croimitLA
séant; tout à conp il fut pris d'une èonvulsion et roula sur le sol.
Il était mort.
Le missionnaire s'agenouilla auprès de lui et pria. Les assistants, émus malgré eux, se découvrirent pieusement et demeurèrent silencieux à ses côtés. , Tout à ôoup des cris et des coups de feu se firent entendre, et une troupe nombreuse de cavaliers s'engagea à fond de train dans le» défilé.
— Aux armes 1 s'écrièrent les assistants en se met^ tant en selle en toute hâte.
— Arrêtez j dit Curumilla, ce sont des amis.
Usant de notre privilège de romancier, nous ferons quelques pas en arrière et nous retournerons auprès (Je don Corpelio, que Valentin avait suivi de rceil avec tant d'étonnement lorsqu'il l'avait vu sortir du camp d'une façon- aussi insolite.
D'abord nous dirons quelques mots de don Cornelio, ce joyeux et insouciant gentilhomme que, dans la première partie de cette histoire, nous avons vu si passionné pour la musique en général et le romance del rey Rodrigo en particulier.
Maintenant don Cornelio était bien changé : il ne chantait plus; les cordes de sa jarana ne vibraient plus sous ses doigts agiles, un pli profond s'était creusé sur son front, ses joues avaient pâli et ses
CtJBUMIiLÂ. 210
scmrciïs se fronçaient incessamment sons l'effort de sombres pensées.
Que s'était-il donc passé t Quelle eause assez puissante avait ainsi changé le caractère de l'Espagnol 7 -
Cette cause n'est pas difficile à deviner. Don Comelio aimait doSa Angela, il Taimait de toute la force, nous ne dirons pas d'un amour vrai et sincère, car ce n'était pas seulement dé Tamour qu'il avait pour elle ; un autre sentiment moins noble^ mais plus vif peut-être, était entré sournoisement dans le cœur du gentilhomme en même temps que l'amour.
Ce sentiment était l'avarice.
Nous avons dit précédemment que don Comelio était sous le coup d'une idée fixe. Cette idée fixe l'avait guidé d'Espagne en Amérique; le gentilshomme voulait faire sa fortune par un mariage avec une femme jeune, riche et belle, riche surtout.
Une idée fixe est plus qu'une passion, plus qu'une monomanie, c'est le premier degré de la folie.
Maintes fois don Cornelio avait été déçu dans ses tentatives auprès des riches Américains qu'il avait cherché à éblouir non par son luxe, car il était pauvre conune Job, de lamentable mémoire, mus par ses avantages personnels, c'est-à-dire sa beauté et son esprit. Sa rencontre avec doSaAngela avait décidé de son sort ; persuadé que la jeune fille l'aimaitf 'A «'était mis de son côté à l'aimer avec cette frénésie de^ PBomme affamé pour qui un tel amour était la seule ancre de salut qui lui restât.
Lorsqu'il avaitreconnu son erreur, il étaittrop tard. Nous loi rendrons eetle justice die convenir que le
820 puaimiLUf
pauvre gentilhomme avait vaillamment lutté ' pour arracher de son cœur cette passion insensée ; malheu-r r3usement tous ses efforts furent inutiles, et comme cela arrive toujours en semblable circonstance, ourr bliant tout ce qu il devait à don Luis, qui l'avait sauvé non*seulement de la misère, mais encore (le la mort, il se prit pour le comte çl*une haipeBOurde d'autant plus tenace qu'elle était muette et concentrée, et par ricochet il déversa la moitié de cette haine sur doiia Angela, bien que la jeune fille et le comte, n'eussent ^té; dans toute cette affaire s^utre chose quç les instruments de la fatalité qui s'acharnait après lui.
Alors, avec une patience sans égale et une hypocrisie extrême, (ton Cornelio prépara sa vengeance contre ces deux êtres, qui qe lui avaient jamais fait que du bien, et guetta avec une perfidie de bête fîuve l'occasion de les perdre.
Cette occasion ne devait pas être (lifficile à trouver dans ^n pays où la trahison est à l'ordre du jour et forme la base de toutes les combinaisons et de toutes les transactions de quelcpie sorte qu'elles soient.
Don Cornelio s'était abouché avec les ennemis du comte, leur ayait livré les secrets que celui-ci lais-: sait échapper devant lui ; il avait dressé ses batteries de façon à faire tomber ses deux ennemis dans un piège dont ils ne pourraient pas s'échapper^ et les enlacer (ians des filets dont ils ne parviendraiefut pas à se délivrer, ^
Maintenant que nous ayons mis le lecteur au coi|rant des sentiments de (ion Cornelio, pous reprendrons potre récit
]L' Espagnol ét^^ parvenu 1^ mettre ]s^^ ofi^^érislA de
GCRUMtUA; 221
doîia Angela dans ses intérêts. Ainsi» Violanta tra« hissait sa maîtresse an profit de don Gomelio, dont elle se croyait aimée et qui lui avait laissé supposer qu'il l'épouserait un jour.
Par la camérista restée aux écoutes, l'Espagnol avait appris tout ce qui s'était dit dans le jacal entre le père Séraphin, le comle et la jeûne fille; l'ordre qu'il avait reçu ensuite d'aller à la Magdalena acheter des frocs avait dissipé ses derniers doutes, et il s'était résolu à agir sans perdre de temps.
C'était d'après ses conseils que, le soir même, les Mexicains devaient tenter de surprendre le camp : il savait donc où les trouver. Profitant, en conséquence, d'un moment où chacun était trop occupé de ses propres afTaires pour songer à ce que faisaient les autres, il s'était glissé silencieusement en dehors, marchant comme un homme qui se promène, avait gagné un fourré derrière lequel un cheval était disposé, s'était mis en selle et s'était lancé à toute Dride dans la campagne, après avoir jeté un regard investigateur autour éd lui, afin de s'assurer qu'il n'était pas surveillé.
11 galopa ainsi pendant plusieurs heures sans paraître suivre de route déterminée, coupant droit devant lui, sans tenir compte des obstacles et sans ralentir la rapidité de son allure.
Cependant peu à peu ses pensées, d'abord som-> bres et tristes, prirent une direction différente; il attacha la bride au pommeau de la selle, et pour la première fois depuis bien longtemps se% doigts se mirent à errer machinalement sur les cordes sonores de son jarabé, que toujours il portait en bandoulière et qu'il avait ramené devant lui; puis.
tii ciminauâ*
Bubissiint malgré lui riûfltiMce du ittilidu dans lequel il se trouvait, il commença d'abord à fredonner doucement, puis, sans s'en apercevoir lui-môme, à chanter à pleine voix ce couplet du romance qui avait un certain rapport avec sa position actuelle :
Amadaenemiga mia, De EspaAa aeganda Elena t ; ai yo nadera ciego I Oi tû sin beldad nacieraal Haldito sea el punto y hora Que al mundo me didmi estrella; Pechos que me dieron leche Hejor sepulcro me dieran.
Pagara. . • • (1).
— Audîablele hibou qui chante à cette heure!
s'écria une voix rude en interrompant net le virtuose ; a-t-on jamais vu faire un semblable charivari?
Don Cornelio regarda autour de lui. La nuit était profonde ; un grand homme sec à la mine narquoise et aux moustaches relevées en croc, l'examinait l'teil railleur en fripant sur une formidable rapière :
— Eh ! eh ! fit l'Espagnol sans se décontenancer, c'est vous, capitaine? Que faites-vous doûc là?
— Je vous attends, Christo I ] — Eh bien, me voilà.
— Ce n'est pas malheureux ; quand partonsrnous?
— Tout est changé.
— Hein?
— Conduisez-moi d'abord à votre campement, puis je vous expliquerai tout cela.
(i) Emiemie que J*adore, d'Eqiagae eeconde Hélène, ol^- ai j'étais né aveuglé, ou que tu fusées née sans beauté, maudit soit le jour et Theiire où mou étoile m'a fait naître - Soins qui m'ont aourri, mieux valait me donuer la mort. Je paierais...
tiimmiiLLA. 228
— Venez.
Don Comelio le suivit.
Ce capitaine, que le lecteur a déjà reconnu sans doute, était le vieux soldat de l'indépendance que nous avons eu l'avantage de lui présenter sous le Bom de don Isidro Vargas, âme damnée du général Guerrero, auquel il était dévoué comme la lame à la poignée.
L'Espagnol, tirant son cheval par la bride, entra dans une vaste clairière éclairée par une douzaine de feux, autour desquels étaient accroupis ou couchés une centaine d'hommes aux visages sinistres, aux accoutrements, hétéroclites, mais tous armés jusqu'aux dents. Ces bandits, dont l'aspect farouche aurait fait le bonheur d'un peintre, éclairés par le reflet fantastique des flammes de« brasiers, jouaietit, buvaient et se disputaient à qui mieux mieux, et ne semblèrent pas s'apercevoir de l'arrivée de don Cornelio.
Celui-ci fit un geste de dégoût en les voyant, entrava son cheval près des leurs, et rejoignit le capitaine, qui déjà s'était installé devant un feu préparé sans doute spécialement pour lui, car aucun des dignes personnages qu'il avait l'honneur de com^ mander n*y était assis.
— Maintenant, je vous écoute, dit le capitaine, dès qu il vit son compagnon étendu confortablement à ses côtés.
— Ce que j'ai à vous dire ne sera pas long.
— Voyons touj<>ur8.
— f En deux, mots, voîcî l'affaire : notre expédition de ce soir est inutile ; T oiseau est déniché. ' Le capitaine, selon son habitude dans ses mo-
22i GtBUlIlLLA.
ments de surexcitation nerveuse, poussa un elfiroyable juron.
— Patienoe, reprit l'Espagnol, voilà ce qui est arrivé* Et il lui narra la façon dont le père Séraphin avsdt quitté le camp, accompagné de la jeune fille.
A ce récit, les traits du digne capitaine s' éclaircirent.
— Allons, dit-il, tout est pour le mieux. Comment allez-vous faire?
— Donnez-moi El Buitre et dix hommes résolus ; le prêtre doit absolument passer par la Quebrada del Coyote ; je me charge, arrivé là,, d'en avoir bon marché.
— Et moi, que ferai-je pendant ce temps-là?
— Vous ! ce que vous voudrez.
— Mil rayos I puisque je suis ici, j'y reste ; seulement, demain au point du jour je quitterai ce cam* pement, et après avoir laissé quelques batteurs d'estrade pour éclairer la campagne, je rejoindrai le général à Urès.
— Est-il donc à Urès en ce moment?
— Oui, provisoirement
— Très-bien; alors vous m'y verrez avec mes prisonniers.
— * C'est convenu.
"^ Maintenant, hâtons-nous, il &ut que je parte de suite.
Le capitaine se leva, et pendant que don Cpruelio resserrait les sangles de son cheval, il donna l'ordre à dix de ses hommes, au nombre desquels se trou* vait naturellement El Buitre, de se préparer pour une expédition.
Dix minutes plus tard, cette petite troupe quit«
icuRimiLLA. 225
tait la clairière sous les ordres de rEspagnôl et prenait la piste du missionnaire.
Le lecteur sait déjà comment les choses se sont passées dans le défilé, éloigné de deux lieues au plus dé l'endroit oH se tenaient les bandits en embuscade. Noos laisserons donc aller don Gornelio pour ne nous occuper que du capitaine Vargas.
— Ma' foi, dit à part lui le capitaine, dès que l'Espagnol l'eut quitté, je préfère que les choses se passent ainsi; il n'y a que des coups à gagner avec ces démons de Français ; au -diable ! Maintenant nous yoilà tranquilles pour toute la nuit ; dormons.
Le capitaine n'était pas aussi en sûreté qu'il le croyàît,*^! pour lui la nuit ne devait pas être foit tranquille.
En quittant lé camp, Valentin avait expliqué à ses compagnons l'expédition qu'ils allaient faire, et leur avait recommandé d'agir à l'indienne, c'est-àdire par ruse. En entrant dans la forêt sous le couvert de laquelle s'abritait le capitaine Vargas, les Français avaient entendu un bruit de chevaux, et ris avaient vu filer dans les ténèbres, comme une légion de noirs fantômes, les bandits aux ordres de l'Espagnol. Ne voulant pas retarder l'exécution de ses projets et abandonner peut-être la proie pour l'ombre, le chasseur s'était contenté de faire suivre cette troupe par un homme intelligent, afin de savoir ce qu'elle deviendrait, et les Français ir.ettant pied à ietre s'étaient glissés dans la forêt, ramjpant comme des reptiles.
Rien n'était plus facile que de surprendre les Mexicains.
*'^ Ceur-H:i se croyaient si bien en sûreté qrfils u'a-
vaient même paa pris la précaution de placer des sentinelles autour de leur campement, afin de les avertir en cas de danger.
Couchés pêle-mêle autour des feux, la plupart dormaient ou étaient déjà plongés dans cette denûléthargie qui précède le sommeil.
Quant au capitaine, enveloppé avec soin dans son manteau, les pieds au feu et la tête sur sa selle, il dormait à poings fermés.
Les aventuriers arrivèrent jusqu au centre de la clairière, sans que le plus léger bruit trahit leur approche.
Alors, d'après Tordre qu'ils avaient reçu, ils s'emparèrent des fusils et des sahres placés auprès de chacun des dormeurs, en formëreiit un monceau, puis ils coupèrent les longes des chevaux qu'ils chassèrent à grands coups de cfaicote.
Au bruit eûroyable occasionné par la course effrénée des chevaux qui détalaient dans toutes les directions «n ruant et en hennissant, les M^cains s'éveillèrent.
Us restèrent un instant comme pétrifiés à la vue des aventuriers qui les entouraient de toutes parl^ et les couchaient en joue.
Par un mouvement instinctif ils cherchèrent leurs armes ; elles leur avaient été enlevées.
<— Con mU rayas y mil demoniosi s'écria le capitaine eu frappant du pied avec fureur, nous sommes pris comme des rats dans une souricière.
— Tiens I fit Valentin avec un rire uronique, vous n'êtes donc plus miyordomo, senor don Isidro Vargas?
. — Et vous, répondit-il avec un ricanement dé
CratTMlLLA. 227
colère, il paraît que vous n'^tei» plus marchand d^ novillos, se&or don Yalentin ?
— Que voulez-vous, fit-U d'un air narquois, le commerce va si mal I
^ — Hum 1 pas trop mal pour vous, il paraît.
— Dame! vous savez, on fait ce qu'on peut; et se tournant vers de Laville ; Mon cher capitaine, lui dit-il, tous ces caballeros ont des reatas; soyez donc assez bon pour vous en servir, afin de les attacher solidement. )
— Eh ! seîior don Valentin, dit Tex-mayordomOr vous n'êtes pas tendre pour nous.
. — ' Moi 1 quelle erreur, don I»idro 1 Seulement, vous le savez, la guerre a certaines exigences; je prends mes précautions, voilà tout.
— Que prétendez-vous faire de nous ?
• —Vous le verrez, je ne veux pas vous ôter le plaisir de la surprise ; et, à propos de cela, comment trouvez-vous celle que je viens de vous faire? elle vaut celle que vous nous prépariez, n'est-ce pas?
Le capitaine Vargas ne ^ouva rien à répondre ; il se contenta de se mordre les poings avec rage après s'être assuré, par un coup d'œil circulaire, que la fuite était aussi impossible que la résistance.
Eu ce moment, l'homme que Valentin avait ex-* pédié pour surveiller l'expédition revint et lui dit (juelques mots à l'oreille.
Le chasseur pâlit; il jeta au capitaine mexicain un regard qui le fit frissonner, et s' adressant à sa troupe :
' — Dix hommes à'Ohèval, vivement, dit-il d'une
ft6 cuRimiiM.
voix brève. Capitaine de LaviUe, vous - me répon* dez sur votre tète des bandits que je laisse entre vos mains. Retournez au camp doucement, je vous rejoindrai probablement en route ; le premier qui cherchera à s'échapper, brûlez4ui la cervelle sans pitié. Vous m'avez entendu.
— Soyez tranquille, ce sera fait. Hais que se passe-t-il donc?
— Les bandits que nous avons vus s'éloignar d'ici à notre arrivée veulent attaquer le père Se* rapbin.
— Mort diable! il faut se hàt^.
— C'est ce que je fais. Adieu I Malheur à vous, misérables; si un cheveu tombe de la tète du m^ sionnaire vous serez tous fusillés, ajobtar't-il en se tournant vers les prisonniers terrifiés.
Et sur cette eifrayante promesse, il s'éloigna^ suivi des quelques aventuriers qui devaient l'accom-* pagner.
A l'entrée du défilé, le chasseur avait rencontré les fuyards sur lesquels il s'était précipité. Malheu^ reusement, ceux-ci l'avaient aperçu les premiers; ils parvinrent à s'échapper en abandonnaut leurs chevaux et en grimpant comme des chats après les parois presque à pic de la montagne.
Yalentin, sans perdre son temps à une poursuite inutile, se hâta de rejoindre le missionnaire.
— Ah I s'éoria celui-ci en le voyant, mon ami* mon cher Yalentin, sans Curumilla, nous étions perdus !
— Et doQa Angola? '
— Grâce à Dieu, elle est sauve.
— Oui, ditr-elle, grâce à Dieu et à ces.caballeros
GURUMIItA. 220
qui sont arrivéâ juste à point pour nous protéger. Un des étrangers s'approcha.
— Pardon, monsieur, dit-il en excellent français, vous êtes ce chasseur français dont on parle tant, Valentin Guillois, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur, répondit Valentin étonné.
— Moi, monsieur, je me nomme Belhumeur.
— Je vous connais^ monsieur, mon frère de lait in*a souvent parlé de vous comme du meilleur de ses amis.
— Je suis heureux qu'il ait gardé de moi ce bon souvenir. Permettez-moi de vous présenter don Rafaël Garillas de Saavedra.
Lés deux hommes se saluèrent et se pressèrent la main.
— Nous. avons fait connaissance en gens de cœur, observa Valentin.
— N'est-ce pas la meilleure façon de se présenter Tun à l'autre?
— Nous ne pouvons demeurer plus longtemps ici, observa îe père Séraphin.
— Je vais moi-même retourner avec vous, senc»* padre, dit don Rafaël; j'avaU l'intention de me rendre au camp du seigneur comte, mais j'ai trouvé un meilleur moyen de le voir et d'en faire mon ami.
— Et quel est cemc^en?
— C'est d'offrir un abri à dofia Angela dans /hacienda del Milagro, qui m'appartient.
— Oui, 6t le missionnaire > pardonnez-moi, don Rafaël, de ne pas y avoir songé ; cet abri est en effet celui qui convient le mieux à cette dame.
210 CUAUMIl.(.à.
— J'accôpte avec reconnaiaaance^ marmnra la
jeune fille.
Et se penchant à l'oreille du chasseur :
— Don Valentin, lui dit-elle, souriant et rougissant a la fois, voulez-vous vous charger de -dire un seul mot de ma part à don Luis?
— Un seul! fit-il, lequel?.
— Toujoiurs^
— Allons, je ne m'en dédis pas, fit-il avec Une brusque bonhomie, vous êtes un ange; je. finirai par vous aimer à la folie. •
— Partons 1 partons 1 s'écria-t-eÛe,
— Ne retournez-vous pas avec nous, Belhumeur? dit Valentin,
— Certes, d^auiant plus que j'ai â causer avec don Luis.
• — C'est cela, répondît doii Rafaël ; moi, j'escorterai le père avec T Elan-Noir çf la Tête-d' Aigle. Sefior don Valentin, Belhumeur vous servira de guide pour vous rendre à l'haciènda del Jfilagro.
— Pardiett^I s^écria en riant Valentin, je n'en, aurai pas le démenti, et peut-être m'y verrez-vous" plus tôt que vous ne lé pensez.
— Vene« quand vous voudrez, toujours vous y serez bien reçu.
Après avoir échangé d'afiectueux adieux les deux troupes se tournèrent le dos, et chacune d'elles* quitta le défilé par un côté différent.
Le soleil était levé déjà depuis près d'une heure lorsque Valentin et la petite troupe qu il comman-^ dait rejoignirent le capitaine de Laville et ses prisonniers, à deux lieues à peine de U Magdalena.
Les Mexicains marchaient la tète basse, les bras attachés derrière le dos, entité deux iiles de cavaliers français, le rifle sur la cuisse et le doigt sur \a détente.
Le capitaine de Laville s'avançait, à quelques pas du convoi, causant avec le vieil officier mexicain, dont, & cause d'une velléité défaite qu'il avait eue, on avait attaché les jambeasous le ventre du cheval.
En arrière venaient les chevaux des prisraniers, facilement rattrapés par les aventuriers^ et chargés des fusils, des lances et des sabres de leurs maîtres.
Lorsque les deux troupes se furent confondues, la marche devint plus rapide.
<' Valentin aurmt, s'il l'avait voulu, pu regagner le camp avant le lever du soleil ; mais il importait au succès de l'entreprise à la tète de laquelle le comte s'était mis, que la population de la Mi^dalena,. décuplée en ce moment p%r tous les étrangers qui, à cause de la fête, y avaient afflué de toutes les parties de la Sonora^ omiprlt que les Français n'avaient pas tenté une expédition aussi folle qu'on le supposiât, eu du moins qu'on voulait ie faire
t32 cuRnificu.
crom 9 et qu'elle assistât à rarrivée des priaon* niers.
Le comte, prévena par Curumilla, que le chas^ senr avait dépêché enavsmt, résolut de donner une grande importance à cette affaire et de déployer une certaine ostentation; en conséquence, toute ï armée fut mise sous les armes, et le drapeau, arboré devant la tente du comte au bruit des claiix)ifô et des tambours, fut salué par les acdamatîons des aventuriers.
Ainsi qifô le comte l'avait prévu, les habitants de kt Magdalena accoururent au camp pour assister au spectacle qu'on leur préparait, et bientôt la route fut couverte de curieux à pied et h cheval,, sç pressant et se bousculant à ^ arriverait le plus vite.
Lorsque la tète du détachement atteignit les bardées du camp, elle slarrêta $ur un signe de Yalentin. Un clairon sonna une fanfare.
A cet appel, un officier sortit.
— Qui vive! cfia-t-il.
— France 1 répcmdit le capitaine de Laville, qui^ de son côté, avait fait quelques pas en avant.
-p- Quel jcorps ? reprit TofTicier.
— Armée libératrice de Sonora I
Une immense aisclamation, poussée par le peuple, couvrit ces paroles^»
— Entrez 1 dit Tof&cier.
Les barrières s'ouvrirent; alors les tambours se mirent à battre, les clairons à sonner, et le défil^ commença.
n Y Avait réellement qii^lque ç^ose de grand dans cette scène, si simple en elle-même, mais qui fusait jMkttre le cœur plus vite, quand Qo examinait Jair
résolu de cette pœgnée d'hommes» abaodoniiée à elle-même,, sans secours, à six mille lieues de son pays, qui portait si haut et si fier le nom de la France, et qui, au début de la campagne, sans avoir tiré un coup de fusil, revenait avec une centaine de prisonniers pris au moment où ils se préparaient à surprendre le camp*
Les Sonoriens^ émus malgré eux, regardaient les Français avec une crainte respectueusô mêlée d'adr niiration, et, loin de plaindre le sort de leurs compatriotes, ils les accablaient de huées et de quolibets, tant est grande Tinfluence du courage et de l'énergie sur les races primitives.
Lorsque les prisonniers furent rassemblés au milieu de la place du camp, le comte de Prébois- Crancé s'approcha d'eux, entouré de son état-major et de quelques-uns des principaux habitants de la Mi^dalena qui l'avaient suivi instinctivement, emportés par leur enthousiasme.
C'était bien réellement un jour de fête. Des flots de lumière inondaient le paysage ; une brise légère rafraîchissait T atmosphère; les clairons éclataient en joyeuses fanfares; les tambours battaient aux champs, et le peuple assemblé poussait des cris de joie en faisant flotter chapeaux et mouchoirs.
Le comte souriait, il était heureux en ce moment; l'avenir lui apparaissait moins triste et moins sombre.
Il examina un instant les prisonniers d'un ceil' pensif.
— Je suis venu en Sonora, dit*il enfin d'une voix Vibrante, pour donner la liberté au peuple de cette contrée; on m'a présenté à vous comme un honmie
284 rnRtrMTLî.A.
cruel 6t flans foi; partez, vous étés libres I allez dire à vos compatriotes comment le chef des pirates se venge des calomnies qtie Ton répand sur son compte ; je ne vous demande même pas la promesse de ne plus porter les armes contre iiîoi;j'aià mes côtés quelque chose de plus fort que tous les soldats qu'on m'opposera, la main de Dieu, qui me guide, cartl veut que ce pays soîl enfin libre et régénéré. Déliez ces hommes, et rendez-leur leurs chevaux.
L'ordre fut immédiatement exécuté.
Le peuple accueillit avec de» cris et des trépignements de joie cette généreuse résolution.
• Les prisonniers se hâtèrent de quitter le camp, non sans avoir témoigné par des protestations emphatiques leur reconnaissance de la générosité du comte.
Don Luis se tourna alors vers don Isidro :
— Quant à vous, capitaine, lui diwl gravement, vous êtes un des derniers débris de ces lions de la guerre de l'indépendance qui ont renversé le pouvoir espagnol ; nous sommes frères^ car tous les deux nous servons la môme cause ; reprenez votre épée, un brave comme vous doit toujours la porter à sou côté.
, Le capitaine lui lança un sombre regard.
•^ Pourquoi ne puis-je plus vous haïr maintenant? répondit-il; j'aurais préféré une insulte à votre gétïérosité ; maiotenant je ne suis plus libre.
— Vous l'êtes, capitaine : je ne vous demande ni amitié ni reconnaissance; j'ai agi conime j'ai cru deviHr le faire. Suivons chacun notre route, seulement tâohons de ne plus nous rencontrer»
GtmiriliLLA. StS
' -^ Votre oE^in, caballi^o^ 6t maintenant un mot.
— Parlez.
— Prenez garde aux gens en qui vous mettez votre confiance.
— Expliquez-vous.
— Je ne puis en dire davantage sans être un traître moi-même.
— Ofa ! toujours, toujours la même trahison, murmura le comte devenu pensif.
— Maintenant, adieu, caballero; s'il m'est défendu de faire des souhaits pour la réussite de vos projeta, du moins je n'en ferai pas contre; et si vous ne me rencontrez pas îdans les rangs de vos amis, vous ne me verrez pas non plus dans ceux de vos ennemis.
Le vieux capitaine se mit en selle d'un bond,, fit exécuter quelques gracieuses courbettes à son cheval, et, après avoir salué les assistants, il partit au galop.
Le reste de la journée ne fut qu'une fête continuelle. Le comte avait réussi : sa conduite généreuse envers les prisonniers avait porté coup; les^ aventuriers français avaient grandi de cent coudées dans Tesprit des Sonoriens ; le comte avait acquis suMlêment une grande influence dans le pays, et déjà certains esprits pronostiquûent une heureuse issue à Texpédition.
Lorsque le soh^fdt arrivé, don Luis convoqua tous les chefs de l'armée à un conseil de guerre secret. I
Par uo hasard providentiel, le comte, qui, sans doute, d'après la confiance qu'il avait en lui, aurait permis à don Gomelio d'assister au conseil, l'avaitchargé d'aller à la Magdalena, traiter de l'achat deplusieurs chevaux dont il avait besoin. Cette mission, ^
2M ÇURUlflLU.
en Qinpdcj^t l'Espagnol d'as^ster à I9. réunion, en assura le secret.
I)Qn Cornelio était parvenu à échapper miraculeusement à la poursuite du chasseur, le matin il était rentré inaperçu au camp, environ deux heures avan^^es prisonniers : il avait tué son cheval ; mais lui, grâce à sa diligence, il était sauf, pour cette fois du moins, car nul ne songeait à le soupçonner, et au cas où cela aurait eu lieu, rien ne lui aurait été plus facile que d'établir un alibi.
A huit heures du soir, la retraite fut battue, les barrières du camp fermées, et les officiers se rendirent au quartier général, c'estT^-dire au jacal habité pi^* le comte.
Un cordon de sentinelles, disposées tout autour du jacal, à dix pas environ, afin d'être elles-mêmes hors de la portée de la voix, eurent ordre de faire feu sur le premier individu venu qui sans ordre prétendrait s'introduire dans le lieu de la réunion.
Le comte étsdt assis devant une table sur laquelle une carte routière de la Sonora était dépliée.
La réunion se composait d'une quinzaine de personnes, au nombre desquelles se trouvaient Valentin, GuiTimilla, le capitaine de Laville et Belhumeur, trop intimement lié avec le comte pour être exclu d'une conférence aussi importante.
Lorsque tout le monde fut arrivé, on ferma la porte, et le. comte se leva.
— Compagnons, dit-il d'une voix ferme, bien que contenue, afin de ne pas être entendu du dehors^ notre expédition va réellement commencer : ce que nous avons fait jusqu'à présent n'est rien. J'ai à plusieurs reprises sondé moi-même ou par mes es-
omuiiJiîLAi 2S7
pions les intentions dés riches baeienderos ou campesinos de cet Etat; ils semblent fort bien disposés pour nous ; mais ioe nous leurrons pas et ne nous laissons pas tromper par de fallacieuses promesses : ces gens ne feront rien, tant que nous n'appuierons pas notre expédition sur une base d'opérations so^ lide ; en un mot, il nous faut nous emparer d'une yille. Si nous réussissons, notre cause est gagnée, car le pays tout entier se lèvera pour nous»' ie vous ai conduits ici, parce que la Magdalena forme le sommet d'un angle où viennent aboutir trois routes, dont chacune conduit à une des capitales de la Sonera; c'est d'une de ces trois villes que nous devons nous emparer, mais de laquelle? Voilà la question. Toutes trois sont bourrées de troupes, de plus, le général Ckierrero tient les chemins qui y conduisent, et il a^ ajouta-t«il en souriant, juré quil ne ferait de nous qu'une bouchée, si nous osions faire un pas en avant Maiis cela ne vous inquiète que mé« diocrement, je te suppose ; revenons donc à la ques* tion importante. Capitaine de Laville, veuillez, je vous prie, donner votre avis.
Le capitaine s'inclina.
— Monsieur le comte, dit-il, je penche pour Sonora ; c'est une nouvelle ville, à la vérité, maisell« porte le nom du pays que nous prétendons délivrer, et cette considération est importante.
Plusieurs officiers parlant tour à tour, et la plu<« part se rangèrent à l'avis du capitaine de Laville, Le comte se tourna vers Valentin.
— Et toi, frère, lui dit-il, quel est ton avis ?
— Hum ! fit le chasseur, je ne suis pas un grand derci moi, tu le «ds, frèrci r^[Kmâit^ili cependant
j*ai de la guerre irae certiûne habitude qal petaV^éttrt
m'iaspirera bien : il te tant une vilie riche et ma*
nnfacturière, afin de tenir^les habitants opulents du
paya à l'abri d'un coup de mainy si Ton venait t'y
attaquer, et de laquelle tu puisses opérer sans dan-?
ger ta retraite, si des forces trop nombreuses veulent
t"a6cabler 7 N'est-ce pas cela 7
, — £n eflfet, il faut qu'autant que possible la ville
dont nous nous emparerons réunisse ces trois condi*
tions.
. «~ 11 n'y en a qu'une qui lesréunisse.
•*- C'est Bermosillo, dit BeUmmenr.
' — C'est vrai, reprit Vakntin ; cette ville est fer^^ mée.de murailles, elle est T^itrepdt de tout le com-t perce de la Sonora, par conséquent fort riche, et, chose de la dernière importance pour nous, elle n'est éloignée que deqninsé lieues de Guaymas, le port où dâ)arqueront les renforts que, si besoin est» nous (&0Ù9 venir de Califcnmie, et dans leqqel noua pourrons nous réfugier si nous sommes serré» de ttfop.près et contraints, de battre en retraite.
La vérité des paroles .de Valentin fut immédiates ment saisie par les assistants.
' -^ Je penché moi aussi pour Hérmosillo, dit le comte, mais je ne dois pas vous dissimuler que kl général Guerrero, qui après tout est un soldat expé-; rimenté, a si bien compris les avantages qui résulte^ raient pour nous de la possession de cette ville, qu'il y a concentré des forces imposantes*
— Tant mieux, comte t s'écria de Laville; de cette façon les Mexicains apprendront du premier coup à nous connaître I . Tous applaodiraat à osa pa^tdea, et il fot défmb
Irvement arrêté fQ6 furm^^ maircheraitsoF H^mo-
6ilIo.
' — « Autre objection, dit le comte ; les Mexicains
Boni maîtres des trois routes, il faut les dépister.
• — Ceci me regarde, dit en riant Valentin.
— Bon t nous ferons des démonstrations des troid côtés à ]a fois, afin de tenir Fennemi en haleine, et nous avancerons à marche forcée sur HermosiUo i seulement, je crains que nous pei^dions bien du mondOé
Curumilla se leva.
Jusqu'à ce moment, l'Araucan était demeuré silencieux sur un équipai, fumant son calumet indien^ sans paraître entendre ce qui se disait autour de lui.
-> Laissez parler le chef» dit Yaleiitin ; ses paroles valent leur poids d'or.
Chacun fit silence.
— Curumilla, dit le chef, coimatt un chemin de' traverse qui abrège la route et que le général mexiéain ignore ; Curumilla guidera ses amis.
Puis le chef reprit son csJumei et se rassit comme si de rien n'était.
Dès lors, la discussion fut terminée. Cummilk, suivant son habitude, avait tranché la question d'un coup en supprimant l'obstacle le pluB fort et le plus redoutable.
— Compagnons, dit le comte, les chariots et les canons sont attelés ; réveillez vos hommes, et levons silencieusement le camp. Que demain les habitants de la Magdalena, en se levant, ne sachent pas ce que nous sommes devenus.
Puis, prenant à part le capitaine de LaviUe et Valentiik
2A0 CURIIIULU.
— Pendant que je m'engagerai dans le chemin ds traverse à la suite du chef, vous, capitaine, vous vous avancerez sur la route d'Urès ; toi, frère, tu marcheras sur Sonora. Approcbez-vo âs assez pour être reconnus, mais n'engagez pas d'escarmouche ; repliez-vous et rejoignez-moi vivement ; ce n'est que par la rapidité de vos'mouvements. que nous pouvons vaincre nos adversaires.
— liais au cas où nous, ne pourrions pas te re^ jomdre pendant la route, objecta Valentin, quel rendez-vous nous assignes-tu ?
— L'hacienda del Milagro, à quatre lieues d'Hermosilk), dit Bçlhumeur 4 c'est là que sera le quartier général.
— Oui, dit le comte^ ,en serrant furtivement la main du Canadien.
La réunion se sépara^ ejL chacun alla exécuter les ordres qu'il avait reçus. .
Le camp fut levé dans le plus grand silence. Les précautions les plus minutieuses furent prises pour que rien ne transpirât au dehors des otouvemeots qui s'accomplissaient.
Les feux de bivouac furent laissés allumés. En un mot, rien ne fut touché qui aurait pu faire soupçon* ner un départ précipitée
A onze heures du soir environ,, les deux troupes de Valentin et du capitaine de Laville s'éloignèrent dans deux directions dilTérentes ;; le comte ne tarda pas à les suivre avec le gros de la compagnie et les bagages ; à minuit, don Luis abandonna le camp à son tour.
Curumilla n'avait pas trompé le comte. Après deux heures de marche environ^ il fit f ^re un bn^h
que crochet à la troupe, et s'engagea dans un sentier étroit ou les voitures avaient juste l'espace nécessaire pour passer» et toute la compagnie disparut dans les méandres infinis d'une véritable sente de bêtes fauves, dans laquelle il était impossible de supposer qu'une troupe armée, accompagnée de nombreux et lourds wagons et de pièces de canon, Oserait jamais s'aventurer.
Cependant, lorsque les premiers obstacles eurent été franchis, ce chemin, qui paraissait si difficile, n'offrit plus de dangers sérieux, et les Français avancèrent rapidement.
Deux jours plus tard ils furent rejoints par les détachements chargés par le comte d'opérer sur les flancs de la colonne, le capitaine de Laville et Valentin avaient complètement réussi à tromper le général, dont les avant-postes continuaient toujours à garder les routes sans se douter qu'ils étaient tournés.
Cette marche dura neuf jours à travers des dif-^ ficultés sans nombre, dans un terrain de sablés mouvants qui fuyait sous les pieds, par une chaleur torride, manquant d'eau et les deux derniers jours n'ayant plus de vivres ni de fourrages ; mais rien ne put abattre le courage des Français, ni altérer leur inépuisable gatté ; ils avancèrent quand même, les yeux fixés sur leur chef qui marchait à pied devant eux, en les consolant et les encourageant.
Le neuvième jour, vers le soir, ils virent dans le lointain, au milieu d'un épais fouillis d'arbres, se dessiner les contours d'une hacienda considérable.
Cette maison était la première qu'ils apercevaient depuis leur départ de la M agdalena*
t42 « GUfiUlJfLU.
— Quelle est cette hacienda? demanda Louis à Uelhumeur qui marchait à ses côtés.
-«- L* hacienda del Milagro, répondit le Canadien. Les Français poussèrent un cri de joie : ils étaient
Ils avaient fait cincfoante-neuf lieues en neuf jours, à travers des chemins impraticables 1
'^^ïunimilla avait tenu sa promesse ; grâce à lui la colonne n'avait pas été inquiétée.
A portée de canon de Vhacienda, le cri de balte fut poussé par le comte*
— De Laville, diMl au capitaine, qui marchait près de kd, portez-vous en avant et occupez mili* tairement l'hacienda dél' Milagro; nous y établirons le quartier général,
— A quoi bon, demanda Belhumeur, prendre ces précautions? n'avez-vous donô pas ajouté foi à meâ paroles? Don Rafaël et sa famille seront heureux de vous recevoir et vous accueilleront les bras ouyerts*
Lecomte sourît etse pencha à Toreilleda Canadien.
— Mon ami Belbumeur, lui dit-il à voix basse» vous êtes up enfant qui ne voulez rien comprendre ; ees précautions qui vou$ affligent, ce n'est pas pour moi, c'est dansFintérèt de nos amis que je les prends. Supposez, ce qui peut malheureusement être, que nous soyons battus par les Mexicains ; alors qu'arrivera-t-il? Que 4qp .ft^^ ^er^ ioévitabl^inent vie*.
GDRUMIIXi^. â&3
ti me de la sympathie qu'il nous aura témoigaée ; en agissant ainsi que je le fais, il s'incline devant la force, et les autorités mexicaines ne pourront, malgré tout leur désir, le rendre responsable de notre séjour chez lui.
— C'est juste, répondit le Canadien* frappé de la logique de ce raisonnement
— Seulement, continua don Luis, afin d'éviter tout malentendu, vous accompagnerez le capitaine, et pendant qu'il parlera haut, vous expliquerez tout bas à nos amis ce dont il s'agit.
Cinq minutes plus tard, le détachement s'éloignait au galop^ suivi de loin par le reste de la colonne.
Tout se passa ainsi que le comte l'avait arrangé. Prévenu par Belhumeur, don Raphaël protesta énergiquement contre l'occupation forcée de l'hacienda, et feignit de ne se rendre qu'à la force. La propriété fut définitivement occupée, et don Raphaël monta à cheval avec quelques-uns de ses domestiques, afin d'aller au-devant de la colonne.
Sur l'ordre du comte, die ne s'airêta pas à l'hacienda, mais poussa en iivant et ne campa définitivement qu'à deu]j^ lieues de flermosillo.
Le comte et don Rafaël s'accostèrent, non pas comme des étrangers inconnus l'un à l'autre^ mais comme de vieux amis charmés de se revoir, et entrèrent à l'hacienda en causant entre eux à voix basse.
Avant-de mettre pied à terre, le comte expédia des cQurriers et des batteurs d'estrade dans toutes les directions, afin d'avoir des nouvelles certaines de Tennemi, et ne gardant auprès de sa personne qu'un piquet de huit cavaliers, il renvoya les autres au camp et entra dans l'hacienda.
Si A CtJRUMIIXA.
Don Ramoû, le père de don Rafaël, et doîia Lu2, cette charmante femme dont nous avons raconté l'histoire touchante dans un précéàent ouvrage (1), attendaient, entourés de leurs serviteurs, l'arrivée des Français à la porte même de l'hacienda.
— Soyez le bienvenu, vous qui combattez pour l'indépendance de la Sonora, dit le général don Raimon en tendant la main au comte.
Celui-ci sauta à bas de son cheval.
-^ Dieu veuille que je sois aussi heureux que vous l'avez été, général ! répondit-il en s'inclinant
Se tournant alors vers dona Luz :
— ' Excusez-moi, madame, lui dit-il, de venir troubler votre paisible retraite; votre mari^st seul coupable de l'indiscrétion que je commets en ce moment.
— Senor conde, répondit-elle en souriant, nç vous disculpez pas ainsi ; cette maison et tout ce qu'elle renferme voua appartient. Nous vous voyons arriver avec joie, nous vous verrons partir avec tristesse.
Le comte offrit son bras à doiia Luz et ils entré-* rent dans l'hacienda; mais le comte était inquiet » son regard errait sans cessé autour de lui.
— Patience ! lut dit don Rafaël avec un regard significatif ; vous allez la voir; il eût été imprudent qu'elle parût plustôt en votre présence, nous l'en avons empêchée.
— Merci, dit le comte ; et le nuage qui obscurcissait sa noble physionomie disparut aussitôt.
L'entrevue des deux amants fut ce qu'elle (devait
(1) Voir les Trappeurs de VArkansas^ 1 vol. Amyot, éditeur, 8» rue de la Paix.
ccnuMTLLA» 2Ar
être, c'est-à-dire câline, affectueuse, et profondément sentie. Le comte remercia chaleureusement lo père Séraphin de la protection qu'il avait accordée h la jeune fille.
— Bientôt,, dit dofla Luz, tous vos tourments seront finis, alors vous pourrez sans contrainte vous livrer aux élans passionnés de votre eœur.
— Oui, répondit le comte d'un air pensif^ démain décidera probablement de mon sort et de celui de celle que j'aime.
— Que voulez-vous dire? s'écria don Rafaël.
Le comte jeta un regard anxieux autour de lui; il vit qu'il pouvait parler, et que ceux qui se pressaient & ses côtés étaient des amis sincères.
— Demain, dit-il, j'attaquerai Hermosillo, et je l'emporterai, ou je tomberai mort sur la brèche.
Les assistants firent un geste de stupeur.
Don Rafaël commanda d'un signe àTElan-Noir de jd placer en dehors de la porte afin d'éloigner les importuns, et revenant auprès du comte :
— Avez-vous réellement cette pensée? lui demanda-t-ii.
— Sans cela, serais-je ici? répondit-il avec simplicité.
— Mais, reprit don Rafaël avec insistance, Bermosillo est une ville fermée de murailles solides.
— Je les défoncerai.
— EUe a une garnison de douze cents hommes.,
— Ah I fit-il avec indifférence.
-^ Depuis deux mois ses milices s'exercent tous les jours.
— Des milices, répondit- il d'un air dédaigneux» sont-elles nombreuses au moins?
2A0 GURUMILLA»
— Trois odlle. hommes environ.
— C'est mieux.
— Le général Guerrero, qui s'est enfin aperçu qu'il s'était laissé tourner, s'est jeté dans la place avec six mille Indiens, et il attend d'autres renforts.
— Voilà pourquoi, mon ami^ il faut que j'attaque tout de suite. J'ai déjà, d'après votre calcul, en face de moi, environ onze mille bommes reti^ancbés derrière de bonnes murailles ; plus j'attendrai, plus leur nombre croîtra, et si je n'y prends, garde, ajouta* t-il en riant, celtte année finira par devenir tellemmt odnsidérable qu'il me sera impossible dé la détruire.
— Vous ignorez peut-être, mon ami, qu'Hermo-* sillo est entouré de jardins maraîchers qui en readent les approches presque impraticables?
— * Mais, mon ami, répondit négligemment le comte, j'entrerai par les portes, croyei-le bien.
Les assistants considéraient le comte avec un étonnement tenant de l'épouvante. Ils s'interrogeaien^ du regard et semblaient se demander s'il» n'avaient pas afiÎEdre à un fou.
-r- Pardon, mon ami,. reprit don Rafaël, vous avez, dites-vous, l'intention d'attaquer demain, n'est-ce pas?. .
— Certes.
-^ Mais si vos troupes ne sont pas arrivées?
—* Comment I si mes troupes ne sont pas arrivées; ne les avez-vous donc pas vues, il y a une heure, 4éfiler devant l'hacienda 7
— Oui, j'ai vu passer un détachement peu nom-, breux, votre avant-garde sans doute.
— Mon avant-garde I s'écria le comte en riant;
GURtmiIXA* 247
iMHi, cher ami; ce d^acbement peu nombreux forme mon armée tout entière.
Don Rafaël, don Ramon et les autres personnes qui se trouvaient là étaient des hommes qui se connaissaient en courage ; en maintes circonstances, ils avaient soutenu des luttes titanesques contre des ennemis dix fois plus forts en nonôbre ; ils avaient enfin fait preuve du courage le plus extravagant et de la plus folle témérité. Mais l'excentrique résolu-^ tion du comte, d'aller froidement avec une poignée d'aventuriers prmdre une ville, défendue par dix mille bommes, leur sembla tellement extraordinaire et tellement incroyable, qu'un instant ilsdemeu*' rërent muets et les yeux hagards, ne sachant s'ils dormaient ou s'ils étaient en proie à un af&reu.i; cauchemar.
— Mais enfin, cher ami, s'écria don Rafaël à bout d'arguments, combien d'hommes pouvez-vous mettre en ligne?
— Daipe, pas beaucoup, fit le comte avec un. sourire. J'ai des malades; cependant je puis disposer de deux cent cinquante houunes environ, j'espère que cela suffira.
. — Oui, s'écria dona Angola avec enthousiasme^ cela suffira, car la cause que défendent ces hommes est sainte, et Dieu lés protégera !
— Don Rafaël, dit le comte avec bonhomie, avezvous entendu parler de ce qu'on nonuoe la futia francese? .
-T^ Oui, mais je vous avoue que je ne me rends pas bien compte de ce que ce peut être.
— Eh bien, ajouta-tril, attendez à demain, et lorsque vous aurez vu cette formidable armée anéan*!
218 GOAUHItLA.
tie, détrnité et dispersée comme les feuilles qu'em-^ porte le vent d'automne ; lorsque vous aure2 assisté à la prise d'Hermosillo, vous saurez ce que c'est que la ftiria francese^ et vous comprendrez les prodiges de valeur sans nombre que l'histoire a enregistrés et que les Français accomplissent presqu'en se jouant.
La conversation se termina là, et on passa dans la salle à manger, où tout était préparé pour prendre les rafraîchissements dont le comte avait un si grand besoin.
Aussitôt qu'on se leva de table, le comte demanda i se retirer dans l'appartement préparé pour lui et il pria le père Séraphin de le suivre.
Tous deux demeurèrent longtemps enfermés, causant oreille & oreille.
Lorsque le missionnaire sortit, ses yeux étaient rouges, des traces de larmes sillonnaient ses joues pâlies.
Le comte lui serra la main.
— Ainsi, lui dit-il, en cas de malheur...
— Je serai là, comte, fiez-vous à moi, et il s'éloigna à pas lents.
Le soir et même fort avant dans la nuit le comte écouta les rapports des batteurs d'estrade et des espions ; les nouvelles qu'ils apportaient coïncidaient dans toutes leurs parties avec les renseignements donnés par don Rafaël.
Le général Guerrero était accouru à Hennosiilo, où il s'était solidement retranché.
Valentin et Cimimilla arrivèrent les derniers ; ils n'étaient p&s porteurs de mauvaises nouvelles.
Valentin, i la tête d'un parti de fourrageurs, ô' était, d'après les conseils ^e Gurufnilla, avancé
GURfTMirxA. 24 Ô
sur la roQte de Guaymas , il avait surpris un convoi de vivres et de munitions destiné aux Mexicains. Ce convoi, assez considérable, avait été conduit au camp par les soins du chasseur et fort bien accueilli des Français, dont les vivres, ainsi que nous Tavons dit, étaient complètement épuisés.
De son côté, le capitaine de Laville avait enlevé quatre ou cinq patrouilles ennemies, qui s'étaient imprudemment avancées dans la campagne.
Le comte expédia Gurumilla au capitaine avec ordre de profiter de ce que la nuit était obscure et sans lune pour marcher en avant et pousser les avant-postes jusqu'à portée et demie de canon de la place.
Lorsqu'il fat seul avec Valentin, il étendit un plan d'Hermosillo sur use table, et tous deux penchés sur le plan ils commencèrent à l'étudier attentivement.
Nous avons plusieurs fois déjà décrit Hermosillo ; nous nous bornerons à dire que ks jardins maraîchei^s dont cette ville est entourée sont fermés de murs derrière lesquels il est facile d'embusquer des tirailleurs auxquels les dispositions du terrain permettent de se replier en combattant de poste en poste, constamment protégés par ces murs, épais d*un mètre environ, et bâtis en adobas.
De plus, du côté où le comte débouchait devant la ville, un fossé large et profond qu'on ue pouvait traverser que sur un pont en tète duquel se trouvait probablement un fort corps^ de garde, formait à la ville une ceinture presque inexpugnable.
Ainsi qu'on le voit, Hermosillo est loin d'être une ville ouverte et dont on peut s'emparer sans coup férir, «t, en tentant, à la tète de deux cent cinquante hommes de la prendre d'assaut, le comte de Prébow*
260 jCURDMIiLA.
Crancét s'U réussissait, pouvait ajuste titre se fialter ensuite d'avoir tout simplement accompli un des plus beaux faits d'armes des temps modernes.
Le général Guerrero, d'après le rapport des bat* teurs d'estrade, et les officiers mexicains sous ses ordres affectaient un mépris superbe pour ces va-nupieds de Français, ainsi qu'ils les noounaient, et* se promettaient de leur infliger une si rude leçon, que l'envie de recommencer ne leur prendrait pas.
Cependant, Curumilla avait apporté une nouvelle qui ne laissait pas que de donner bon espoir au comte. Malgré les immenses préparatifs qu'il avait fait contre la compagnies le général Guerrero avait été telle-' ment surprisà la. nouvelle de sa marche précipitée sur HermosiUo et de l'audacieuse façon dont elle avait tourné ses avant-postes, que dans sa précipitation à accourir au secours de la ville menacée, il avait été contraint de laisser en arrière la plus grande partie de ses forces, et la ville ne contenait en réalité que douze ou quinze cents défenseurs ; chiffre fort âevé sans doute, mais beaucoup moindre que celui que l'on craignait de rencontrer.
^ Curumilla s'était introduit paisiblement dans la. ville ; sa qualité d'Indien lui ^rvait de sauvegarde;, il avait tout vu, tout visité, tout examiné. Cette nouvelle, le chef araucan l'avait apportée en venant rendre compte à don Luis de l'exécution des ordres quecelui-ci avait, par son intermédiaire, transmis au carpitaine de Laville.
Le comte et le chasseur se frottèrent les mains et se bâtèrent de prendre leurs dernières dispositions.
Parmi les bacienderos qui faisaient partie de la. codfërence de la Magdalena, Û s'en trouvait un dont Fin*.
CimUMTLLA. 361"
fluence était immense sur les pueblos: c'était celui (Jui, au nom de ses compatriotes, avait assuré le comte qu* aussitôt qu'une ville importante serait tombée au pouvoir des Français, le signal de la révolte serait donné, et le pays soulevé en quelques jours, afin d'opéter une diversion décisive.
Don Luis, ne voulant pas perdre un instant dans la prévision d'un succès, lui écrivit une lettre dans laquelle, en lui annonçant la prise d'Hermosillo, il l'avertissait d'être prêt à le soutenir et de donner le sigùal du soulèvement.
Nous constatons ce fait afin de prouver combien le comte, non-seulement se croyait certain de réussir, mais encore prévoyait tout avec cette intuition sublime que possèdent seulement les hommes de génie. ' La lettre écrite et les dernières dispositions prises, le comte et Valentin sortirent de l'appartement.
II était environ deux heures du matin ; le ciel était sombre, et de chaudes rafales venant du désert courbaient en sifQant les cimes toulfues des arbres.
Les deux frères de lait descendirent dans le patio.
Tous les habitants de l' hacienda étaient réunis pour saluer le comte au départ.
Dona Angela, revêtue d'un long peignoir blanc, le visage pâle et les yeux pleins de larmes, semblait un fantôme aux reflets blafards deâ torches agitées par les peones.
L'escorte était en selle et attendait immobile ; Curumilla tenait en bride les chevaux des deux Français.
Lorsqu'ils parurent, chacun se découvrit et les salua par une profonde et respectueuse inclination. , — Au revoir, don Luis, lui dit don Rafaël. Que Dieu vous donne la victoire 1 ^
252' CURUMILU* .
— Que Dieu vous donne la victoire, reprît don Ramon, car vous combattez pour T indépendance du peuple !
— Jamais plus ferventes prières n'auront été adressées au ciel que celles que nous allons lui adresser pour vous, noble don Luis, dit alors dona Luz. •
Le comte se sentit le cœur serré,
— Je vous remercie tous, dit-il d'une voix émue; vos souhaits me font du bien : ils me prouvent que, parnii les Sonoriens, il en est qui comprennent le noble but que je me propose. Merci, encore une fois.
Dona Angela s'approcha du comte.
— Don Luis, lui dit-elle, je vous aime ; faites votre, devoir.
Le comte se pencha vers elle et imprima un baiser sur son front pâle.
— Dofla Angela, ma fiancée, dit-il avec un accent de tendresse impossible à rendre, vous ne me reverrez que vainqueur ou mort.
Et il fit un geste comme pour partir. En ce moment le père Séraphin prit place à ses côtés.
— Eh quoi 1 lui dit-il avec surprise^ vous m'accompagnez, mon père?
— Monsieur le comte , répondit le missionnaire avec cette angélique simplicité qui faisait le fond de son caractère, je vais où mon devoir m'appelle, où je trouverai des douleurs à consoler, des infortunes à soulager; laissez-moi vous suivre.
Louis lui serra silencieusement la main, après s'être une dernière fois incliné devant ses amis qu'il quittait peut-être pour toujours, il donna le signal du départ, et la cavalcade s'élançant au galop disparut dans la nuit#
Do3a Angela demeura froide et immobile sur le seuil de la .porte tant qu elle put entendre les pas des chevaux résonner sur la route; puis, lorsque tout bruit se fut éteint dans Télcfignemept, un sanglot longtemps contenu déchira sa gorge.
— Mon Dieu ï mon Dieu ! s'écria-t-elle avec désespoir, en tendant les mains vers le eie).
Et elle tomba à la renveiise.
Elle était évanouie.
Dona Luz et don Rafaël se précipitèrent à son secours et la transportèrent dans l'hacienda, où ils lui prodiguèrent des soins empressés.
Belhumeur hocha la tête à plusieurs reprisses et se prépara à fermer la porte de Thacienda. .
— Pas encore» lui (fit une voix, laissez-nous sortir d'abord.
— Hein 1 fit-il, où diable voulez-vous donc aller à cette heure, TElan-Noir?
— Ma foi, répondit le chasseur, je suis presque Français, moi, puisque je suis Canadien, je tn*en vais donner un coup de main à mes compatriotes.
— Eh ! msds, s'écria Belhumeur, frappé de ces paroles, c'est une idée, cela ! Par Dieu ! vous ne partirez pas seul. . . je vous accompagne.
— Tant mieux I alors, nous serons trois,
— Conmient trois, qui donc vient encore avec nous?
— La Tête-d' Aigle, pardieu ! le chef dit qu'il y a là-bas des Indiens ennemis de sa nation auxquels il ne sera pas fâché d'avoir un peu affaire.
— En route alors ! je crois que le comte sen^ content d'avoir trois combattants comme noxis de plus dans sa troupe.
— Pardieu! fit Belhairîcur.
— G'eat égal, observa FÉlan-Noir, c'est^ quoi qu'on en dise^ un rude homme; hein I qu'en pensexvous, vous qui vous y connaissez?
— SolidOr répondit lacomquement le CanadieQ.
Sans plus de commentaires, les trois intrépides
chaâseura se mirent en selle et se lancèrent sur les traces du comte.
Bien que les chevaux de Tescorte du comte fussent bons, les chasseurs montaient des mustangs tellement rapides, qu'ils rejoignirent don Luis vingt minutes au plus aprëç son dép^t de Thacienda.
En entendant résonner derrière eux des pas pressés, les Français ne sachant qui arrivait ainsi comme un tourbouQlon à ïeur poursuite, avaient bravement fait volte-face ; mais Belhumeur prévint tout majentqndut ^^ Be faisant reconnaître.
: — Soyez le bienvenu, vous et vos compagnons, Belhumeur, lui dit le comte ; mais quelle cause assez urgente vous oblige à galoper si tard sur leà routes ?
— Un service à vous demand.er, don Luis, répondit franchement le Canadien.
— Un service I parlez, mon ami, quel qu'il soiti si cela dépend de ii^oi, il vous est accordé d'avance,
— Ce que je désire dépend de vous.
— Qu'est-ce donc,?
— L'honneur pour moi et mes compagnons de combattre demain à vos côtés,
auRUiuLU* 255
— yoâk lé service xpm voua avec & me demaeder, Belbumeur ?
— Oui, pas d'autra.
•—Alors vous vous êtes tisompé, mon anû; c'est un service à me rendre que vous voulez dire. J'ac* cepte de grand cœur votre proposition» et je vous en remercie coirdialeaeieQt^
•^ Ainsii; Cr^esl arUGuigét voi:»3 aeusadmettez dans dans vos rangs?
— Pardku I je serais un fou>de ne pas k fedre. Beiliumeur it part àses anus éa succès de sa néi-
gociation, et ils s'en réjouirent comme sa on les eût graciés de la plus belle diose du lâonde.
Après c&l^er incident, la troupe^ augmentée de ces trois nouvelles recrues, reprit sa marche.
Les Françfis filaient èans les ténèbres comme une troupe de silencîrax fantômes» penchés sur le cou de leurs chevaux,, naterrogeant : avidemait les bruits du désert et sondant les ténèbres afin de saisir quelque indUoequi les avertit qu'ils approchaient de leurs compagnons. , ,
Le capitaine Ghaifes de LaviUe, bira que^ ibrt jeûner encore» semblait prédestkié au rôle qu'il jouait en ce moment. Son coup-d'œil était infeiUible comme chef stçérieur et eonmoe subordcmné ; non-seulement il tomprenait avec une rapidité . extrême les ordres qu'il recevait, mais encore il en saisissait l'esprit, et les exécutait avec une rare iiltelligence (1) .
(1) On nous paitionimra de nous appesKitir ainsi sur- le caractère da jeunetïhef deGuetzalU que sans doute ona déjÀ reconna et deal aou» sommes, à Botre graade Jofe, auterisëf aujoard'kui à réyéier le Ttai nom. Après la fin midlieafense du marquis de Pindray, la colonie de Gocospera nomma d'une foix unanime pour son successeur M. 0. do^ La QiapeUef jeune homme que ses éminentes qualités
256 CURUUILUL
Le comte de Prébois-Crancé ne s'était pas trompé un instant sur les brillantes qualités de Laville; aussi en avait-il fait son favori, et chaque fois qu'il avait une mission difficile à donner à quelqu'un, c'était lui qu'il en chargeait, certain qu'il s^en tirerait à son honneur.
En cette circonstance, le succès dépassa son espérance^ car de Laville exécuta le mouvement en avant qui lui avait été ordonné avec une si grastàe précision et un silence si i»t>£Mad que le eomte se trouvait presque sur l'u-rière-garde avant de se dburer qu'il en fût aussi proche.
Afin de marcher plus rapidement et de n'^rë retardé en aucune façon^ le capitaine avait abandonné les wagons ei les bagages à une lieue environ de la ville, dans un rancho inhabité, scms la ganie des malades, qui, bien que trop faibles pour emnbattre dans lés rangs de la compagnie, pouvaient cependant, derrière des retranchements, opposer une résistance assez longue pour pennettre à leurs compagnons d'arriver à leur secours. ^
Le comte passa au milieu des rangs^ salué d'une voix affectueuse par sescompagnons, et vint se mettre en tête de sa troupe.
Depuis deux mois, les fatigues que d<m Luis avait éprouvées, la surexcitation continuelle dans laquelle
recommsadaîeDt à tous les saffirages^ c'est lui qui figure dans notre récit sous le pseudonyme de de La Ville. M. O. de La Chapelle est mort bien jeune «ncore; cette fin prématurée a été YÎvement sentie par tous ses amis, au nombre desquels l'auteur, bien Zyt'U ne l'ait que fort peu connu, est heureux de se eoof>"t^' a, de la témoigner, en constatant ia part héroïque qu'il jjrmè à la glorieuse expédition <|ui fait le sujet de cet ouvth^o.
G(ffTAVS AlMÀEI). . .
cuRuuirxA. 2&7
le tenaient les événements, avaient altéré gravement sa santé, et ce n'était qu'à force d'énergie et de volonté qu'il parvenait à dompter la maladie et à se tenir debout. Il comprenait que, s'H faiblissait tout était perdu. Aussi il se roidissait contre la douleur, et bien que la fièvre le dévorât, son viâage demeurait calme, et rien ne venait révéler à ses compagnons les souflrances qu'il endurait avec un courage stoïque.
Cependant il se sentit pris tout à coup d'une telle défaillance, que si yalentin, qui avait deviné son état et veillait sur lui comme une mère, ne l'eût pas soutenu dans ses bras, il serait tombé de cheval.
— Qu'as-tu, frère? lui demanda affectueusement le chasseur.
— Rien, répondit-il, en passant sa main sur son front inondé d'une sueur glacée, la fatigue; mais, ajouta-t-il, maintenant c'est fini.
— Prends garde, fr^e, lui dit-il en hochant tristement la tête, tu ne prends pas assez goin de toi.
— Eh I le puis-je ? Mais sois tranquille, je sais ce qu'il me faut, l'odeur de la poudre me remettra. Regarde ! regarde ! nous sommes enfin au but.
En effet, aux premiers rayons du soleil levant qui montait majestueusement à l'horizon, à une portée de canon environ apparaissait Hermosillo, dont les maisons blanches étïncelaient.
Une immense clameur de joie, poussée j^r la compagnie entière, salua l'apparition tant désirée de la ville.
L'ordre de faire halte fut donné.
Là ville était silencieuse; elle semblsdt déserte, aucun bruit ne s'élevait de son enceinte ; on aurait
%W GUBUMIUJU
«ru, tant tont était calioe, tranquille et muet, voir cettô ville des MUle^t^une-Nuits qu un méchant enchanteur a frappée de sa baguette et plongée dans un sommeil séculaire.
La campagne était déserte ; seulement des débris d'armes, d'uniformes, des sandales, des pas de chevaux et des sillons de chariots indiquaient le passage récent des troupes du général Guerrero.
Le comte examina un instant la ville avec le plus grand soin, afin de prendre ses dernières dispositions.
Soudain, à la tète du pont dont.n^us avons parler deux cavaliers apparurent et se dirigèrent vers la compagnie, en agitant un drapeau parlementaire.
— Voyons ce que nous veulent ces gens-là, dit le comte. , .
Et il piqua de leur côté.
- — Que demandez-vous, messieurs, et qui êtes- VQUS? leur dit-il lorsqu'il fut arrivé auprès d'eux.
—Nous désirons, dit l'un d'eux, parler au comte de Prébois-Crancé.
— iJe suis le comte de Prébois-Crancé ; veuillez tm dire ce qui vous amène.
: — Monsieur le comte, je suis Français, dit le premier.
— Je vous reconnais, monsieur, vous vous nommez ThoUus, je crois^ et vous êtes négociant à Hermosillot
— C'est cela même, monsieur le comte. Mon compagnon est le seSor...
^ — Don Jacinto Jabali (1) , un jue« de letras, je
/(l) SangMer; .
CTTRÙMILLA. 269
suppose, ou quelque chose comme cela, grand ami du général Guerrero. Eh bien, messieurs, je ne vois pas trop ce que vous et moi pouvons avoir de commun ensemble.
— Pardonnez-moi, monsieur le comté; nous sommes envoyés vers vous par le seSor don Flavio Asustado, préfet (f Hermosiflo, afin de vous fa des propositions.
— Ah ! ah 1 dit le comte en mordillant sa mous tache, en vérité!
— Oui, monsieur le comte, et àes propositions fort avantageuses même, dit le négociant ffxmvm insinuant. ^
— Pour vous peut-être, monsieur, qui vendez du calicot et des bijoux faux, mais pour moi, je ne le crois pas. .
— Cependant, si vous me permettîejt. de m'acquitter de ma mission, et de vous dire ces conditions, peut-être que...
« — Comment donc ! cher monsieur, mais je ne demande pas mieux, moi ; acquittez-vous de votre mission, c'est t^op juste; seulement, faites vite, parce que je suis pressé.
M. ThoUus se redressa, et après s'^être considté un instant avec son compagnon, il reprit en s'adres^i sant à don Luis, qui se tenait froid etimpasi^Ue devant lui :
— Monsieur le comte, don Flavio Asustado, ppfefet d'Hermosillo, que f ai Thonneùr de représenter*^.
— C'est convenu, allez au fait, interrompit doiï- Luis avec impatience.
— Vous offre, si vous consentez à vous éloigner, avec votre troupe sans rien tenter contre la ville,
260 CURUMILU.
coDticua le négociant, vous offre, dis-je, la somme de
— Aflseï, monsieur, s'écria le comte, rouge d'indignation ; un mot de plus serait une insulte que, malgré votre qualité de parlementaire, je n'aurais peut-être pas la patience de laisser impunie ; et c'est vous, monteur, un homme qui se dit Fran^. çais, qui osez vous faire le porteur de conditions aussi déshonorantes? Vous mentez, vous n'êtes pas mon compatriote, je vous renie pour tel.
— Cependant, monsieur le comte... balbutia le pauvre diable, tout ébouriffé de cette verte répri-* mande et qui ne savait plus quelle contenance trair.
— Assez, interrompit le comte ; et sortant sa montre de son gousset, regardez, continua-t-il d'un ton péremptoire qui n'admettait pas de réplique et t^iifia les parlementaires, il est huit heures; allez dire à votre préfet que dans deux heures j'attaquerai la ville et qu'à onze heures j'en serai le maître. Allez I
Et d'un geste de souverain mépris, il leur ordonna de se retirer.
Les malheureux parlementaires ne se firent pas répéter l'invitation ; ils tournèrent bride aussitôt et l'^agnèrent la ville l'oreille basse.
Le comte rejoignit au galop la tête de la colonne ; les officiers étaient groupés un peu en avant du front de bandière et attendaient avec impatience le résultat de la conférence.
— Messieurs, leur dit le comte en arrivant, préparons-nous à combattre.
Cette nouvelle fut accueillie par un long cri de
joie, qui eut pour effet de presser encore la marche des parlementaires, aux oreilles desquels il résonna comme un glas funèbre.
Alors, avec une lucidité et une cîarté extrêmes, le comte indiqua à chacun le poste dé combat qu*il devait occuper pendant l'actioû : il plaça toute la cavalerie sous les ordres de de Laville^ choisit don Cornelio, qui la veille seulement avait rejoint la compagnie pour faire auprès de lui le service d*aide de camp, et, sur la prière de Valentin, il plaça sous ses ordres les chasseurs canadiens et les Indiens, avec l'autorisation d'agir à sa guise et comme il lui paraîtrait plus avantageux dans l'intérêt commun.
De LavilJ^ fut envoyé en reconnaissance avec une dizaine de cavaliers.
Il revint bientôt, annonçant que la ville paraissait en complet état de défense, que les tmts des maisons se garnissaient de soldats, que le tocsin sonnait dans toutes les églises, et que les tambours faisaient un vacarme effroyable.
En ce moment un espion annonça qu'un corps de deux ou trois cents Indiens semblait menacer les bagages. Le comte expédia aussitôt dix hommes pour renforcer la petite garnison qu'il avait laissée en arrière.
Puis, ce dernier devoir accompli, il ordonna de former le cercle et se plaça au centre. Alors, d'une voix émue, il prit la parole :
— Compagnons, dit-il, Fheure de nous venger de toutes les avanies dont on nous abreuve depuis quatre mois et des atroces calomnies dont nous sommes les victimes, a ènfm sonné! Mais n'oublions pas que nous sommes Français, et si nous avons
SftS GURUMILLA»
été patients devant Tinsulte, soyons magnanimes après la victoire I Ce n'est pas nous qui avons désiré la guerre ; on nous l'a imposée, nous la subissons ; mais souvenons-nous que nous combattons pour la liberté d'un peuple, et que nos ennemis d'aujourd'hui seront nos frères demain; soyons terribles pendant le combat, doux après la bataille. Uu dernier mot, ou plutôt une dernière prière : laissez aux Mexicains le responsabilité du premier feu, pour qu'il soit bien constaté que jusqu'au dernier moment nous avons voulu la paix. .Maintenant, frères, vive la France I
— Vive la France 1 s'écrièrent les aventuriers en brandissant leurs armes.
— Chacun à son poste de Combat I cAnmanda le comte.
Le mouvement s'exécuta avec un ^semble merveilleux.
Bon Luis tira sa montre : il était dix heures. Alors il dégaina son sabre, le brandit autour dq sa tète, et se tournant vers la compagnie, dont tous les hommes avaient les yeux fixés sur lui :
— En avant! çiia-t-il d'une voix vibrante.
— En avant ! répétèrent les officiers.
La colonne s'ébranla en bon ordre, marchant l'arme au bras,^ au pas accéléré.
Nous avons parlé di^ pont qui seul donnait accès dans la ville ; ce pont était barricadé ; à sa tète se trouvait une noiaison bpurrée de soldats depuis les caves jusqu'à Vasotea. .
Un silence de mort pesait sur la campagne ; les . Françûs marchaient fit>idement, comme à la parade, j la tète dr<Hte et l'oûl assuré*
Arrivés à portée de fu8îl, les muwdllfti se ceignirent d'une ligne de feu, et une effroyable -décharge éclata et vînt semer la mort parmi les Français.
La compagnie se déploya immédiatement en tirailleurs et se lança au pas de course.
Alors on vit une chose inouïe, incroyable, une ville de douze mille âmes, ceinte de murs, défendue par une nombreuse garnison, attaquée par deux cent cinquante hommes, combattant à- l'indienne, c'est-à-dire disposés en tirailleurs. .
. L'artillerie, traînée à bras par ses servants s'avançait du même pas, et ne s'arrêtait que pour tirer et charger.
Avant nlême que les Me;Kicain8 eussent eu 1q l^mps de se reconnaître, les.Francais arrivèrent sur eux comme un ouragan, les attaquèrent à l'arme l)lanche, culbutèrent los défenseurs du pont dont ils s'emparèrent, et entrèrent, sans s'arrêter dans la ville, balayât devant eux, dans lejLir irrésistible .élan» tout cç qui s'opposait à leur paiisage.
Alors la véritable bataille commença : lea Frax^ cais se trouvèrent en £^ce de quatre pièces de ç won chargées à mitraille, qui balayaient la rue à l'ei^^ trée de laquelle Us se trouvaient, dans toute sa longueur, 'à droite et à gauche, des fenêtres çt des, tpits de toutes les msûsons, une grêle de balles pleuvait sur eux.
. La position devenait critique. Le comte mit pied à terre, et se toiu*nant vers les soldats :
— A qui les canons? cria4»-il en se précipitant en avant.
— A nousl à nouai hurlèrent les Français^ qui
2dft GUBITVIUJU
s'âtacërefit sur ses traces avec une fréné^e sans exemple.
Les artUleurs furent sabrés sur leurs pièces, dont la gueule fut immédiatement tournée contre les Mexicains.
En ce moment, le comte aperçut comme dans un nuage Valentin et ses chasseurs qui combattaient comme des démons et massacraient impitoyablement les Indiens , qui cherchaient vainement à leur rêsister.
— Mon Dieu I disait avec béatitude TElan-Noir à chaque coup qu'il portait, que j'ai donc eu une bonne idée de venir I
— Le fait est qu'elle est bonne, répondait Belhuineur, et il redoublait d'entrain.
Valentin avait tourné' la ville, et profitant d'une échelle oubliée, il avait escaladé la mursdlle et fait, sans coup férir, prisonnier le poste placé à cet en-» droit, et commandé par un officier.
— Merci de Téchelle, compagnon, dit-il en ricanant à celui-ci, et ouvrant la porte de la ville, il livra passage à la cavalerie française.
Cependant les Mexicains combattaient avec Téner^^ giè du désespoir.
Le général Guerrero, qui se flattait d'infliger une si rude leçon aux Français, surpris et terrifié par leur furie , ne savait plus quelles mesm'es prendre pour résister à ces invincibles démons, comme il les appelait, que rien ne pouvait arrêter, et qui, sans daigner répondre au feu de leurs ennemis, ne combattaient qu'à l'arme blanche depuis leur première décharge.
Refoulé de toutes parts, le général concentra ses
CtJRUMlUA. 265
troupes sur TAlaméda, dont il garnît les avenues de pièces de canon chargées à mitraille.
Malgré les pertes immenses qu'ils avaient éprouvées, les Mexicains étaient encore plus de six cents combattants, résolus à se défendre jusqu à la mort.
Le comte expédia don Cornelio au capitaine de Laville, avec ordre de charger et de sabrer les derniers défenseurs de la cité, tandis que lui exécuterait un mouvement tournant avec l'infanterie et la cavalerie.
Le capitaine partit immédiatement au galop, renversant, du poitrail de son cheval, tous les obstacles. Sa course fut tellement précipitée qu'il arriva seul devant l'ennemi.
Les Mexicains, terrifiés de l'audace inouïe de cet homme, eurent un moment d'hésitation ; mais, sur l'Ordre réitéré de leurs chefs, ils ouvrirent leur feu contre de Laville qui semblait les narguer, et les balles commencèrent à siffler dru comme grêle aux oreilles de l'intrépide Français, qui demeurait calme et immobile au milieu de cette fournaiâeé
Valentin, effrayé de l'audace du capitaine, redoubla de vitesse et arriva prèâ de lui avec toute lacavalerie.
— Corbleu 1 de Laville, s'écria-t-il avec admiration , que faites-vous donc là ?
-^ Vous le voyez, ami, répondit celui-ci avec une simplicité charmante, je vous attends (1) 1
Electrisés par ces nobles paroles, les Français s'élancèrent sur TAlameda et poussèrent une charge à fond, aux cris mille fois répétés de vive la France ! crî auquel l'infanterie du comte répondit, de l'autre
(1) Historique. Gustave Aimard*
200 CURUIIIU.4.
côté de r Alameda^ en se précipitaiit à la baïonnette ^ur les Mexicains.
n y eut quelques minutes d'une lutte suprême, d'un carnage horrible.
Le comte* au plus fort de la mêlée, conobattait comme le dernier de ses aoldats» les excitant sans L cesse, et poussant toujours en avant; enfin, malgré^ leur résistance désespérée, les Mexicains, impitoyar blement sabrés par les Français, ne pouvani; réussir à organiser une défense efficace, terrifiés de l'ardeur et du courage invincibles de ces adversaires-, qu'ils prenaient pour des démons « comment cërent à se débander et à fuir dans toutes les direotions.
. Malgré la fatigue ^es chevaux, de Laville se mit h leur poursuite avec la cavalerie.
Hermosillo était pris, le comte de Prébois^Crancd était vainqueur.
Alors^ s'arrêtant au milieu des monceaux de ca^ davres qui l'entouraient, il tira froidement sa mon-tre et la consulta.
U était onze heures* *
Ainsi que le comte l'avait annoncé le matin auxparlementaires, à onze heures justes, il s'était rendu maître de la viUe.
La bataille avsût duré une heure.
— Maintenant, frères, dit le comte en remettant son sabre au fourreau, la ville est à nous 1 Assez de sang a été veraé, songeons à secourir les blessés. Vive la France I
— Vive la France I s'écrièrent les aventuriers aycc une j(He délirante.
^ QimOllIlLA. SB7
Jamais victou^ plus éclatante n'avait été remportée avec des troupes numériquement aussi faibles, et dans des conditions en apparence aussi défavorables,
L'armée mexicaine avait évacué HermosiUo dans le plus grand désordre, en abandonnant trois cttits. morts et blessés, des bagages de toutes sortes, dea^ canons, des munitions et des drapeaoi^ : sa déroute était complète.
Le général Guerrero, la bonté au. front et la rage au cœur, Aiyait à toQte bride sur la route di'Urès, poursuivi Tépée dans les reins par la cavalerie française.
Le comte avait fait un grand nombre de pi isonr niers, parmi lesquels se trouvaient plusieurs officiers mexicains*
La joie des aventuriers tenait du délire ; cepen^ dant, ces iHiUants avantage n'avaient pas été rempoTtèB sans des pertes sensibles; vu la forée numé« rique de V armée, EUe avait p^u vingt-deux hommes, chiffre énorme, qui témoignait de l'acharnement de la lutte et du coiirag^ avec lequd les Mexicains avaient combattu.
Parmi les morts, le comte avait à regretter quel-» ques4U» de ses officiws les plus aimés, iHTfives jeu-* nés gens qui s'étaient fait tuer à la tète de leurs sections en entraînant leurs soldats.
Le comte, bien que ses habits fussent odblés de
SâS GUIIOMilXiL
balles, n'avait pas reçu une égratignure; on aurait dit qu'un charme le protégeait, car nul moins que lui n'avait épargné sa vie pendant le combat. Toujours il avait été au plus épais de la mêlée en avant des plus braves de ses compagnons, les encourageant du geste et de la voix, dédaignant de se servir de son sabre autrement que pour parer les coups qui lui étaient portés de trop près, et fsdsant à la fois l'olBce de chef et de soldat.
Aussitôt la bataille terminée, le comte s'inst^dla au Cabildo^ oà les autorités mexicaines furent cen- Toquées afin de s'entendre avec hii pour aviser à la sûreté de la ville* Don Comelio ne l'avait pas quitté pendant le combat ; il avait fait bravement son dev(Àr à ses côtés.
— Don GomeUo, lui dit-il, je suis content de vous, vous vous êtes vaillamment comporté ; je veux vous récompenser en vous donnant une mission de confiance de la plus haute importance. Êtesvous trop fatigué pour monter à chevsl t
— Non, sefior conde ; d'ailleurs vous savez que je suis un ginetê émérite.
' — C'est vrai. Voici deux lettres : une pour don Rafaël ; vous la remetrez en passant à l'hacienda del Milagro; Fautre, quand vous serez en vue de la Magdalena, vous déchirerez la preqûère enveloppe tjui la recouvre, ^et vous la porterez à l'adresse que vous lirez ; alors en supposant que vous soyez aurrëté et fait prisonnier en route, cette lettre ne doit pas être prise sur vous, nul ne doit en ecmoattre le cohtenu. Vous m'entendels.
— Soyez tranquille, senor cœide, le cas échéant* elle disparaltiiBu
— C'est bien I Maintenaat, prenez un cfaeval frais, et en route, sans perdre une seconde : il y va de la vie et de la mort.
— Je pars, don Ltiis, vous entendrez parler de moi. ^
Ces paroles furent accompagnées d'un sonrire sinistre qui passa inaperçu du comte. Don Cornelio sortit. Cinq minutes plus tard, on entendit les sabots de son cheval résonner sur le cailloutis de la rue.
Il était parti.
En ce moment, Valentîû entra. Le chasseur, d'ordinaire si calme, avait les traits bouleversés et semblait en proie à une agitation extrême. Il jeta en entrant un regard autour de lui.
— Que çfaerches-tu donc, lui demanda le comte^ et que signifie l'état dans lequel je te vois?
— Cela signifie, répondit Valentin... Mais, tiens, ceci vaut mieux : jette un coup d'œil sur ces papiers saisis par moi dans la maison du général Guerrero.
11 remit une liasse de lettres et d'autres papiers au comte ; celui-ci les parcourut rapidement des yeux.
— - Oh 1 s*écria-t-il en frappant du pied avec co-» 1ère,, une si grande ingratitude après tant de bienfaits I Mille démons ! Cette terre est donc maudite» que la trahison surgit de dessous chaque brin d'herbe 1
— Heureuseiz)ent que nous avons les preuves en main. Je me charge d'arrêter le misérable,
— U est trop tard I
f70 GUiinntLfti
' — Cmnmmt, trop tard t s'écria le disonem. Où e8t*il doqc t -
— n est parti avec une mission. de la plus haute impcM^tance, émt je l'ai chargé pour les clie& des
mécontents.
^ — Sacrebleu I s'écria le cliass^u*, que faire ? Il est évident que If. misérable va vendre nos secrets à TennemL ^
— Attends^ je hii ai donné une lettre pour don Rafaël, il ne peut faire autrement que de la.ro* mettre.
— C'est juste, quand ce ne serait que pour endormir les soupçons, je cours & l'hacienda del Milagro.
— Va, mon ami , malheureusement je ne puis t'accompagner.
— C'est inutile ; je te jure que si ce don Comelio du démon tombe entre mes mains, je l'écrase comme une vipère qu'il est. Adieu.
Le chasseur sortit rapidement du cabildo, et quelques minutes plus tard, suivi de Belhumeur, de FElan-Noir, de Curumilla et de la Tôte-d' Aigle, il galopait à toute bride sur la route de l'hacienda.
Le comte s'occupa alors, sans prendre un instant de repos, à organiser la tranquillité et la sûreté de la ville. La plupart des autorités mexicaines avaient pris la fiiite : il en nomma d'autres, fit enteirer les morts, installa une ambulance pour les blessés, dont li donna la direction au père Séraphin, dont le dévouement évangélique fut, dans cette circonstance, au-dessus de tous les éloges.
* Des postes et des corps de gai'de furent établis, et des patrouilles eurent ordre de parcourir la ville, afin de maintenir la tranquillité^ mesure de précaution
cmmouA. tri
iBUtfle, car les babHaats paraissaient aussi joyeux que les Français ; les mes étaient pavoisées, et par» tout on entendait les cris de : Vive la France t vive la Sonoral répétés avec une expression d'enthousiasme indicible.
* Lorsque le comte se fut acquitté de ces devoirs impérieux, son esprit n'étant plus surexcité par la nécessité du moment, la nature un instant vaincue reprit le dessus avec une force de réaction extrême, et don Luis s'affaissa presque évanoui dans le fauteuil sur lequel, depuis huit heures, il travaillait sans relâche.
Il demeura ainsi sans secours, jusque vers une heure assez avancée de la nuit, n'ayant pas la force de faire un mouvement pour appeler.
Enfin le capitaine de Laville entra : il venait rendre compte à son chef des résultats de la poursuite contre les Mexicains. Il Ait effrayé de l'état dans lequel il vit don Luis.
Le comte étfldt en proie à une fièvre violente mêlée de délire. Le capitaine appela immédiatement le chirurgien de la compagnie, et le ccnnte fut installé dans un lit fait à la hâte.
Le chirurgien ne se trouva pas \ ce fut un médecin inexidôn qtû arriva à sa place*
Cet homme déclara que le comte était altéint d*line dyssenterie, et il lui fit boire une potion qu'il prépara séance tenante.
Le comte tomba dans une espèce de sommeil léthargique qui dura près de dix heures*
Heureusement, le chirurgien de la compagnie accourut enfin. Après avoir jeté un coup d*osîl sur le comte et avoir examiné les quelques gouttes de potion deiueurées dans le verre, le docteur fit immé» *
272 CURPMIIXA.
diatemeât administrer au comte des csufe battue dans du lait et ordonna des frictions sur tous les membres avec des serviettes chaudes.
— Mais, docteur» lui fit observer le capitaine, quel traitement faites-vous donc suivre au comte? le médecin a assuré qu'il avait la dyssenterie.
Le docteur sourit tiistement;
— Oui, dit-il, il a la dyssenterie ; mais savezvous ce que lui a donné le médecin ?
— Non,
— De la belladone, c'est-à-dire du poison.
— Oh ! fit le capitaine avec horreur,
— ^ Silence l reprit le chirurgien; que ce secret demeure entre nous deux.
En ce moment, le médecin entra. C'était un petit homme replet, à la mine de chat effarouché.
Le capit£Ûne le saisit au collet et l'attira dans un coin de la chambre.
— Voye^, lui dit-il, en lui montrait le verre que le chirurgien tenait encore à la main,^ . De quoi était composée la potion que vous avez donaée au comte ?
Le Mexicain pâlit.
— Mais... balbutia-t-il.
— Du poison, misérable! reprit }e capitaine avec violence.
— Du poison? â'écria-^tril en levwit les bras et les yeux au ciel, il serait possible! Ohl mon Dieu! voyons donc.
Il examina le verre avec une feinte attaition.
-r- C'est vrai, reprit-il au bout d'un instant, qikeïLe inadvertance/ per dm I
Le mot parut si précieux aux deux Français que, malgré leur col&re et leur inquiétude^ Us ne purent
ûmrmïLLA. S78
T^ms y tenir et partirent d'un édat de rire homé^ rique.
Le petit docteur profita de cet accè» dfe gaieté pour s'^squivér tout doucement, et depuis, quelcpies recherches qu'on fît, on ne le retrouva pas ; il avait probablement quitté la ville.
Cependant, grâce aux soins intelligents et affectueux du docteur, les effets^ du poisoii avaient été neutralisés ; le comte se sentit un peu mieux et doniia Tordre que la compagnie se réunit à l'instant dans le patio du Gabildo.
Cet ordre fut exécuté rapidement, et, tme heure Bja^s, là compagnie était rangée en armes dans la cour^ "»
Le comte de^aidit appuyé sur le bras du capitaine de Laville^
— Mes compagnons, dit-il, je suis malade, vous le voyez ; cependant je vous ai réunis pour vous faire connaître un ^gagement que j'ai pris en votre nom envers les habiUmts d'Hermosillo ; f ai certifié que quand bien même vous marcheriez sur des piles de piastres et d'onces, vous ne vous baisseriez pas pour les ramasser. Ai-je eu tort ?
— Non! s'écrîèrent^îls, vous avez eu raison, au contraire,
— Nous ne sommes pas des pirates, quoi qu'on en dise, reprit le comte, l'heure est venue de le prouver.
— Nous le prouverons 1
— Merci, mes compagnons.
La compagnie rompit les rangs, elle tint scrupuleusement sa promesse; pas une boucle de ceinture ne fut enlevée par ces hoosEiied à nmàé ûus, et qui
27& ffOhVMUUA,
4^9018 quaM uvhb «ndaraioat lea plus homblefi pnvalions.
Cependant l'état du comtef loin de s'améliorer, enipirait au omtfaire de jour en jour, malgré les soins empressés du doeteur etdupère Séraphin , qui s'était installé auprès de son ]it et ne le quittait pas*
Gbes d<Hi Lms, l6 moral tuait le physique. Depuis kd^partdedon Gornejio, le comten'a¥aitreçu aucune nouvelle bI de l'Espagnol ni de Valentin. Deux hommes fidèles, expédiés à l'hacienda ddl Milagrô^ n'étaient pas revenus, et ni don Rafaâ. ni doâa An^ gek ne donnaient signe de vie. .
. Ce silence devenait incompréhensible. D'un autre côté, la situation de la compagnie se faisait à chaque instant plus grav9; le comte, mattrcs d'une ville puissante, se trouvait plus isolé qu'auparavant ; les pueblos qui devaient ae soulever ne bougeaimit pas; l'homme, auquel le comte avait écrit et qui s'était en^ gagé à donner le signal de la révolte ne répondait pas à l'appel qui lui était fait et demeurait indifférent aux prières réitérées ^e lui adireasait don Luis«
Malheureusement, la dyssenterie est ime de ces ai&éuses maladies qui annihilent complètement les £^ultés de l'homme; pendant un assez long espace de temps le comte fut incapable de s'occuper de rien.
Lesenor Pavo était accouru en tonte hâte de Guay^ mas à Hermosillo, en apparence pour féciliter le comte sur son beau fait d'armes^ nuds en réalité afin de le trahir plus facilement . Don Luis étMt seul, sans amis auxquels il pût se fier, couché sur un lit de doulewt intérieurement Aévcyé d'uA^ JBftuiétHdft mortelle et ep proie à un
.eDBiafii.Li. 275
.{mfiHid désespoir de se voir rédiat à Timpuifisaiice et de pprdre le fruit de ses travaux et de ses fatigues»
Le capitaine de Laville, le seul homme auquel il aurait pu se fier en ce moment, était atteint de la même maladie que son chef, et, comme lui, incapar ïÀe d'agîr«
Le senor Pavo profita babitement de cette position pour répandre des germes de désaâection parmi les Français.
Le comte était l'âme de la compagnie, le seul lira qui la Dsôsait compacte et imie; s'il manquait, tout manquait & la fois.
Alors un système fut organisé dans Tombre par le seâor Pavo. Ce système consista en démœistrations continudles de la piurt des aventuriers, qui, à chaque heure du. jour, venaient ks uns après les autres ex«poser au comte les gri^sles plus ridicules et le menacer de T abandonner. Enfin les cboses en yin-f rent à un tel point, qu'il fallut prendre un parti définitif.
Deux moyens se présentaient.
Le premier, de renoncer aux bénéfices de la vio^ toire d'Hermosillo et de se mettre en retraite sur Guaymas; ce moyen était suggéré an comte par le représentant français le senor dcm Antonio Mondes Pavo.
Le second était d'attendre à Hermosillo, en sa maintenant par la force et même par la terrem* et en d'exposant à soutenir un si^e, les secours qui ne pouvaient tard^. d'arriver de Californie^ où ils s'or-^ ganisaient rapidement, tant la nouvelle de T éclatante victoire remportée par le comie avait éleetrisé ies