NÉOLOGISMES
Si Dieu, comme on Ta dit, a voulu livrer le monde aux disputes, il faut convenir que jamais cette volonté ne s'est plus visiblement manifestée qu'à propos de la science étymologique. En voici quelques exemples que nous choisissons de préférence parmi les mots qui rentrent plus spécialement dans le sujet général de notre ouvrage.
Amazome. — Ce mot vient du latin, Amazon,
At médias inter cœdes exultât Amazon.
Virgil • , jEneid., lib. XI, v. 648 .
Amazon à son tour vient du grec AftaÇuv.
Homère, lliad.j III, v. 189.
Jusque là tout va bien, la filiation se suit nettement ; mais attendez un peu, il s'agit maintenant de décomposer ce mot grec.
Selon la plupart des grammairiens, il est formé de a privatif et de jtAotÇo^f mamelle, Bans mamelhy et ceux-là mômes ne sont plus d'accord entre eux sur l'explication à donner de ce résultat de leur analyse* Les uns vous diront que c'est parce qu'elles n'allaitaient point leurs enfants, et qu'elles les nourrissaient du lait de leurs cavales ; les autres, qu'elles se brûlaient OU coupaient la mamelle droite, soit pour mieux tirer de l'arc, soit poUr donner plus de vigueur à leur bras droit î cette dernière opinion est d'Hippôcrate, et elle a été adoptée par Diodore de Sicile^ Justin, Quinte-Curce^ etc.
D autres grammairiens soutiennent que Ta n*est pas privatif, que c'est le signe de l'unité, ce qui reviendrait tt)ujours à dire que les Amazones n'avaient qu'une mamelle; et ils citent à l'appui de leur opinion Tilianus qui les appelle Unimammœ, et Plante * qui parle de VUnomammia, pays que les commentateurs croient généralement être celui des Amazones.
Mais voici venir d'autres étymologistes qui ont la prétention de mettre tous les précédents d'accord en prouvant, d'après des textes de Virgile, dePropeVce, de Quinias de Smyrne, d'après les vases étrusques, d'après le silence des auteurs originaux avant Hippocrate, que les Amazones ont toujours eu deux mamelles. L'opinion de Yisconli, à laquelle Pougens se range , c'est que c le mot A/^à^6>v est un de ces noms de peuples que les Grecs, suivant leur usage constant, ont dénaturés, non-seulement en leur donnant une terminaison grecque, mais même en les modifiait de manière qu'ils pussent offrir des racines tirées de la langue grecque, et prendre une forme qui les rendît moins choquants à leur oreille délicate. » Ainsi voilà nonseulement le mot qui fait l'objet de la controverse, mais encore tous les mots dérivés du grec, mis désormais en suspicion.
Néanmoins, levons pour le moment cet interdit ; même pour l'amour du grec, nos savants ne sont pas près de s'embrasser.
C'est d'abord Servius * qui fait vegir Amazone d'«//.« ensemble, et de Çàw, vivre, ce qui voudrait dire, dans son hypothèse, qu'elles vivaient ensemble, qu'elles vivaient sans hommcj^, sinon sans mamelles.
• Tiircw/. acl. lîî, t. Tô.
i /« Virgil. /Encid., \A,s. 494.
Puis nous troDvori) les étymologies suivantes :
Hiiot, ensemble, Çwvu , ceinture , parce que les Amazones portaient une ceinture et des armes comme les hommes, ce qui, nous ne pouvons nous empêcher de le dire malgré notre impartialité de rapporteur, ne nous parait pas une explication fort concluante.
A privatif, ^àÇa, pain, parce qu'elles ne mangeaient pas de pain avec la viande.
Amasonide, fille de Samornas.
Amasone, prêtresse de Diane.
Selon le président de Brosses, f les Amazones vinrent, au rapport de Métrodore et d*Hypsicrate, géographes dignes de foi et bien au fait du pays, habiter en Albanie, près des sources du fleuve Alazonius. C'est de là proba* blement que cette nation de femmes a reçu le nom d*^mazones . Dans le dénombrement des troupes venues au secours de Troie, Homère, mieux instruit et presque partout plus fidèle que les écrivains postérieurs, met les Âlazones ou, comme il les appelle , les Alizones, en leur vraie place, après les Paphlagoniens ; ce qui fait bien voir que cette nation scytbe des Alazones s'était dès lors établie vers Tfaemiscyre, sur la frontière de Paphlagonie; quelle n'est pas différente des Amazones. . . et qu'il faut mettre au rang des fables tout ce que les Grecs ont débité sur l'origme de ce nom. i Alizone, ajoute-t-il, veut dire riwère salée ; d'ona^ onis^ signifiant rivière^ dans ua grand nombre de langues anciennes, et du mot grec a >ç, sel.
Si vous croyez être au bout, ,détrompez-vous. ^ V. J. Aventînus * attribue au moi Amazone ce.fe origine septentrionale, mans mezen, scorta virorunij parce qu'elles se mettaient indistinctement avec de> l.o.nrr.es de
t G. Wachler qui rapporte celte opinion, la combat.
toutes le$ nations. Cette éiymo'ogie est peu polie, et ne s accorde gnèreavec celle qui fait \'ivre les Amazones sans hommes. M. Jacotota bien raison de le dire, tout est dans tout.
L'avis de Gudlingius ^, est qu'Amazone vient des deux mots gothiques miot, palm^ marais, et konay sorabique. aona^ femme, p^rce que les Amazones habitaient près du Palus-Méotides. Il n'y a qu'un inconvénient à ce système, c'est qu'à ce qu'il parait, mioi n'est point un mot gothique: mais poursuivons.
M. Lefebvre de Yillebrune, l'un des traducteurs d'Athénée, et après lui le comte de Fortia d'Urban^ pensent que la racine iï Amazone est le mot hébreu ametz, fort, robuste, courageux.
G» Wachter penche pour les mots sorabiques, mecz, epée, glaive, et jsona, femme.
Freret penche pour les mots kalmouks, émé ou oéfme, femme, et ixcCine^ excellente, c'est-à-dire héroïne.
Après cela, lecteur,
Décide, gl ta peni, et choisis, si tu Toses.
Assassin. — Ce mot a été écrit de bien des façons : en voici les principales : Assassini 3, assissini, heisêesiiini; Joinville écrit haussaci. Les historiens orientaux donnent presque toujours aux assassins les noms d'Ismaéliens^ Molahed, c'est-à-dire impies, ouBaténiens, c'esl-à-dire partisans du sens allégorique. En arabe, les Ismaéliens étaient appelés Haschèschin au pluriel, au singulier Haschischin, ce qui
4 Gudlin§ianaf part. III, p. f73.
s Tabl. hiitor. et géogr., lom. I.
^ C'est l'orthographe odmise por Moratori, Rerum ilalicarum scriptorei, VII, 016.
ÉTyMOL0GIES,.ETa 81
$ig;nifie simplement mangeurs de haschisch K En effet, ceux qui s'enivrent avec cette préparation de chanvre sont encore aujourd'hui désignés sous le nom de Hascliischin on Haschaschin.
Paris. — Les étymologistes se sont épuisés en conjec* tures sur l'origine de ce mot. A en croire certains Bretons, plus passionnés peut-être pour leur pays que pour la vérité, il y avait jadis en Bretagne une ville magnifique nommée Isis, qui était l'objet d une telle admiration que l'on ne trouva pas de plus beau nom à donner à la capitale actuelle de la France, que de dire, hyperboliquement sans doute, qu'elle était l'égale dlsis, par his. Mais passons à Tétymologie que propose Dulaure à simple titre de conjecture.
€ Il est vraisemblable, dit-il, que ce nom {Parisii] n'était point originairement celui de la nation à laquelle les Senones concédèrent un territoire (de dix à douze lieues), et qu'il provenait plutôt de la situation de ce territoire sur la large frontière qui séparait la Celtique de la Belgique.
Il existait dans la Gaule et dans la Grande-Bretagne plusieurs autres positions géographiques appelées Parisii, Barisii, Les radicaux Par et Bar sont identiques, les lettres P et B étant prises trèo-souvent Pune pour l'autre 2. Les habitants du Barroissont nommés Barisiemes, comme ceux de Paris Parisienses, Or, le Barrois était la frontière qui séparait la Lorraine de la Champagne. Le territoire de« Parisiens était aussi une frontière qui séparait les Senones et les Carnutes des Silvanectes, la Gaule Celtique de la Gaule Belgique. Il est certain que toutes les positions géo-
1 C'est l'opinion de M. Sylvestre de Sacy, Mémoire sur Vori^ gine det aitastiw, lu à VInstilat, le 7 juillet i809. ^ s Dans les langues tudesqnes Paris est toujours prononcé Baris.
graphiques dont les noms se composent du radical Bar ou Par sont situées sur des frontières . Il faudrait donc en conclure que Parisii et Barisii signifient habitants de frontières, et que la peuplade admise chez les Senones ne dut son nom de Parisii qu'à son établissement sur la frontière de cette nation *. »