour son père
La naissance d’Ésaü et de Jacob.
Théias . les Jdieux la changèrent en arbre, pour lui épargner la colère homicide deson père qui, désabusé et probablement dégrisé,
ne parlait rien moins que de tuer la misérable. Mais ces amours
Naissance de saint Jean-Baptiste. Miniature de Fouquet Musée Condé (Chantilly).
en arbre, accoucha d’Adonis-. L’artiste nous a fait assister à l’expulsion du fœtus, expulsion assez fantaisiste, car la sage-femme
La naissance de Jésus. Art gothique du xiii' siècle. Bas-relief de l’ancien jubé. (Cathédrale de Chartres).
incestueuses portèrent leur fruit, et Myrrha, quoique transformée
OBSTETRIQUE DANS L ART
Dom. Giiirlandajo. — La Naissance de la Vierge. Fresque de l’église de Santa-Maria Novella, à Florence.
devrait évidemment le tirer de haut en bas et non d’arrière en avant. Les aides apportent bassin et amphore. C’est un des rares accouchements non dissimulés par une étoffe (comme dans le lit de misère de Bosse) que nous ayons rencontré au cours de nos recherches. Signalons, dans le même musée (Petit Palais) une coupe d’accouchée qui intéressera les curieux de matériel obstétrical.
Puis, voici l’accouchement gémellaire de Rébecca, donnant le
Sainte Marie et sainte Anne.
jour à Esaü et à Jacob. Le document a déjà paru dans la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière; il constitue une heureuse contribution à l’étude des postures des femmes en gésine. La juive accouche demi-couchée, les bras encerclés autour du cou d'une aide, ce qui lui donne plus de force pour les poussées.
Plus fréquents, avons nous dit, sont les documents se rapportant à la période qui suit la délivrance; au reste, ils sont plus faciles à traiter, et d’un caractère obstétrical moins accusé. Le bas-relief de l’ancien jubé de la cathédrale de Chartres, consacré à la nais-
l’obstétrique dans l’art
sauce de Jésus, est cependant intéressant, en raison de l'attitude de la Vierge qui est encore endolorie, les membres inféiieurs en demi-flexion, et qui couve le nouveau-né d’un long regard d’attendrissement; le geste est extrêmement délicat et la sculpture très fine malgré les sept cents ans d’existence.
Naissance d’Eve.
A Chantilly, parmi les célèbres miniatures de Fouquet, se trouve une Naissance de saint Jean-Baptiste qui pourrait mieux s’intituler la toilette du nouveau-né. Pendant que la maman, heureusement délivrée, repose, allongée dans ses grands draps blancs, les assistants vont donner à l’enfant son premier bain, près du feu clair où une servante chauffe les langes qui recouvriront le poupon, ce qui prouve que, du temps de Fouquet (sinon du temps de saint
Jeaü-Baptiste), les soins à donner au nouveau-né étaient, somme toute, assez bien compris.
C’est dans un liib bien moins grand que sera plongée la Vierge nouvellement, née, d’après la grande composition de Ghirlandajo. Au reste, l’enfant est déjà emmaillotée. L'artiste redoutait tellement le nu qu’il place sainte Anne tout habillée dans son lit obstétrical, alors qu’en réalité les femmes en couches, sous la Renaissance, étaient, les riches, vêtues d'une simple chemise, et les pauvres, nues entre leurs draps. Néanmoins, la fresque de Ghirlandajo est d’une belle venue, l’un des meilleurs chefs-d’œuvre du peintre florentin du quinzième siècle.
Enfin, voici la haute fantaisie obstétricale : dans Sainte Marie cl sainte Anne, sujet connu dont nous avons déjà parlé, les fœtus émergent à demi du ventre maternel et se tiennent debout, ce qui n’est pas banal, on l'avouera ; puis, la Naissance d'Ève, issant du flanc d’Adam endormi; nous sommes ici en plein miracle, où, par conséquent, la critique médicale perd ses droits.
Têtes d’aîîénês^ Gabriel
Un sagace fureteur nous signalait dernièrement, au cabinet des
Fig. 1. — Maniaque.
Estampes de la Bibliothèque nationale, une série de dessins originaux au crayon, qui étaient réunis sous le titre : Têtes d’aliénés
dessinées par Gabriel, pour un ouvrage de M. Esquirol relatif à l’aliénation mentale, ouvrage non publié, acquis en 1831 pour la somme de 50 francs.
Le tuyau était précieux, car en nous reportant à la cote qui
Fig. 2. — Maniaque.
nous était fournie, nous avons pu trouver des documents d’iconographie mentale de premier ordre.
Le volume d’Esquirol pour lequel l’artiste avait dessiné ces portraits parut par la suite, en 1838 : il est intitulé : Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal. C’est dans cet ouvrage que le célèbre aliéniste a condensé ses données originales et ses leçons magistrales sur la folie. Le curieux, dans l’affaire, c’est que les deux volumes
TÊTES d’aliénés, DE GABRIEL 121
qui le coustituent sont illustrés, pas trop mal ma foi, ainsi que peuvent le constater nos confrères qui les possèdent, des gravures dues à Ambroise Tardieu (1). Que s’est-il passé entre l’époque où Gabriel dessinait ces têtes d’aliénés, et celle où Esquirol lui pré-
Fig. 3. — Maniaque.
éra Tardieu? Nous ne savons ; toujours est-il que les dessins de
(1) Le graveur Ambroise Tardieu eut plus d’un point de contact avec la grande famille médicale : ce fut le père du célèbre médecin légiste et il a laissé pour petit-neveu un de nos plus distingués confrères, le docteur Beauvisage, professeurà la Faculté de médecine de Lyon, aujourd’hui sénateur du Rhône.
Gabriel lui restèrent pour compte, et qu’au lieu de prendre le chemin du graveur, ils échouèrent dans une vente où l’Élat en fit l’acquisition. Ce Gabriel n’est point le grand Gabriel, l’architecte
Fig. 4. — Furieux.
de la place de la Concorde, pour la bonne raison que celui-ci mourut en 1782, mais un peintre de la première moitié du dixneuvième siècle, qui, sans atteindre les sommets de la renommée, sut du moins se faire une place très honorable parmi les artistes de son temps.
TÊTES d’aliénés, DE GABRIEL
Nous avons fait photographier quelques-unes de ces tètes d’aliénés. Elles sont d’un dessin remarquable et font honneur au crayon de l’artiste : le modelé du visage est extrêmement soigné, et de chacune il se dégage une impression intense, bien caractéristique de l’état mental du modèle. Les gravures de Tardieu, qui seules
Fig. 5 — Mélancolique.
ont partagé le sort de l’ouvrage d’Esquirol, sont conçues dans une manière beaucoup plus théâtrale, avec plus de mise en scène, mais avec beaucoup moins d'art, et surtout un soin moins recherché d’exprimer la vérité par des moyens simples.
Les dessins de Gabriel s’adaptent à merveille au texte qu’ils devaient illustrer. Esquirol était un virtuose de la prose médicale, et passait ajuste titre pour un maître dans la description et l’analyse des sujets. « Quel changement, écrit-il, s’est-il opéré dans cet homme qui, hier, ce matin, tout à l’heure, livré aux plus
profondes méditations, soumettait à ses calculs les lois qui régissent l'univers ?... Tout à coup, méconnaissant tout ce qui l’entoure, s’ignorant lui-même, cet homme ne vit plus que dans le chaos. Ses propros désordonnés et menaçants trahissent le trouble de sa
Fig. 6. — Couturière orgueilleuse.
raison ; ses actions sont malfaisantes ; il veut tout bouleverser, tout détruire ; il est en état de guerre avec tout le monde, il hait tout ce qu’il aimait. C’est le génie dû mal qui se plaît au sein de la confusion, du désordre, de l’effroi qu'il répand autour de lui. » Tableau émouvant du maniaque, représenté par le n® 1 de notre série.
TÊTES d’aliénés, DE GABRIEL
Le n® 2, c’est une femme, très douce, modeste et réservée, aujourd’hui féroce, la bouche pleine d’injures et d’obscénités, les gestes menaçants et furieux. Autre type de maniaque, le n" 3, dont la bouche est mauvaise et l’expression perfide. L’asymétrie
Fig. 7. — Enfermée comme folle pour avoir assassiné son amant et trouvée vierge après sa mort.
faciale, non signalée par Esquirol, est typique chez ces deux aliénés.
Le furieux (n°4), un alcoolique, probablement, a, suivant les termes mêmes d’Esquirol, la face convulsive, l’œil en feu, le regard farouche ; les maxillaires sont rapprochés dans une violente con-
traction, il semble que la têle du malheureux va éclater ; il y a peu de temps, les malades de cette catégorie étaient réduits à Timpuissance par la camisole de force; aujourd’hui, ils sont justiciables du cabanon capitonné.
Moins heureusement dessinée la tête du n” 5, mélancolique, dit
Fig. 8. — Épileptique.
la légende, et qui n’a pas cette physionomie triste, craintive, terrifiée même, spéciale aux lypémaniaques, lesquels notamment ont un regard oblique, fuyant et soupçonneux. Le n“ 5 serait plutôt le type du persécuté-persécuteur.
Par contre, la couturière orgueilleuse (n° 6) appartient bien à la classe dés mégalomanes. Son profil d’impératrice, sa coiffure dont les bandeaux tracent une couronne sur son front, l'expression vaniteuse de la bouche permettent un diagnostic rétrospectif
TÊTES d’aliénés, DE- GABRIEL 127
exact. Esquirol ne parle point encore du délire des grandeurs, dans son ouvrage ; mais Gabriel en a très heureusement rendu les caractères iconographiques principaux. A noter, d’ailleurs, l’importance qu’il attache au dessin des lèvres, plus expressif peut-être, chez lui, que celui des yeux.
Le n® 7 porte une légende dont nous respectons le texte, et qui
Fig. 9. — Idiote^
se passe de commentaires : enfermée comme folle ayant assassiné son amant, et reconnue vierge après sa mort. Amour, amour !! Et pourtant, n’en médisons pas trop, de l’amour ; c’est un poète qui a imaginé la folie d’Ophélie. En réalité, une stastistique d’Esquirol porte que, sur 235 cas d’aliénation, 5 seulement sont dus à un amour contrarié. Quel faible chiffre comparé à celui de l'alcool !
L’épileptique de la figure 8, un asymétrique également, au sourire imbécile, au regard inintelligent, a comme la plupart de ses pareils, une tête grosse, un angle facial de dégénéré. Esquirol