Scène d'entôlage au xvii® siècle (Gravure flamande
inattention pour vider ses poches. L’entôlage n’est donc point, comme feignent de le croire les pessimistes modernes, une abominable invention des temps présents.
Le mot est neuf, mais la chose est vieille. Du temps de l’Arétin, les seigneurs se faisaient accompagner chez leurs maîtresses par leurs valets, lesquels déshabillaient leurs patrons, et emportaient
Jeaurat. — Enlèvement de police.
les vêtements, afin d'éviter la fâcheuse et indiscrète fouille. Au matin, ils rapportaient les habits. Le système est pratique, et nous le signalons aux notables de province en voyage d’alïaires (!) à Paris.
Au fond, la prostitution serait absolument indilïérente à l'évo lution sociale si elle n'était point facteur des maladies vénériennes. C'est ce qui explique pourquoi, tolérée, encouragée même dans
EN MARGE DE L AMOUR
l'antiquité, insouciante de Vavariose, elle fut si àprement pourchassée, de saint Louis aux temps présents. Peine perdue, du reste ; la prostitution est inhérente même à la vie sociale, et le mieux qu'on puisse faire est d’en tempérer les effets.
On sait quelles mesures draconiennes furent prises parles rois contre les ribaudes, condamnées tantôt au fouet, tantôt à l’interne-
.Jeaurat. — Le Départ des vestales pour l’hôpital.
ment, tantôt même au bûcher, suivant la sévérité du monarque régnant.
Sous Louis XIV, on les conduisait à la Salpétrière. Les deux gravures ci-jointes représentent précisément, la première la rafle de police, la seconde le départ des vestales pour l'hôpital; la charrette, - ce n est pas encore le panier à salade, perfectionnement raffiné — est entourée d’archers. Les filles publiques, sans vergogne ni pudeur, insultent les passants et leurs gardiens, jouissent bruyamment de leur dernier instantde liberté, car une fois la porte
de rhôpüal-prison fermée sur elles, une vie terrible commencera pour ces malheureuses.
Nous apportons aujourd’hui plus d’humanité et peut-être plus de
ZiER. — La Fouille au Dépôt.
justice, dans la répression des délits de prostitution. Les filles sont conduites, non plus à la Salpêtrière, mais au Dépôt, où elles sont fouillées.
C’est une de ces scènes que représente le tableau de Zier qui
EN MARGE DE l’aMOUR
figura au Salon de 1903. La fille qui subit la honte de cette formalité n’est point une de ces malheureuses péripatéticiennes des boulevards exiérieurs, mais une hétaïre de haute volée, empanachée, couvertes de dentelles, et qui s’est laissé pincer par les mœurs. La préposée à la fouille découvre sous ses jupons des bijoux de prix, dérobés par entôlage à quelque client de passage.
L’Espagnol châtré.
Terminons enfin cette série, en marge de l’amour, par la reproduction d’une castration. L’estampe porte en titre : VEspagnol châtré de Gravelines et de Dunkerque ; elle date de la guerre de Trente Ans et fait allusion à la perte de ces deux places par les Espagnols. Cette satire politique est fort amusante, au surplus. L’opérateur tient dans la main gauche les bourses du malheureux, et de la droite les sectionne d’un coup de tranchet. L’Espagnol se lamente :
Hélas ! quel coup prodigieux Ternit aujourd’hui mes prouesses !
Ai-je pu souffrir à mes yeux Perdre ces deux puissantes pièces !
Et le Français riposte :
Seigneur ce remède nouveau,
Qui ne vous laisse que la peine,
Vous rendra doux comme un agneau Et gras comme un chapon du Maine.
O Abélard ! O Fulbeptl...
Ua Goürrnaîidîs^
« Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. » Maxime d’avare qui réjouissait Harpagon, et qui, à la scène, produit toujours son effet comique, maxime d’hygiéniste au demeurant, et qui devrait faire loi pour les quatre cinquièmes de l’humanité.
Car il est indubitable que nous mangeons trop, et que la surcharge alimentaire dont nous gravons notre organisme, favorise le développement des maladies par ralentissement de la nutrition, ainsi nommées parce que le sujet a voulu forcer et exagérer ladite nutrition.
Au demeurant, ce n’est là qu’un prétex:te hypocrite sous lequel nous cachons une de nos grosses passions.
L'alcoolique s’excuse de boire du vin en se disant que le vin donne des forces ; le gourmand mange à l’excès en arguant, lui aussi, qu’il a besoin d’ètre fortifié.
Ayons donc la franchise de nos défauts ; nous en avons doux capitaux, la gourmandise et la luxure, (’.’est à eux que nous sommes redevables de notre usure précoce. 11 est vrai que, sans eux, nous, ne trouverions aucune oasis dans cette vallée de larmes, et qu’à tout prendre l’ascétisme n’a rien d’enviable, même au prix d’une longévité assurée.
Mais notre hypocrisie va si loin que nous n’avouons que bien rarement ce's passions dominantes, et que nous les enjolivons, nous les parons de toutes les grâces séductrices de la beauté. L’acte sexuel qui, en soi, n’a rien de beau, a cependant été chanté par les poètes sur les modulations les plus éperdues de leur lyre ; mais c'est le seul souvenir des voluptés passées, le seul désir des voluptés à venir qu’évoquent leurs rythmes harmonieux et leurs images colorées. De même la gourmandise, qu’on peut définir
la perversion de l’instinct de conservation, a donné sujets à maintes allégories poétiques. C’est le « mignon défaut » des femmes, le « petit péché » des ecclésiastiques, le « faible » des médecins... et de bien d'autres individualités.
J.DKûjT
Boilly. — La Gourmandise.
Conception parfaitement inexacte. La gourmandise est un défaut fort laid, puisqu’il enlaidit le moral et le physique des hommes. Du moral, n’en parlons point: toute passion impérieuse imprime à la mentalité de sa victime une direction fâcheuse, l’asservit sous une sujétion continue, la détei mine, en un mot, dans tous ses actes et toutes ses pensées.
Au physique, même effet. Consultons un artiste sincère et cou-
LA GOURMANDISE
rageux, Boilly. Dans bon nombre de pochades, cet excellent peintre de mœurs met en scène des gourmands. La plus satirique est celle intitulée la Gourmandise. Ces trois individus groupés dans cette estampe — deux hommes, un enfant — ont une ex-
Boilly. — La Marchande de beignets.
pression d’une bestialité dégradante : yeux exophtalmiés, prunelles dilatées, lippes énormes (surtout celle du sujet occupant le premier plan), gestes moins élégants que ceux d’un goret dévorant sa pâtée, la queue frétillante et le grognement sonore.
Dans la Marchande de beignets, nous avons la gourmandise du populaire. Chacun se régale à sa manière ; les bourgeois de l’estampe précédente fourrageaient à pleines mains dars un pâté
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truffé; les prolétaires de celle-ci se délectent avec des beignets. On aime ce qu’on peut, « on mord à ce qu’on peut », pour parler comme Maurice Donnay dans son discours académique. Mais ici encore la bestialité des uns et des autres est mise en évidence.
Boilly. — Les Mangeurs de glaces.
La même cause produit les mêmes effets chez les individus de classes différentes.
Avec les Mangeurs de glaces et les Mangeurs de raisins nous revenons dans le monde bourgeois, qui, pour l’heure, n est pas celui où l’on s’ennuie. Pourvu qu’on mange... ou qu’on aime, on ne s’ennuie jamais. Deux occupations fort prosaïquement matérielles qui sont le but et la cause finale de bien des initiatives. Les
LA GOURMANDISE
gens pas comme il faut résument ce concept ]en deux mots trop énergiques pour être reproduits : mais déjà le lecteur, qui les connaît bien, les a sur le bout des lèvres, comme moi-même au bout de ma plume.
J -ORgir
Boilly. — Les Mangeurs de raisins.
Les mangeurs de glaces, des invités à un fwe-o'clock ice, dégustent leurs sorbets avec la componction traditionnelle et surtout la prudence nécessaire. Gare aux caries dentaires maladroitement réveillées ! Aussi ont-ils la bouche en derrière de poule qui vient de pondre. Les mangeurs de raisins n’ont point tant de précautions à prendre ; au temps de Boilly — heureux temps ! — on ne pensait ni aux microbes, ni à l’appendicUe. Aussi savourent-ils leur chas-
selas et leur muscat en manifestant un plaisir indicible. Le jeune homme, notamment, un glouton qui mord les grains à pleine grappe, a des yeux bridés par la joie, les narines mobiles, la bouche épaisse du sensuel.
Que nous voilà loin de la sobriété évangélique et de la tempérance recommandée par les préceptes de toutes les religions ! 11 est vrai qu’aux temps bibliques, Noé ne fut point un abstinent et que les noces de Cana, sans soutenir la comparaison avec celles de Gamache, ne furent pas un festin de carême. Toutefois, dans certaines maisons opulentes, comme celle de Simon le Pharisien, la sobriété était de cègle, et c’est évidemment la parole du Christ qui avait opéré ce miracle de refréner les appétits gourmands de ses contemporains. Un tableau d’un primitif allemand, aujourd’hui au musée de Bruxelles, retrace la scène du repas chez Simon avec plus de simplicité et d’émotion dans le dessin que les oeuvres fameuses de Véronèse ou de Philippe de Champaigne. La Marie-Madeleine repentante et courbée sous l’humilité de ses remords arrose de ses larmes sincères les pieds nus du Christ. Les invités sont à table, table frugale : deux poissons, deux pichets de vin, quelques petits pains; c’est de la tempérance en action.
Autres temps, autre note. Le moyen âge a ses lippées franches, la Renaissance son Rabelais, le dix-septième siècle ses Bourbons, le dix-huitième ses noceurs. C’est assurément sous Louis XY qu’on sut le mieux manger comme le mieux aimer. Point de ces platées formidables, de ces fameux potages, de ces entrées indigestes dont se régalaient les contemporains de Louis XIV et que Vatel avait mis à la mode. Leurs successeurs seront gourmands et gourmets, amoureux et amants, voluptueux à l’excès. Aussi est-ce le temps, non point seulement des poètes libertins chantant l'amour sensuel, des peintres qui rendront avec un art suprême la douce mélancolie du baiser dans V Embarquement pour Cyîhère, ou les scènes scabreuses décrites par Restif de la Bretonne ; c'est aussi l’époque des peintres de la table, non point des formidables ripailles flamandes exclusives de toute poésie, mais des parties fines et des bouches fines. Le Déjeuner d'huîtres, de Troy, (musée Condé, à Chantilly), est un des meilleurs échantillons de cet art
Troy. — Le Déjeuner d’huîtres.
bien supérieur à l'ennuyeuse nature morte. Elle est d’un caractère un peu orgiaque, mais conserve une note très aristocratique.
LA GOURMANDISE
Eisen. — Le Midy,
Ou avait la manière, au dix-huitième et la bonne, celle chantée par Horace dans son ode immortelle :
Evoe! recenti mens trepital mêla...
[J. -B. lIuKT. — Le Dîner.
L’amour non plus ne perd point ses droits à table. H sait fort bien qu'un estomac satisfait lui est plus propice qu’un ventre à
LA GÔUftMÀNÜISË
Gavarni. — Souper de carnaval.
jeun et que point n’est besoin de disserter longuement, comme autrefois dans une thèse fameuse de la Faculté, pour savoir si Vénus est plus aimable le soir au coucher, que le matin au réveil. En tout cas, les convives de la partie carrée du Midij, la galante estampe d’Eisen, accomplissent une besogne : ils restaurent leurs forces épuisées par les combats amoureux de la nuit, et en emmagasinent de nouvelles, pour les suivants qui ne sauraient tarder.
Mais voici, avec la toile de J. -B. Huet, le diner de famille d’où la bagatelle est bannie, mais non la gaieté. Le bon curé, la conscience bourrelée d’inutiles remords, se laisse une fois de plus dominer par son péché coutumier, la gourmandise. Comment résister, aussi bien, à ce gentil trio de jolies filles qui, le verre en main, l’invitent à un « rubis sur l’ongle » ? Nous ne sommes point encore, sous ce siècle frivole, au temps maussade des hydropathes, et un buveur d'eau serait considéré comme un fou déraisonnant capable des pires méchancetés. Aussi l'appendicite était-elle méconnue. Niez donc le progrès !
Enfin, le souper de carnaval, non point guindé comme ceux des américan bars, des restaurants modernes aux enseignes anglaises, mais un souper du temps de Gavarni, un souper de chicards et débardeuses, d’Espagnoles et de Pierrots, par une nuit de bal masqué à l’Opéra. Soulographie générale, confusion des sexes, exil de la pudeur, c’est l’ivresse parfaite; les uns dorment, beau résultat d’une heure d’orgie; les autres, les heureux, suivent sans contrainte le fil de leur rêve idéal : la folle du logis les entraîne, ils ont dépouillé leur personnalité habituelle, ce sont des demidieux qui vivent inconsciemment, hélas ! un moment inoubliable ; mais quelle rançon, le lendemain : maux de têtes, nausées, hoquet, et toute la symptomatologie de cette alïection passagère qualifiée par les latinistes de gueula lignea et par les hellénistes de xyloslomile aiguë.
UeS Diverses ^Manières
de sauter le pas Fatal
Le rêve des jolies femmes est de mourir en beauté ; celui des guerriersde tomber faceà l’ennemi; celuides bourgeois de finir dans leur lit. La destinée se charge souvent de contrarier ces modestes ambitions, et tel grand capitaine a été emporté par une attaque de goutte, tandis que tel brave citadin est tombé sous le couteau d’un apache. Somme toute, on meurt comme on peut ; on ne choisit point son heure ; autrement, on ne se déciderait jamais à franchir le Rubicon de l’au-delà.
Cependant, il est des gens privilégiés qui font une fin bien théâtrale, — tout étant soigneusement réglé pour la mise en scène. 'Les rois sont du nombre. Encore la tradition se perd-elle et les monarques contemporains, démocratisés à outrance, entrent dans la mort sans mettre en mouvement le grandiose appareil d’antan. Qui ne se souvient de la fin dramatique de Ja reine Elisabeth d’Angleterre, si puissamment retracée par Delaroche, ou de celle de Charles-Quint, s’éteignant dans le monastère de Yuste?
C’est à une de ces morts royales que le peintre Barabino a consacré une toile assez appréciée. H s’agit de l’agonie de Charles- Emmanuel roi de Sardaigne, miné par le chagrin et la défaite, alors qu’il avait rêvé de devenir un des arbitres de l’Europe. 11 fut, au reste, le précurseur de Victor-Emmanuel, ce prince qui rêvait de l’unité italienne et qui disait : « L’Italie est un artichaut que la maison de Savoie doit manger feuille à feuille. » Mais en lfi30, l’artichaut n’était pas encore mùr ; il fallait attendre plus de deux siècles encore. L’artiste nous montrée le souverain affaissé dans son
Barabiiso. — La Mort de Charles-Emmanuel
Ingres. — La Mort de Léonard de Vinci.
fauteuil, cependant que le clergé et les dignitaires se prosternent à la minute fatale. Le roi est mort, vive le roi !
Les artistes — les grands, ceux qui connaissent les suprêmes honneurs et qui peuvent se dire les cousins des rois,— ont eu, parfois aussi, une fin théâtrale. On connaît la légende de Léonard de Vinci rendant le dernier soupir dans les bras de son plus fervent admirateur, de François LL Légende touchante et bien faite pour populariser le royal amant de la belle Ferronnière. Légende controuvée malheureusement — comme la plupart — car le jour où l’immortel artiste de la Joconde mourait à Amboise, le roi chassait dans la forêt de Saint-Germain-en Laye. L’anecdote est donc du même sac que celle de Charles-Quintramassant le pinceau du Titien, ou du pape Jules II grimpant par une échelle raide jusqu’aux voûtes de la chapelle Sixtine où Michel-Ange extériosait son génie. Ce qui n’empêcha point Ingres de consacrer à la mort de Vinci une toile citée partout comme un des chefs-d’œuvre du maître de la peinture moderne. *
Les bourgeois ne sont point non plus insensibles à la mélodramatisation funèbre. Greuze, qui excelle dans le conventionnel et le chiqué, a laissé un tableau fameux, la Mort du grand-père, qui peut faire pendant au Retour de V enfant prodigue : les gravures de ces deux compositions sont, du reste, de rigueur dans le cabinet d’un Joseph Prud’homme qui se respecte. Toute la famille, y compris le chien, vient verser quelques pleurs sur la fin du Mathusalem en robe de chambre, cardiaque asystolique qui ne peut mourir dans son lit et qui attend la camarde dans son fauteuil. L’ensemble constitue une scène réussie de cinématographie.
Quelle différence avec l’eau-forte sobre et puissante de l’Espagnol Fortuny : le Moribond, et combien l’agonie de ce vieux solitaire est autrement tragique, autrement douloureuse et plus pitoyable ! Au reste, les. deux artistes, Greuze et Fortuny, ne sont point seulement séparés par un siècle d’évolution, mais par toute la distance qui sépare la vérité — source éternelle d'art et d’humanité — du conventionnel et du mélo où se borne l’idéal de l’épicier.
Simplicité et vérité, également, que ces fresques naïves de l’école italienne pré-renaissance. L'Exlrème-Onclion, retracée par le pin-
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La Mort du grand-père.
Fortuny,. — Le Moribond.
ceau d’un élève de Giotto, nous montre le moribond nu dans son lit, dressé sur son séant, et recevant presque sans connaissance le dernier sacrement. Point de douleur bruyante dans l’entourage.
Fresque de l’école de Giotto. — L’Extrême-Onction.
mais la ferveur d’une prière sincère, et la tristesse éplorée des visages amis.
Après la mort théâtrale ou la mort bourgeoise, la mort tragique. Nous en aurions de nombreux exemples, car Thistoire de l’humanité n’est guère qu’une succession de crimes, et les artistes en quête
de sujets de ce genre n’ont eu que l’embarras du choix. Aussi bien, nous en avons déjà rappelé pas mal dans de précédents chapitres. Bornons-nous aujourd’hui à l’allégorie d’Antée étoufïé par Hercule.
On sait que le monstre reprenait des forces nouvelles chaque fois qu’il touchait terre, ce qui lui permettait de tomber aisément tous ses adversaires. Hercule fut obligé de l’étoulïer dans ses bras, ce qui témoigne d’une belle poigne musculaire ; le demi-dieu passa
Hercule étouffe Antée (Florence).
une ceinture vigoureuse à son ennemi et s’en rendit nrîaltre. Libre aux philosophes de rechercher la morale de l allégorie. Il n’y en a peut être point.
Passons au suicide. Le suicide dans l’art est un chapitre égale-
La Mort du Gaulois.
ment copieux, mais monotone : Lucrèce, Cléopâtre, le Gaulois en ont fait les frais à eux seuls, ou presque. La mort du Gaulois, s’enfonçant l’épée dans le creux sous-clavier, après avoir poignardé sa femme, est d’un superbe mouvement : c’est le suicide par amour de la liberté, que n’auraient point renié les vieux sénateurs romains. Il faut aller aujourd’hui au Japon pour retrouver, dans le harakiri, un tel mépris de la mort.
Le suicide de Lucrèce est aussi célèbre : André del Sarto, le Guide, le Titien, Paul Véronèse, Giordano, Dürer, Lucas Cranach, Canlassi, bien d’autres encore, ont retracé les traits de la farouche Romaine qui ne voulut point survivre au banal accident qui lui
Canlassi, dit II Gagriocci. — La Mort de Lucrèce.
était survenu : Tarquin, qui n’était point son époux, avait obtenu, manu militari, ses faveurs. Voilà bien de quoi révolutionner l’histoire: son suicide fut le signal de la chute des Tarquins. La belle Hélène n’y mit point tant de façons, et cette fois ce fut sa trop grande complaisance qui déchaîna l’efïroyable guerre de Troie. Le silence, dans ce cas, est l’expédient le meilleur. Lucrèce eût dû se
Joseph Winkel. — La Danse des morts
taire, et Ménélas aussi. Franchement, un accident aussi fréquent dans la vie d’une femme ne vaut pas qu'elle mutile et poignarde son sein hospitalier. Cependant, ce geste inutile nous a valu d’immortels chefs- d’œuvre, et Lucrèce est morte depuis trop longtemps pour nous apitoyer sur elle.
Clôturons cette série par l’inévitable panneau de danse macabre. Celui-ci est dû à Joseph Winkel et rappelle volontiers le haut relief si puissant de Bartholomé au Père-Lachaise. Cette marche à la mort est suflisa liment explicite et impressionnante dans sa sobriété pour se passer de commentaires L’obsession de l’étape finale empoisonnerait nos meilleures années, si nous ne savions y échapper. Parlons-en parfois, n’y pensons jamais, c'est la sage philosophie.
Voyage pour rÉteri-iîté
{Dessins d'après Grandville.)
La récente exposition des humoristes français a montré tout le parti que des artistes d’esprit comme Willette, Léandre, Abel Faivre, Forain, Babier, et tant d’autres savent tirer des manies, des vices, des tares de leur époque, ainsi que des vicissitudes, des infirmités morales on physiques, sociales ou individuelles de leurs contemporains. i
Ils n’ont rien inventé toutefois ; ils ont transformé leur art. Font adapté aux nécessités actuelles, au progrès de l’imprimerie, aux exigences du public ; mais le fond est toujours le même qu’il y a cent ans : c’est ce sel attique, cet esprit prime-sautier, sceptique, insouciant, railleur, qui traite à la blague les sujets les plus moroses, les conceptions les moins folâtres. Peut-être un peu de philosophie amène se cache t-elle sous le rire forcé du caricaturiste, et sans doute, plus d’une fois celui-ci pense à la maxime de Figaro : « Je me hâte de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. »
C’est bien aussi l’impression qu’on éprouve en feuilletant les albums de caricatures anciennes. Récemment nous trouvions au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale une suite de dessins de Grandville, le célèbre auteur des Scènes de la vie privée el publique des animaux. Nous les reproduisons ici, persuadé qu’ils intéresseront nos lecteurs, car ils constituent les panneaux d’une Danse macabre moderne, mais combien originale, burlesque, féroce même !
De ces huit dessins, le premier est intitulé : C'esl ici le dernier relais. Un voyageur descend, tout harnaché, de la diligence, cependant que la Mort-Postillon bottée, éperonnée, la petite veste
LE VOYAGE POUR l’ÉTERNITÉ
J IPP-OI
brodée ouvraat sur son squelette, lui indique la porte d’auberge où attend un char de forme bizarre, dont une tête de mort orne les moyeux. Aujourd'hui, l’artiste l’aurait remplacée par une 80 HP., et eût dessiné dans le lointain la tribune d’arrivée d'un « circuit » quelconque.
La planche suivante nous conduit chez un horloger dont la montre retarde sur le sablier du temps. Inutile de philosopher plus longtemps. La légende est cruelle, et le dessin digne de la légende.
Mais nous voici chez le richç baron, apoplectique, congestionné, dyspnéique. Pendant qu'il se vautre — la digestion étant pénible
— dans son fauteuil, les pieds sur les chenets, un portefaix sinistrement farceur se présente : « Dites que je n’y suis pas ! » Vaine parole, car l’homme ne frappe jamais qu’une fois à la même porte, et ne redescend l’escalier qu’après avoir chargé son bagage sur ses crochets.
Puis c’est le pharmacien qui débite ses médicaments, préparés par son garçon dans le laboratoire obscur. 11 ne se trompe jamais, le Pascalon du pharmacien Bézuquet, le collaborateur du digne M. Homais, et le vomi-purgatif qu’il triture avec soin délivrera des tourments terrestre le malheureux malade.
Une autre fois, c’est à un dîner de garçons, un de ces dîners fins où, les femmes étant absentes, les convives sont tout à la joie de savourer la fine cuisine et les vins généreux. Et voici que le marmiton apporte un plat de son métier, un plat auquel a déjà goûté le chien de la maison — il a été puni de sa gourmandise
— et que les invités vont déclarer exquis ; champignons moelleux, parfumés, relevés d’une pointe d’ail et dont les alcalo'ides foudroieront tout à 1 heure les imprudents convives, jusques et y compris les graves fonctionnaires à collets brodés et culottes à boucles.
Nous pouvons rapprocher de cette estampe la composition pittoresque de Rethel (l'auteur de la Danse Macabre Révolutionnaire) intitulée la Gourmandise : La Mort-Marmiton prépare pour le bourgeois ventru et gourmand — sa lippe baveuse témoigne de son vice — un plat mignon. Non qu'il y ait des moules, ou des champignons toxiques dans cette sauce du diable ; tout au contraire.