LE REMÈDE
Tous les Anodins de la Terre Foi n des leçons de voire Mère
yVe calmeront Jamais oosj'euoc Mariez.Vous cela vaut mieux
Jeaurat. — Le Remède.
plus prodigieuse popularité : elle devait faire le tour du monde.
Inutile de rappeler quel fut le triomphe des apothicaires, administrant des quantités inconcevables de lavements. Jamais procédé thérapeutique n’a connu et ne connaîtra plus de vogue. Combien pâlottes notre moderne entéroclyse et nos douches ascendantes, au
CLYSTERIANA
regard de l’universel clystère du dix-septième et du dix-huitième siècles ; il est vrai que nos méthodes actuelles n’ont point un
Mendouze. — Ne bougez pas, Madame.
Molière pour les immortaliser par le ridicule, ni les petits-maîtres de l’art pour les poétiser.
Dans l’administration du clystère, les artistes ont surtout retenu
lü
le geste. Tantôt le patient — ou plutôt la patiente — est couchée sur le côlé, tantôt sur le ventre. Peu leur importait du reste; ce qu’ils voulaient avant tout nous montrer, c'était la rotondité aimable d’une beauté callypige, obligée, de par la Faculté, à faire tomber Fultime voile devant l’apothicaire. Toutefois, celui-ci est souvent remplacé par une chambrière experte, ce qui montre que l’apothicaire se trouvait supplanté dans ses fonctions, à la fois par
Saint-Aubin. — La Chambrière instruite.
raison d’économie et un peu par pudeur. C’est Jeaurat qui nous montre la chambrière armée d’une immense seringue et s'apprêtant à l’introduire ; il s’agit d’éteindre des feux qui, si on l’en croit, ne sont pas tous dus à la constipation :
Tous les anodins de la terre Ne calmeront jamais vos feux,
Foin des leçons de votre mère ;
Mariez-vous, cela vaut mieux.
C’est encore une servante qui opère dans la lithographie de
CLYSTERIANA
SciuLL. — La Servante officieuse.
Meüdouze : « Ne bougez pas, Madame... » Cette fois, le croquis est saisi sur le vif. L’apothicaire en jupons n’est peut-être pas très savante dans l’art de pousser un lavement, car elle ne prend
Baudouin..' — Le Curieux.
aucun point d’appui, mais elle a probablement l’habitude de la chose, ainsi que la patiente dont on ne voit que la région inté-
CLYSTERIANA
ressée, ce qui suffisait à l’auteur de l’estampe et aux amateurs.
D’autres fois, l’artiste a mis dans sa composition un tiers qui assiste en curieux allumé à la bénigne opération. C’est le sujet de la Servante officieuse, de Schall. Tableau polisson et charmant ; la patiente est adorable, et découvre une beauté précieuse ; la ser-
vante est de celles qui peuvent, dans le cœur d’un galant, suppléer la maîtresse, et quant au galant lui-même, en extase devant ce spectacle imprévu, il ne se presse point de se retirer. Personne ne s’émeut du reste : la patiente n’a aucun mouvement de
Ducarmé. — Les Étrennes conjugales.
lÔO CURIOSITÉS MÉDICO-ARTlSTIOUES
pudeur, et la servante se contente de recommander la discrétion au visiteur. Heureux temps!
Même sujet dans /e Curieux, de Baudouin. Ici encore, un indiscret soulève le rideau au moment opportun au fait, l’intéressée ignore-t-elle absolument sa présence ! Bien présomptueux qui l’aftirmerait a noter la pose de la malade qui prend le lavement demi-couchée, une cuisse fléchie et l’autre étendue.
Saint-Aubin nous montre la chambrière instruite. Autre posi-
tion, fort clinique également. La malade est sur le ventre, couchée au bord du lit, un genou sur un tabouret, l'autre cuisse à demi fléchie sur le lit. C’est presque une position de choix, bien que l’artiste n’y ait vu que matière à dessin graveleux : mais la perfection dans l’exécution fait dérider les critiques les plus prudes.
Bien entendu, les plaisanteries ne manquaient guère, au siècle du clystère, sur les bonnes fortunes des apothicaires. Encore une légende, probablement, comme celle des médecins qu’on accuse de ravager les ménages. Une pièce de vers, de Grécourt, fort mau-
CLYSTERIANA
Un plat à barbe
Musée de Céramique de Rouen.
vaise du reste, racoute coiumeat uii apothicaire, appelé chez une belle dame, fut reçu par elle*
En attitude opposée au service Que rend son art.
On devine quel clystère tout spécial il lui donna. C’est pour illustrer ce conte que Deveria a dessiné la gravure au trait reproduite ci-dessus, où l’homme de l’art s'étonne et se réjouit, après coup, de cet accueil inespéré.
Chez les bourgeois, race plus portée à la lourde plaisanterie qu’à la grivoiserie poétique et légère, le clystère se donne en famille^ Chez eux, nulle évocation, nulle allusion même à l’éternel mystère d’Éros. Fort prosaïques, ils nettoient leurs intestins engorgés avec la même grâce qu’ils se curent les dents, et ils restent grotesques jusqu’au bout. Tout au moins était-ce la mentalité attribuée par les artistes d’autrefois, et notamment par l’école de Gavarni, aux bourgeois contemporains. Légende encore sans doute et qu’importe, après tout, puisque la caricature y a trouvé son compte ! « Agréez, ma chaste épouse, l’hommage du sentiment. » C’est par cette balourde plaisanterie que sont remplacées les mi gnardises du clystère du dix-huitième siècle.
11 faudrait de nombreuses pages illustrées de croustilleux docu. ments pour passer en revue toute Eiconographie du clystère. Citons encore le fameux plat à barbe du musée de céramique de Rouen, chef-d’œuvre qui force .l’admiration de tous les visiteurs et dont la reproduction ne peut donner qu’une idée bien imparfaite. La scène représente l’administration d’un clystère par un apothicaire de campagne à une patiente couchée sur un tas de fagots. Opération d’urgence, apparemment.
Lorsque les appareils méoaniques remplacèrent la bonne vieille seringue, les artistes abandonnèrent ce sujet de caricature ou d’image galante. Le prosaïsme s’emparait du clystère. Quelle poésie^ je vous le demande, dans le tableau d’une femme, voire d’une coquette, à cheval sur son bidet, les bas mal tirés, et manœuvrant à deux mains le piston du clyso ? Aussi Mercier a bien soin de nous prévenir : les galants ne se risquent plus à pénétrer dans la
CLYSTERIANA
chambre de leurs maîtresses quand elles font leur toilette. « La première (de ces toilettes) est fort secrète, et jamais les galants
La Première Toile.tte. Extrait du Tableau de Paris, par Sébastien Mercier. Edit. Michaud.
n'y sont admis, ils n’entrent qu'à l’heure indiquée. On peut tromper les femmes, mais on ne doit jamais les surprendre : voilà
Le lavement au pays nègre.
CLYSTERIANA
la règle. L’amant le plus favorisé, le plus libéral même, n’ose l’enfreindre (1). »
Terminons cette rapide revue par le lavement chez les nègres de la Côte d’ivoire. Plusieurs journaux de médecine ont déjà publié le document ci-contre: l’entéroclyse par la calebasse. Néanmoins nous le reproduisons ici, afin de compléter cette série.
Que de distance, tout de même du bouillon pointu de Diafoirus à la sonde intestinale et au bock, en passant par le clyso et 1 irrigateur, sans oublier la poire et la calebasse !...
(1) Sébastien Mercier, Tableau de Paris . — A la fin du dix-huitième siècle, entre la décadence de la seringue et l’avènement de firrigateur, on utilisa une sorte de tuhe de Faucher, analogue à celui qui sert aux lavages d’estomac.
UeS Bains
De Dombreux documents, de copieuses études rétrospectives ont déjà été publiés sur les bains. Notre confrère Cabanès a donné, dans son récent ouvrage. Mœurs intimes du passé (1) une revue générale bien détaillée des pratiques balnéaires d’antan.Nous ne la referons pas après lui, quoique cependant nous ne partagions point complètement sou avis en ce qui concerne la propreté de nos aïeux. Michelet ayant affirmé que la crasse fut le principal facteur des épidémies du moyen âge, le docteur Cabanès s’est efforcé de nous montrer qu’au contraire on prenait soin, en ces temps lointains, de la guenille corporelle. Il est possible que, dans certaines classes élevées, dans certaines familles, un louable souci de la propreté présidait aux soins de la toilette. Mais la grande masse du peuple et la majeure partie de la noblesse se vautraient dans la crasse ; on sait comment une fausse conception théologique amena l’Église à condamner les pratiques balnéaires des anciens. D’un excès, on tomba dans l’excès contraire.
Encore aujourd’hui, en dépit de l’enseignement de l’hygiène professé dans les écoles et à la caserne, la crasse règne en souveraine. Le bain est considéré par les uns comme un luxe inutile; par d’autres — surtout par les femmes de la campagne — comme une pratique de mauvaise vie. Que de fois le médecin, prescrivant à une cliente un bain hebdomadaire, ne s’est-il pas attiré cette verte réplique : « Pour qui me prenez-vous donc ? »
Les documents que nous publions aujourd’hui — les uns presque classiques, les autres peu répandus — ajouteront peu de chose
(1) Albin Michel, éditeur.
Lucas Cranacii. — La Fontaine de la Jeunesse.
LES BAINS
aux études déjà publiées sur ce sujet, mais néanmoins elles peuvent intéresser soit par leur fantaisie spirituelle, soit par leur valeur documentaire. Nous passons sous silence l’époque an--
Bains de Plombières au xvi« siècle
(Figure extraite de l’ouvrage De balneis quæ exlanl, reproduit par M. Mac Aulifte).
tique, archiconnue, pour aborder le moyen-âge et la Renaissance.
C’est un tableau du vieux Cranach qui attire d’abord notre attention, il porte en titre : la Fontaine de la Jeunesse ;il se trouve à la Galerie Impériale de Berlin. 11 nous montre non point un
160 CURIOSITÉS MÉDIGO-ARTISTIQÜES
établissement de bains ordinaires, mais une piscine d’eau minérale naturelle ; à ce titre, elle présente une valeur documentaire ; les malades sont amenés en voiture ou en brouette (ce qui prouve bien que la brouette n’a point été inventée par Pascal, puisque le tableau est du quinzième siècle). Ce ne sont guère que des femmes qui pratiquent cette balnéothérapie bienfaisante. Elles plongent nues dans la piscine, sous le regard de convoitise de quelques nobles seigneurs. L’une se chauffe au soleil, étendue sur la marche qui descend à la fontaine; une autre, dans un geste de tardive pudeur, couvre de ses mains la nudité de son sexe; en général, elles ne paraissent point attacher grande importance à ce détail. Le plus amusant, c’est qu’après s’ètre laissées admirer sous le costume d'Ève, elles rentrent pudiquement sous la tente pour faire leur toilette ! 11 faut croire en outre que l’eau de la fontaine possède des propriétés fort excitantes, si l’on en juge par les duos amoureux qui se murmurent à l’ombre des grands arbres ou sous les bosquets touffus. Une table dressée dans la clairière permet, au surplus, aux baigneuses de se réconforter. Le bain, la table et Lamour.
C’est également une piscine thermale qui est figurée dans une planche du volume de 1553, De balneis omnia quæ extanl apiid Græcos, Laîinos et Arabes^ et reproduite dans le fort beau livre de notre confrère Mac Aulifie ; la Thérapeutique physique d'aulrefois. Le document représente une vue des bains de Plombières au seizième siècle. Plombières était, depuis longtemps, réputé pour la cure des lépreux. Il y avait, à cette époque, à Plombières, le bain des Lépreux et le bain des Pauvres : « Si la lèpre n’est pas bien invétérée, dit Jean Le Bon, médecin du roi, elle prend fin comme la vérole des pauvres diables, ?iisi sil heredilavio. » Quant au bain des Pauvres ou bain des Gouttes, il avait pour clients « tous infects de quelque maladie que ce soit, de lèpre ou de vérole, il n’est que pour ces misérables, lesquels tous on ne permet d’entrer au grand bain, ny aux autres aussy, excepté celuy des lépreux où ils entrent indifféremment s’ils veulent. » (Cité par H.-M. Fay, in Bulletin de la Société française d' Histoire de la méJecme,4906). Et, de fait, ce sont bien des lépreux qui fréquentent la piscine, ou plutôt le lavoir inconfortable représenté dans
LES BAINS
la planche ci-cjQtre. La promiscuité des baigneurs y est d’une impudique naïveté; il est vrai que les lépreux n’étaient guère portés à la bagatelle.
Le médaillon de Beham n’est pas moins curieux. Les femmes prennent leur bain en commun, non point dans une piscine, mais dans de minuscules baquets, où l’eau est rare, — et probablement fort sale. Voici qui montre combien primitifs étaient les soins de
Hans Sebald Beham. — Le Bain des femmes.
la toilette intime, dans le courant du seizième siècle, où vivait l’artiste. La pudeur n’existait point encore, — pas plus que la pratique des grandes ablutions.
Un document, de la même époque (fin du seizième siècle) est consacré au bain de Gabrielle d’Estrées. La toile, anonyme, est bien connue de ceux qui ont visité le musée Condé, à Chantilly, car elle ne manque point d’attirer le regard. La belle Gabrielle est assise dans la baignoire, presque entièrement recouverte d'un couverclerSLir lequel une prévoyante a placé une coupe de fruits. A côté d’elle ses enfants, Tun : le duc de Vendôme, âgé de trois ou
quatre ans, l’autre, Catherine-Henriette, qui devait épouser plus tard Charles de Lorraine. La toile a dû être peinte un an à peine
École française du xvi' siècle. — Gabrielle d’Estrées au bain (Musée Coudé à Chantilly).
avant la mort de la belle Gabrielle. Déjà, à cette époque, les salles de bain s’ornaient de draperies et les baignoires de fonds et de rideaux
LËS 6AINS
destinés non à dissimuler les charmes secrets de la baigneuse, mais à orner le décor.
Cependant, la baignoire proprement dite restait l’apanage exclusif des grandes favorites. Les autres, même celles qualifiées dames de qualité, se contentaient d’une modeste cuvette servant à la fois de bain de pieds et de bain de siège. Le tableau de Saint-Jean, gravé par Nicolas Bazin, fournit à cet égard un témoignage pré-
Saint-Jean. — Femme de qualité déshabillée pour le bain.
cieux. L’artiste intitule son tableau : Dame de qualité déshabillée pour le bain', il eût pu dire : habillée, et, franchement, le jeune galant qui fait semblant de cacher son regard derrière ses doigts écartés, peut entrer sans craindre d’effaroucher la vertu de la dame ; un mollet bas, un sein à peine découvert valent-ils qu’on fasse tant de manières ?
Au dix-huitième siècle, si nous en jugeons par le tableau de J. -B. Pater, la cuvette s’est considérablement développée et est devenue le cuveau, cher à la Claudine de Willy. Ce n’est point encore la vaste baignoire oblongue, comme celle de Gabrielle
d’Estrées, et le bain n’est point déjà une mesure de propreté, mais simplement un plaisir de l’été, dont le but est d’éteindre des feux trop ardents. C’est le siècle de la grâce, de l’amour et de la volupté, et l’occasion est bonne pour le rappeler. Aussi l’artiste