ALBERT DURER
Dans la première série de ces Curiosités nous avons analysé à traits rapides la suite de dessins qu’Holbein a consacrés à la Passion du Christ, et montré les caractères médico-iconographiques de cette œuvre magistrale.
Nous ne pouvons quitter l’Allemagne de la Renaissance, sans donner au vieux maître Albert Dürer la place qui lui revient dans cette revue générale. D’autant que si Albert Dürer fut un coloriste passable, il apporta dans le dessin une belle vérité d’expression, alliée à une fantaisie si romantique que la reproduction de ses compositions présente toujours un attrait de curiosité.
Dürer a peint, gravé ou dessiné de nombreux sujets -sacrés. Quelques-uns ont établi sa réputation. En dehors de ces toiles ou de ces eaux-fortes, il a établi deux suites de la Passion, une de douze, Tautre de trente-sept planches, auxquelles nous empruntons les documents ci-joints.
On y reconnaîtra le même procédé que nous avons signalé dans Holbein. Les artistes allemands n’inventaient rien : ils traduisaient leur observation. N’ayant aucun document les renseignant sur le costume des juifs sous Tibère, des soldats romains, des valets, voire des souverains, ils copiaient fidèlement le costume de leurs propres contenjporains. C’est pourquoi les acteurs de la Passion nous apparaissent comme des reîtres ou des lansquenets. C’est tout juste s’ils n’ont pas l’escopette à la main. Par contre, leurs armes sont la lance des cavaliers allemands, ou pointue, ou
agrémentée d’une lame tranchante faisant office de faux ; ils sent bottés, cuirassés, casqués à la mode de 1512; certains portent le
A Durer. — Le Christ au mont des Olivier.'!.
heaume fermé. Comme le roi Gunther, « vêtu de fer, la visière baissée », ils paraissent plutôt les hommes d’armes
Du vieux'lJburg crénel^qiii dans le Rhin se mire,
La passion dans l art
que des centurions, ralliés sous l’égide romaine aux quatre initiales flamboyantes : S. P. Q. R.
A. Dürer. — L’Arrestation du Christ.
Encore qu’ils semblent une troupe commandée par des Burgraves, ils n’en conserven-t pas moins dans l’expression un saisissant réalisme. Quant au Christ, Dürer l’a beaucoup moins imma-
A. Dürku. — Le Christ devant Caïphe.
lamentable victime qui soulïre dans sa chair h s pires tortures, mais ne porte point sur son visage l’exaltation mystique qui auréole si souvent le front des martyrs. Ce faisant, Durer a dessiné
térialisé que ne l'ont fait ordinairement les artistes. De l’Homme- Dieu, il n'a guère conservé que son caractère humain. C’est une
LA PASSION DANS l’aRT 275
un drame profondément poignant, en raison de la vérité dans l’expression.
Au Mont des Oliviers, avant la trahison de Judas que le Christ
prévoit, les apôtres Pierre, Jacques et Jean se sont endormis ce pendant que Jésus invoque la clémence de son père, le suppliant d’écarter de lui le calice des douleurs. Les quatre personnages se
A. Dürer. — Le Christ devant Pilate,
ressemblent comme des frères : c’est le type Choisi par l’artiste pour symboliser la mentalité chrétienne : front élevé et large, che-
A. Dürer. — Le Christ devant le peuple.
veux tombant en boucles (il a été longtemps admis que les cheveux bouclés signifiaient pureté et chasteté), profil régulier, droit, sans déviation ni courbure du nez, sans prognathisme supérieur ou infé-
LA PASSION t)ANS L ART
rieur ; barbe abondante encadrant une bouche légèrement arquée, les commissures tirées vers le bas, ce qui donne au visage l’aspect
A. Düuer. — La Flagellalion.
du suppliant, la courbure inverse signifiant au contraire gaieté, malice, joyeuse humeur.
A Yarreslalion^ Judas vient saluer Jésus en le baisant et le si-
CURIOSITES MEDiCO-ARTiSTlOUES
gnale ainsi à ses complices du complot. Pierre essaie de défendre son maître, et d’un coup d’épée tranche une oreille à un agresseur, le soldat Malchus. Mais le Christ ordonne à son disciple de ne plus frapper : il guérira lui-même la blessure par son intercession miraculeuse. A noter l’attitude du sbire, qui, devant jouer un vilain rôle, est représenté grotesque et lâche’ le nez caricatural, la bouche convulsée.
Le Caïphe, qui va condamner Jésus, est représenté par Dürer sous les traits d’un homme aux instincts grossiers et bas. Son masque empâté, son nez crochu, le pli amer de sa bouche lui donnent l’aspect antipathique de rigueur. Le soldat qui va frapper le Christ a une face étroite de félin sournois et méchant.
Pilate, qui est représenté dans deux scènes : le Christ devant Pilate et le Christ devant le peuple^ nous apparaît comme un souverain oriental coiffé du turban et vêtu de robe. Il n’a pas le masque cruel du Caïphe. Et c'est avec raison. Au fond, le procurateur roumain qu’on a tant honni, fut un homme sans volonté, un timide hésitant entre la crainte de mécontenter le peuple et celle de déplaire à Tibère — presque un aboulique. Un juge énergique eût certainement sauvé Jésus, car Pilate était convaincu de son innocence, mais Pilate n'était point de ceux qui tiennent tète à l’orage ; ce précurseur des je m’enfichistes laissa s’accomplir un crime perpétré par une foule en délire — une foule névrosée — mais il convient d’ajouter qu’il n'était, vu l’époque, ni méchant, ni cruel. Il crut faire la part du feu en condamnant le Christ au fouet et à la présentation ! il devait apprendre bientôt, ce juge ignorant de la psychologie des foules, que lorsqu’un mouvement révolutionnaire est lancé, rien ne peut l'arrêter. Or le martyre de Jésus- Christ ne fut pas autre chose que la conséquence d’un mouvement révolutionnaire : l’assassinat de l’amiral Coligny, pendant la nuit de la Saint-Barthélemy, celui de la princesse de Lamballe, en 1792, relèvent des mêmes causes et présentent les mêmes caractères.
Lorsque le Christ est attaché à la colonne pour y subir la flagellation, Dürer nous le montre nu. Son anatomie est curieuse comme celle de tous les personnages du peintre d’Adam et Ève. Les genoux sont déformés, comme par un rhumatisme noueux, déformation accentuée par l’atrophie du tiers inférieur de la cuisse.
LA PASSION DANS l’aRT
L’ud des deux bourreaux est un placide garçon maniant avec vigueur le fouet à lanières ; son visage est régulier, sympathique même et
a. Durer. — Le Couronnement d’épines.
contraste avec la face hirsute et sauvage de son camarade qui manie le paquet de verges.
Le sadisme des bourreaux se donne libre cours dans la scène du
CÜRÎOSÎTES MEDÎCO-ÀRTÎSTlOUËâ
couronnement d’épines : ce qui ne devait être, dans l’esprit du juge Ponce-Pilate, qu’un supplice moral, — afin de tourner en
A. Durer. — Pilate se lavant les mains!
dérision la royauté du Christ — devient, entre les mains des gens du peuple, un supplice réel : ils enfoncent des pointes dans le crâne de Jésus impassible, ils attendent avec joie le ruissellement
La passion Pans l art 2S1
du sang, volupté indicible dont se repaîtront plus tard les bourreaux des chrétiens.
A. Durer. — L’Homme de douleurs.
La note caricaturale est donnée par le valet qui verse l’eau à Pilate se lavant les mains : c’est un beau profil de dégénéré simiesque que Dürer a dessiné dans cette planche ; pour corser la cari-
cature, il a afflublé son bonhomme d’une coiffure invraisemblable et ridicule ; celui-ci apparait comme un fou de cour, astreint à
A. Dürer. — Le Portement de la croix.
toutes les besognes, et surtout habile à décocher le coup de pied de l'âne — rôle dont les fous savaient le mieux s’acquitter.
De la montée au calvaire nous retiendrons le Porlemenl de la
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croix; au milieu d’une forêt dépiqués et de hallebardes, Jésus s’avance, tiré par un horrible nain estropié et contrefait. Il estcu;
rieuxde noterque chaquefois que l’artiste veut nous représenterune laideur morale, il l’accentue en la doublant d’une difformité physique : n’est-ce pas l’intuition de la théorie de la dégénérescence ?
A. Dürer. — Le Christ en croix.
Par contre, lorsqu'il met sous nos yeux une noble figure, c’est qu’elle reflète une beauté morale, une grandeur d’âme exemplaire :
A. Dürer. — La Descente de croix.
tel Joseph d’Arimathie, debout au pied de la croix, méditant sur la mort de son Maître, et s’apprêtant à demander pour lui le repos du sépulcre. .