LA PASSION DANS L'ART
Lui-même le descend de la croix, aidé des saintes femmes dont la douleur est traduite humainement. Le Christ présente des trous énormes aux pieds et aux mains : le coup de lance est resté égale-
A. Dürer. — La Mise au tombeau.
ment visible, par contre ses yeux ne sont pas clos, sa bouche est entr’ouverte, on dirait qu’un souffle suprême anime encore le corps supplicié et torturé.
A. Dürer. — Le Christ dans les limbes.
Par contre, la Mise au tombeau est traitée avec plus de vérité, le cadavre est inerte, la tête ballotle sur les épaules, et comme le
pittoresque ne perd jamais ses droits, Dürer a placé au premier plan des aides, un brave bourgeois allemand coiffé d’un feutre inénarrable, et qui aurait quelque succès aujourd’hui.
LA PASSION DANS l’aRT 287
La Résiwreclion est quelconque et n’ofîre guère d’intérêt à notre point de vue, sinon par le costume des gardiens en cotte et cuirasse.
A. Dürer. — La Résurrection.
h^ Chrisl dans les limbes, allant relever ceux que n'a pas rachetés son sacrifice, nous montre Adam et Ève, celui-là abondamment barbu (les Adam barbus sont rares). Le Christ attire à lui un
A. Dürer. — Saint Pierre et saint Jean guérissant un boiteux.
damné atteint d'une hypertrichose considérable ; c’est sans doute Caïn dont le vêtement en peau de bêtes est collé à ses épaules.
Enfin pour clore cette série d’iconographie sacrée, terminons par la célèbre eau-forte de Dürer : Saint Pierre et saint Jean guérissant un boiteux. Nous empruntons au docteur Richer l’analyse
LÀ PÀSStON DANS l’a^L
qu‘il a faite de ce document avec sa perspicacité accoutumée. « L’infirme d’Albert Dürer est bel et bien un lépreux, atteint d’une forme mixte de la maladie. Sur la face, principalement aux lèvres, on reconnaît les nodosités de la lèpre tuberculeuse, pendant que tout le corps porte les stigmates de la lèpre atrophique.
« Ce malheureux est assis à terre, les jambes ramenées sous lui, et enveloppées de bandelettes qui ne sauraient masquer leur état d'extrême maigreur, ni la déformation du pied gauche... Les membres supérieurs sont émaciés au suprême degré, de plus les mains sont contrefaites. »
Et l'éminent iconographe étiquette définitivement la maladie de l’infirme : lèpre tuberculeuse compliquée d’atrophie musculaire progressive.
Ues Saints guérisseurs
La plupart des religions, passées, ou présentes, ont fait une large place à la thaumaturgie. Le caractère miraculeux de certaines guérisons, par l’intercession d’un pouvoir surnaturel, justifie ce point commun aussi bien à la mythologie antique qu’au bouddhisme ou au christianisme. Ce n’est pas que nous voulions nier la réalité de cette intercession ; ce serait ouvrir une discussion qui serait ici hors de propos. Chacun est libre d'avoir l’opinion qui lui plaît, à condition de respecter celle de son voisin, à plus forte raison de son lecteur. Conformons-nous donc à cette loi.
Constatons cependant que les hommes ont toujours demandé à la religion de les secourir et de les délivrer de la maladie, non seulement en guidant le jugement du médecin, mais même en opérant des miracles. C’e^t qü’en effet les récits religieux abondent en guérisons miraculeuses,, et le malade se demande, non sans raison, pourquoi il ne bénéficierait pas lui aussi d’un miracle.
D’autant que nombre d’affections nerveuses à manifestations plus ou moins bruyantes, sont justifiables de cette thérapeutique. On sait combien la suggestion agit sur les névroses ; aussi il est probable que bon nombre de guérisons miraculeuses, rapportées aussi bien par la mythologie que par les religions actuelles, ont été provoquées par la suggestion volontaire ou involontaire des thaumaturges.
Le type de ces guérisons miraculeuses, nous le trouvons dans ce célèbre tableau de Paul Yéconèse: Saint Bar nabé guérissant les malades. Ce tableau ornait autrefois l’église des servîtes de Vérone ; il y fut enlevé par l’armée d’Italie. Le premier consul en fit don au musée de Rouen, où il se trouve encore aujourd’hui. C’est une des plus belles compositions du grand Vénitien, éclatante de lu-
Paul Vkiîonèse. — Saint Barnabe guérissant les malades (Musée de Rouen).
tète des malheureux paralytiques qu’oii lui amène. Si celui du premier plan n’est pas exactement traité, au point de vue classique, par contre celui du deuxième plan, à droite, lourdement affalé dans
rnière, de coloration chaude et transparente, avec ses personnages habilement groupés. Le saint guérisseur lit l’Évangile sur la
LES SAINTS GUÉRISSEURS
son impotence fonctionnelle, est remarquable par la vérité de son attitude.
Saint François d’Assise, si l’on en croit ses biographes, opéra plus de miracles encore que saint Barnabé. Le fondateur de l’ordre
Giotto. — Saint François d’Assise guérit un jeune homme atteint d’une blessure mortelle.
de saint François qui avait reçu les stigmates, était assurément un thérapeute habile : non seulement il chassa plusieurs diables du corps où ils s’obstinaient à séjourner, mais encore il rendit la vue aux aveugles, guérit des boiteux et des estropiés, ressuscita des morts, donna des enfants aux femmes stériles, délivra les parturientes, etc. Le grand peintre Giotlo. qui en vingt- huit fresques fort célèbres a retracé les principaux événements de la
CUfilOSITÉS MÉDICO-ARTISTIQUES
vie de François d’Assise, n’a eu garde d’omettre quelques échantillons de ces miracles. Dans une, il montre le thaumaturge guérissant, non pas un nerveux quelconque, mais un hlessé {una ferila morale). Mais il ne se contente pas de lui imposer les mains ; il agit
Giotto. — Saint François d’Assise ressuscite une femme pour la confesser.
à la fois mystiquement et humainement en enroulant soigneusement les bandes autour de la poitrine du blessé. De sorte que François d’Assise nous apparaît peut-être plus comme un excellent praticien, que comme le truchement d'une intercession surnaturelle; rien d’étonnant à cela, puisque, dans sa jeunesse, il avait longtemps soigné les lépreux.
Cependant on ne peut nier le surnaturel devant le tableau de la
LES SAINTS GUÉRISSEURS
résurrection d’une femme, morte en état de péché, et que François d Assise rappelle à la vie pour lui permettre de recevoir l’absolution ultime. A moins qu’il ne s’agisse là d’un cas de léthargie
Keller. — Résurrection de la fille^de Jaïre.
OU de mort apparente, ce qui réduit le miracle à peu de chose.
II esl assurément difficile, à des siècles de distance, d’affirmer si les cas de résurrection sont des phénomènes naturels ou miraculeux. 11 faudrait l’observation exacte et complète des faits, mais les récits et les témoignages sont courts. Voici ^comment saint
Holbein le Vieux. — Sainte Élisabeth de Hongrie faisant l’aumône aux lépreux
LES SAINTS GUÉRISSEURS
Bernard Strigel. — Volet de tryptique (Allemagne, xv* siècle, collection Martin le Roy).
Marc expose la résurrection de la fille de Jaïre par le Christ ; le chef de la synagogue, Jaïre, se lamentait de la mort de sa filie. Jésus dit : « Pourquoi faites-vous du bruit et pourquoi pleurez-vous? Cette petite fille n’est pas morte, mais elle dort. Et ils se moquaient de lui, mais les ayant tous fait sortir, il prit le père et la mère de la jeune fille, et ceux qui étaient avec lui, et il entra dans le lieu où elle était couchée. Et l’ayant prise par la main, il dit: Talilha ciirui : c’est-à-dire : Petite fille, lève-toi; je te le dis. Incontinent la petite fille se leva et se mit à marcher, car elle était âgée de 12 ans. » On remarquera, que saint Marc n'affirme point la mort réelle de la fillette, et ne parla point de résurrection proprement dite. 11 rapporte seulement les paroles de son maître: Celle pelile fille n'esl pas morle, mais elle dorl. C’est peut-être là la clef des résurrections miraculeuses.
Les saints guérisseurs n’ont point seulement opéré des miracles, beaucoup, par leur dévouement charitable aux malades, ont contribué à de nombreuses guérisons. Faut-il rappeler saint Roch, qui se voua aux pestiférés, sainte Élisabeth aux lépreux, et tant d’autres.
Parmi 1 iconographie relative à sainte Élisabeth, reine de Hongrie, il nous faut retenir un fragment de retable, peint par Holbein le Vieux, et auquel de nombreux critiques médico-artistiques ont déjà consacré de curieuses études. L un d’entre eux, le professeur Wirchow, a fait une description -minutieuse des lépreux qui se pressent autour de la sainte.
« En outre d’un homme barbu, écrit-il, dont le visage et principalement le front et le nez sont couverts de pustules particulièrement grosses, rondes et rouges, on voit une personne âgée probablement du sexe féminin, portant une écuelle ; le visage n'a rien, le bras gauche est couvert de taches d’un brun rouge, la jambe est entourée débandés à travers lesquelles suinte le pus; le genou, découvert, porte des taches brun rouge légèrement creusées, la tête un lambeau d’étoffe blanche ou un emplâtre. Enfin une
LES SAINTS GUERISSEURS
Bartolo DI Dominico. — Hôpital Santa Maria délia Scala (Sienne, xv<= siècle).
jeune personne d’assez bonne mine, tenant un pain brisé entre les mains, a le cou, le visage, principalement le front et le voisinage des sourcils qui sont rares, couverts de grosses et de petites taches d'un brun rougeâtre... Nous pouvons admettre sans crainte que nous avons ici devant nous une image réelle coloriée de la lèpre, telle qu’elle existait en Allemagne, vers la fin du treizième siècle et peut-être à Aùgsbourg. 4 (Cité par Paul Richer dans TA rf et la Médecine.)
La critique de Wirchow est exacte, avec cette exception relevée par Meige, que le lépreux de droite est un homme et non une femme, et celui de gauche un enfant. Ce tableau d’Holbein le Vieux est un des meilleurs documents figurés de la lèpre du moyen âge.
Citons encore parmi les œuvres consacrées au dévouement et à la charité des religieux pour les malades, celle de Bernard Strigel, dont un volet de tryptique représente saint Georges terrassant le démon et saint Martin faisant faumône à un malheureux amputé, minuscule, puisque sa main arrive à peine à toucher celle du saint ; il est extrêmement curieux^par la forme du moignon absolument inutilisable et les grandes semelles en bois sur lesquelles s’appuie le membre amputé.
Enfin une fresque très pittoresque de B. di Dominico à fhôpilal Santa Maria délia Scala à Sienne, et datant de 1440. On y voit l'intérieur d'une salle ogivale d’hôpital au quinzième siècle. La scène se passe le jeudi Saint, jour du lavement des pieds par l’évêque. A droite et à gauche les malades sont étendus, les uns sur des lits sommaires, les autres sur des matelas, à terre. C’est là un des documents les plus curieux sur l’organisation des hôpitaux du moyen âge.
U^^l^ria^oiinî^ dans
On reproche volontiers aux artistes contemporains de ne point savoir dessiner et de négliger, dans leurs études, celle de l’anatomie. Ce n’est pas faute, pourtant, qu’on leur enseigne cette base fondamentale du dessin, et plus d’un peintre a suivi assurément, au début de sa carrière, les leçons du regretté Mathias Duval, un fervent de la beauté humaine et de la pureté de la ligne.
L’anatomie plastique n’est point du tout la même science que l’anatomie appliquée à la médecine. Le carabin étudie les insertions exactes des muscles et leur action, mais le reste lui importe peu. Or ce reste, comme l’expliquaient fort bien Mathias Duval et Edouard Cuger, c’est la connaissance des formes qui résultent de l’action musculaire, non seulement sur un corps à l’état de repos, mais encore, mais surtout à l’état de mouvement. Tout artiste ignorant des modifications surperficielles ou profondes provoquées par le jeu normal des muscles et des articulations est un mauvais artiste. Il n’est point du tout artiste.
Or cette science si spéciale, beaucoup l’ont négligée, beaucoup la négligent encore aujourd’hui ; elle est cependant la préface indispensable du dessin académique. Les Grecs, qui étaient des virtuoses du mouvement, sont restés nos maîtres dans cet art si humain ; leur statuaire n’a point la roideur figée de l'art égyptien, assyrien ou même romain. Elle est représentative de la vie, de l’effort, de l’énergié, qu’elle figure soit le calme repos comme la Vénus de Milo, soit l’élan souple et plein de force de la Victoire de Sarnothrace ou du Discobole original. L’art romain hérita de l’art grec cet amour de la beauté plastique, et, encore qu’un certain conventionnel vienne masquer la vérité des attitudes, sa
Torse d’un faune (Florence, antique).
étoffes qui les drapent si élégamment, on devine l’attitude exacte, la forme précise de la musculature.
Le moyen âge artistique se caractérise au contraire par la négation même de la vérité anatomique. Comment aurait-il pu en être autrement? La religion jetait l’anathème sur la misérable,
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statuaire n'en est pas moins établie d’après les bases fondamentales de l’anatomie des lignes et du mouvement. Les statuettes de Pompéi, notamment, témoignent de ce souci de vérité. Sous les
lVnATOMIE 13ANS l’aRT 303
chair ; seule l’âme valait qu’on s’occupât d'elle, et c’est uniquement sur le visage que l’âme se reflétait: rectitude ou déformation
Adam et Eve (cathédrale de Rouen).
des traits, regards qu'allumaient les flammes des diverses passions, prognathisme, etc., étaient adéquats à la mentalité du sujet. Par contre, dans les attitudes, quelle naïveté, quelle fantaisie, quellejncohérence, admirées aujourd’hui sous couleur d'un retour
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à l’art des primitifs ! Cette grâce délicieuse des vierges démesurément longues, aux doigts fuselés, la cambrure inquiétante, à
GossAEr.T. — Ecce Homo (Anvers).
la taille trop haut placée, témoigne tout simplement de l’ignorance absolue de l’artiste en matière d’anatomie.
L’art gothique même, si riche par ses extravagances, imagina-
Van Mol. — Isaac bénissant Jacob (Berlin).
tives, nous offre des sujets d’une inexactitude anatomique flagrante. Les statues d’Adam et d’Ève, à la tour de Beurre de la cathédrale de Rouen, citées souvent comme de purs modèles, sont d’une ligne tout à fait défectueuse, notamment Ève, dont l'attache