Æ VOYAGE POUR L ETERNITE
de bon madère, d’excellentes truffes, et autres ingrédients de choix. Ceux-ci conduisent aussi sûrement, mais moins vite à la
La Gourmandise, par Alfred Rethel.
borne fatale que les oronges empoisonneuses de la caricature de Grandville.
I,E VOYAGE POUR l’ÉTERNITÉ
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LE VOYAGE POUR l’ÉTERNITÉ
Ce n’est point seulement la gourmandise, c’est encore la débauche qui entraînera dans le gouffre les hommes insouciants. Deux muscadins se sont arrêtés à écouter les galants propos d’une courtisane. Celle-ci cache mal sous son masque la rançon dont il faudra payer ses vénales amours. La grande avarie avec tout son cortège, — moins le traitement mercuriel qui n’était pas en grand honneur au temps de Grandville, — voilà ce qui guette les amants de passage. Ah ! s'ils savaient, comme ils fuiraient la voix de la sirène...
Mais l’homme sera éternellement la dupe de l’amour, la proie de la volupté.
Et qu’importe aussi bien, puisque, refrénant ses passions, sage, vertueux, honnête, il est pris à vingt ans par la conscription ? En route pour l’immortalité, derrière le tambour-major, barbu, moustachu, coiffé d’un immense bonnet à poil. Où les conduisezvous ? — A la mort ! A la gloire ! Et le cortège passe : recrues, hâves, tristes, dont le sang généreux ira féconder les champs de bataille où leurs chefs moissonneront les lauriers.
Le vieux père salue, la grand’mère se courbe, la fiancée pleure...
Enfin, pour clore la série, une estampe rappelant le macabre dessin d’Abel Faivre ; « Dans quelques jours je vous promets une bonne petite promenade en voiture. » Ainsi tous, jeunes, vieux, muscadins, galantins, gourmands, coquettes, de s’embarquer pour l’éternité ! « Service général des omnibus accélérés, dit Grandville, départ à toutes heures et de tous les points du globe.
Nota. — Le directeur de l’entreprise prévient MM. les voyageurs qu'il ne se charge d’aucun paquet. »
Et fouette, poslillon !
Boürpeaü;^ et ^uppîîcîés
A diverses reprises, nous avons abordé le chapitre de l’iconographie des supplices, chapitre toujours intéressant et fort copieux, car il témoigne de la cruauté immanente des hommes et de leur sadisme latent. Ainsi ce sadisme, que d’aucuns considèrent comme une conséquence de la dissolution de nos mœurs contemporaines, apparaît au contraire comme un caractère primordial des mœurs d’autrefois, aux époques rudes et inclémentes, où il ne faisait pas toujours bon vivre, où l'humanitarisme, cet air de guitare dont on nous rebat les oreilles, eût soulevé une explosion de rires.
Plus que jamais le chapitre des supplices est d’actualité. La peine de mort ne vient- elle point d’étre rétablie en dépit de la grâce octroyée à l’érotomane Soleillant ? Nul doute qu’autrefois il ne s’en serait pas tiré à si bon compte. Le moins qu’il eût subi, c’eut été la castration, suivie de la pendaison, son corps étant ensuite traîné sur la claie.
Voyez plutôt le sort réservé au mauvais juge. Gérard David nous le montre, ficelé sur une table d’opération, vivisectionné adroitement, et sans anesthésie préalable, par de patients bourreaux. Ce prévaricateur, qui recevait de l’argent pour condamner les causes justes, fut écorché vif en présence de ses anciens collègues que ses hurlements de douleur n’apitoyaient pas. Spectateurs impassibles, ils regardaient le dépouillement des chairs du malheureux, traité comme un simple lapin qu’on va mettre en gibelotte, à cette différence près que le lapin a été consciencieusement occis avant d’être dépiauté, ce qui enlève évidemment le charme du supplice.
D’autre part," voici Lartiste Alonzo Cano' mis à la question pour
David. — Le Châtiment du mauvais juge (Bruges).
iBOURtlEAÜX Et SÜPPLÏCiÉâ
Th. Ribot — Le Supplice d’Alonzo Cano (Rouen).
lui arracher la vérité sur la mort mystérieuse de sa femme. Il subit, non sans broncher, la question des coins, une des plus douloureuses tortures; le peintre Théodore Ribot a rappelé cette
Lotto. — Saint Sébastien (Dresde).
scène dans une toile de valeur, exposée actuellement au musée de Rouen. Le juge — pour la tête duquel l’acteur de Max semble avoir posé — transcrit les aveux du pauvre diable; le bourreau frappe à coups répétés sur le coin qui pénètre entre les deux jambes, solidement amarrées à un anneau. Souvent, les tibias et
BOURREAUX ET SUPPLICIES
les péronés se brisaieüt sous le choc. Que nous voilà' loin du code moderne d’instruction criminelle !
Cependant, il nous faut toujours revenir aux temps des persé-
Rubens. — Martyre de saint Laurent (Munich).
cutions contre les chrétiens pour trouver le maximum d’horreur... et d’ingéniosité dans les supplices. Faut-il rappeler saint Sébastien, cible vivante, dont tant d’artistes ont retracé l’émouvante torture ? Nous avons déjà, pour notre part, reproduit pas mal de tableaux qui lui furent consacrés. Celui de Laurent Lotto, peintre
CUmoSlTÉs MÉGlCO-ARTÎSTtQÜËS
vénitien du seizième siècle, peut suppr>rter la comparaison avec les meilleurs, encore qu’il manque de vigueur et qu’il soit d'un art trop alangui et d’une morbidesse déplacée.
Saint Laurent, sur son gril, n’a rien eu à envier à saint Sébas-
Ribera. — Descente de croix de saint André (Munich).
tien, tombant sous les flèches. Rubens a retracé la lin atroce du martyr, poussé brutalement sur l’instrument de torture par la poigne solide des soldats-bourreaux. Bonne étude de nu, au demeurant, telle que Rubens les affectionnait, aux carrures solides, aux muscles saillants sous la contraction de la résistance et de la douleur. Et toute celte mise en scène, cet immonde martyre, déshonorant pour les juges, sous les auspices des armées romaines.
bourreaux Et SUPPLICIÉS
SOUS l’égide du faisceau de licteurs portant fièrement les lettres triomphales : S. P. Q. R !
Autre supplice, non moins atroce, celui de saint^André, mort sur la croix à laquelle il devait laisser son nom. Mais cela, c'est pour ainsi dire du classique.
Voici maintenant delà fantaisie: le martyre de sainte Apolline, retracé par Jehan Fouquet, ne manque pas d’un certain pittoresque.
Fouquet. — Martyre de sainte Apolline (Chantilly).
Elle fut saisie par la foule d’Alexandrie, au cours d’un soulèvement populaire contre les chrétiens. Jugée par des justiciers sommaires, un peu comme la princesse de Lamballe pendant les journées de septembre 92, on lui fit subir toutes sortes de mutilations, on lui arracha toutes les dents — et c’est depuis que cette sainte est considérée comme toute-puissante pour la guérison des caries et des périostites, — on lui tira les cheveux, on la ligota pour la porter au bûcher; mais, trompant l’attention de ses bourreaux elle se jeta d’un bond dans les flammes qui venaient de s’allumer. Les théologiens ont, à ce sujet, longuement discuté. L’Église catho-
lique réprouvant le suicide, Appolline pouvait-elle être admise au nombre des saintes, malgré sa mort volontaire? Saint Augustin résolut le problème par l’affirmative. 11 est avec le ciel... «La miniature de Fouquet ne nous laisse pas comprendre comment, ficelée ainsi qu'un saucisson, Apolline a pu se jeter dans le feu; par contre certains détails de la miniature sont très amusants ; l’immense paire de pincettes qui sert à l’extraction des dents, et
Fouquet. — Martyre de sainte Catherine d’Alexandrie (Chantilly).
surtout ce bouffon qui montre Son derrière à la vierge, laquelle n’y attache qu'un médiocre intérêt.
C’est encore d’Alexandrie qu’était cette autre sainte, tant vénérée, patronne des vieilles filles et des jeunes filles, — nous voulons parler de Catherine, ou la martyre récalcitrante. Nulle, en effet, n’a eu un martyrologe aussi compliqué. L’empereur Maximin la fait fouetter à coups de nerf de bœuf et jeter, sans aucune nourriture, dans un cul de basse-fosse : une colombe lui apporta des aliments. Le lendemain elle était souriante... Au bout de douze jours, l’empereur fait construire une machine composée de quatre
BOURREAUX ET JsUPPLlClÉS
roues armées de rasoirs et de pointes, destinées à déchirer le corps immaculé -de la vierge; on y attache celle-ci, un ange la délie et la
La légende de sainte Ursule.
machinej^infernale frappe les bourreaux eux-mêmes. Le lendemain elle était souriante... Enfin, Maximiu veut la faire décapiter ; la
Barth. Bruyn. — Ecce honio et Crucifixion (Munich).
BOURREAUX ET SUPPLICIES
JÉRÔME Bosch. — Le Portement de croix (Gand).
CURIOSITÉS MÉDICO-ARTISTIOUES
tête tombe et des flots de lait s’échappent de ses carotides béantes, cependant que des anges emportent le cadavre qu’ils enterrent au Sinaï. Ce conte de fées, si poétique et si gracieux, n’est qu’une Action; car d’après les hagiographes les plus sérieux, sainte Catherine n’a jamais existé.
Légende encore, l'histoire de sainte Ursule, massacrée avec onze mille vierges par les Huns, alors qu'elles revenaient d’un pèlerinage à Rome. Qu’importe, au demeurant, vérité ou fiction ? Le vieux maître de Bruges ne s’en est point enquis davantage pour brosser sa Légende de sainte Ursule, d’une naïveté exquise dans la gaucherie des gestes. A noter toutefois que les physionomies des personnages ne sont point symptomatiques de leur mentalité, comme chez la plupart des artistes allemands ou flamands. A cet égard, il convient de faire une place spéciale à Van Bosch.
Voici, par exemple, un fragment de la Passion de cet extraordinaire artiste. La tête du Christ reflète la résignation, la douleur morale; mais les personnages qui l’entourent sont d’une laideur, d’une horreur physique adéquate à leur âme de bourreaux sadiques. Prognathes édentés, nez crochus ou énormes, yeux exorbités, poils hirsutes, faces qui n’ont plus expression humaine, que la joie du supplice à faire subir au Christ persécuté transporte d'une immonde allégresse, visages que le sadisme bientôt satisfait a marqués de stigmates anthropologiques précis, tout l’ensemble est une fresque de névrose révolutionnaire. Aussi bien la Passion n'estelle pas une page, un épisode de cette maladie des peuples, qui éclate par accès formidables dans le cours des siècles?
Au contraire, dans le diptyque de Bartholomé Bruyn, les visnges et les attitudes des bourreaux ne présentent point ce caractère bestial et lugubrement farce. Par contre, le Christ est traité d’une façon toute spéciale ; ses blessures, résultant de la flagellation, sont innombrables, et le sang ruisselle de partout, ce qui contribue à donner au pauvre crucifié un aspect encore plus pitoyable, celui d’une loque humaine livrée sans défense au caprice des bourreaux. Dans l’iconographie sa^^rée, cet habitus du Christ est, croyons-nous, assez rare.
Ua passîori dans