‹ CurumillaChapitre 6 sur 8 · cQunauiA · texte numérisé non relu

cQunauiA

en SoQora; les routes sont infestées de marandeuVs,

dit doQ Rafaël ; il est bon de prendre certaines -jpré^ cautions.

Le général hocha la tète.

-;- Fort bien» caball^o, rq)rit-il sëdiement ; mais . il ne me platt pas à moi de voiif tant d'hommes amiés sans motif légal. Jetez vos armes^ messieurs.

Les peones regardèrent leur maître : celui-ci se mordit les lèvres* mais il lefit signé d'obéir.

Toutes les armes furent alors jetées sur le sol.

— J'en suis fâché» don Rafaël, mais je vais laisser .une garnison dans votre hacienda. Vous et toutes les personnes qui sont ici, vous êtes mes prisonnier^, préparez-vous à me suivre à Guaymas.

— £str-ce ainsi <)ue vous me récompensez de vous avoir introduit dans ma maison i dit amèrement don Rafaël.

— J'y serais entré de gré ou de force, reprit sévèrement le générait et» maintenant, faites venir ma fille à l'instant»

— Me voici, mon p^, dit la jeune fille en apparaissant sur les marches supérieures du perron.

Dona Angola descendit lentement dans la cour, marcha vers sou père et s'arrêta à deux pas de lui.

— Que me voulez-vous ? lui 4itrrellc.

— Vous intimer l'ordre de me suivrje, rendit-il sèchement.

^- Je ne puis faire Autrement que de vous obéir,reprit-elle. Seulement, vous me connaissez, mon père, ma résolution est itf^ranlable. J'ai entre les mains les moyens de me sousu^aire à Votre tyrannie' lorsqu'elle me paraîtra trop lourde à souffrir. Votre conduite réglera la mienne« Maintenant, partons 1-

CUBTJMIIU: fiôî

La seule affection qui restât vîvt et pure flans le cceiirde rarabitieux, c'était son am.ur pour sa fille, mais cet amour était immense, sans bornes. Cet homme, qui ne reculait devant aucune a^.tion, si cruelle qu'elle fût pour atteindre le but qu'il s'était proposé, tremblait devant le froncement de sourcilà de cette enfant de seize ans qui, sachant le pouvoir tyrannique qu'elle exerçait sur son père, en abusait sans scrupule. De son côté» don Sébastian connaissait la volonté de fer et le caractère indomptable de sa fille. Aussi tremblar t-il intérieurement en écoutant sa froide déclaration, bien qu'il n'en laissât rien paraître.

11 se détourna d'un air de dédain et donna Tordre du départ.

Un quart d'heure plus tard, tous les prisonniers étaient en route pour Guaymas, et il ne restait dans l'hacienda que le général don Ramon et dona Luz, surveillés par ^ne garnîsoii de cinquante hommes, commandée par un officier qui avait ordre de ne les laisser communiquer avec personne.

Valentin, en voyant le général sitôt remis dé s» défaite, avait jugé la position d'un seul coup : avec sa perspicacité habituelle, il avait compris que,, grâce à la trahison de don Comelio, les pueblosne se soulèveraient pas, que les hacienderos qui avaient engagé leur parole au comte resteraient à l'écart^ que la révolte avorterait, et que le comte, malade et abandonné de tout le monde, en serait peut-être réduit bientôt à traiter avec l'homme qu'il avait vaincu. Voilà pourquoi il avait engagé don Rafaël à ne pas tenter une résistance inutile qui n'aurait pu que le compirometti*e, et du même coup il avait persuadé à

doDa Angda de feindre de consentir k accepta les conditions de son père et à retourner avec lui.

On voit que le chasseur avait bien raisonné et que ses prévisions étaient justes.

Cependant il s'était trompé en supposant qu'il parviendrait à avertir son frère de lait de ce qui s'était passé : les ordres donnés par le général à l'égard des prisonniers furent exécutés avec une si grande ponctualité qu'il lui fut impossible même de donner dt ses nouveUes au comte.

Maintenant que nous avons rapporté les faits qui s'étaient passés à l'hacienda, nous reprendrons notre récit et nous arriverons au dénouement de ce long drame»

Betow élu Sanglier imr lu ateiite»

C'est à Guaymas que nous irions le lecteur de nous suivre un an environ après les événements que nous avons rapportés dans notre dernier chapitre.

Un homme, revêtu du costume militaire se rapprochant beaucoup de l'uniforme mexicain, se promenait de long en large, les bras derrière le dos, dans uu salon somptueusement meublé*

Cet homme paraissait être fortement préoccupé ; ses sourcils se fronçaient, et parfois il jetait, d'un air d'impatience, les yeux sur une pendule placée sur une console»

Cet homme attendait évidemment quelqu'un qui

omiMiitA* tôt

n'arrivait ^as, son impatience et sa mauralse humeur croissaient d'instant en instont; il Tenait de reprendre son chapeau jeté sur un meuble, proba* blement dans Tintention de se retirer, lorsqu'une porte s'ouvrit et un domestique annonça:

; — Son Excellence le général don Sébastian Guerrero.

— Enfin ! grommela entre ses dents le visiteur. , lig général parut. Il était en grand uniforme.

- — Pardonnez-moi, mon cher comte» dit-il d'un ton affectueux, pardonnez-moi de vous avoir fait aussi longtemps attendre ; j'ai eu une peine infinie h pie débarrasser des importuns qui m'obsédaient; enun me voici tout à vous et pi'êt à écouter avec Fattention convenable les communications qu'il vous plaira de me faire.

— Général, répondit le comte, deux motifs m'am4« œnt aujourd'hui : d'abord le désir d'obtenir de vous une réponse claire et catégorique au sajet des propo* sitions que j'ai eu l'honneur de vous faire il y a déjà quelques jours ; ensuite les plaintes que j'ai à vous adresser au sujet de certains faits fort graves qui ont eu lieu au préjudice du bataillon français, et dont 9ans doute, ajouta-t-il avec une certaine ironie dans la voix, vous n'avez pas eu connaissance.

— En voici la première nouvelle, monsieur^ le comte; croyez que je suis résolu à rendre bonne et entière justice au batsuUon français, àxmt je n'ai eu qu'à me louer depuis son organisation, tant à cause de la bonne conduite de tous ses membres indistinctement, que pour les services qu'il n'a cessé de rendre.

sot cimDMiuub

de- bonnes paroM, générah poiirqiioi faut41 qu'elles soient stériles?

— Vous TOUS trompez, oomte; bientôt j'espère vous prouver le contraire. Mai^ laissons cela quanta présent et venons aux griefs dont vous avez à vous plaindre. Explique^vous»

Les deux personnes qui causaient sur ce ton ami* cal et se prodiguaient les sourires étaient, l'un le général Guerrero, l'autre le cooitç Louis de Prébois- Cr^icé, ces deux hommes que nous avons vus ennemis si acharnés.

Que $'étaît-il donc passé clepuîs le traité de Guaymas? Quelle raison assez. puissante feur avait fait oublier leur haine? Quelle communauté d'idées pouvaît-il exister entre eux pour avoir produit un changement si extraordinaire et si inexplicable ?

C'est ce que nous demandons au lecteur la permis^sion de lui expliquer avant d* aller plus loin, d'autanplus que les faits que nous allons rapporter montrent le caractère mexicain dans tdut son jour.

Le général, après le succès du fraité de Guay mase et la façon dont, grâce à la trahison de don Comelio , le soulèvement des pueblos avait été arrêté , ei'ut avoir complètement gagné sa cause et être à tout jamais débarrassé du comte de Prébois-Crancé.

Celui-ci ", malade presqtfà l'extrémité , incapable de rassembler deux idées, avait reçu l'ordre de quitter immédiatement Guaymas.

Ses amis, rendus à la liberté après la signature du traité, s'élaient bâtés de se r^dre auprès de lui. Valentio' l'avait fait transporter à Mazatlan, où le comte s'était peu à peu rétabli; puis tous deux étaient partis pour San-Francisco, laissant en

CUIUMULA. SSA*

Sonora Gurunulla, chargé de les tenir au cowant de»

événements, . ;

Le général s'étsât jiait un mérite auprès de aa fille ^ la g4néro$ité avec laquelle il avait traité le comte \ puis il l'avait, en apparence, laissée libre de ses aç^^ tiens, espérant qu'avec le temps elle oublierait spn amour et consentirait à seconder certains projets qu'il ne lui laissait pas encore entrevoir, mais qui^ consistaient à la marier à un des personnages les plus influents du Mexique. , ' ,

Cependant, des mois s'étaient éceulés; le général, qui comptait sur l'absence du comte et surtout sur le manque de nouvelles de lui, pour guérir sa fille de ce qu'il nommait sa folié passion, fut tout étonné lorsqu'il voulut, un jour, causer avec elle des projets qu'il nourrissait en secret et du mariage qu'il projetait pour elle, de l'entendre lui répondre nettement ceci.

— Mon père, je vous ai dit que j^épouserài Je comte de Préboiè-Craneé , nul autre n'obtiendra ma main , vous-même aviez consenti à cette union, je me considère donc comme liée à lui , et tant qu^I vivra je lui demeurerai fidèle.

* Le générai fut d^abord assez interloqué de cette réponse. Bien qu'il èonnût la fermeté du caractère de'sa fille, il était loin de s'attendre à une persistance si obstinée. Cependant au bout d'un instant il, reprit sa présence d'esprit, et se penchant vers elle il 1& baisa au front en lui disant avec une feinte bon* homie : . .

-^ Allons^ méchanteenfant, le vois qu'il faut que je fasse ce que tu veux, quoiqu il lïi'en coûte, boanoiQiiPf ^ Sic^i. j^ tâcl^ray j'essaierai» il

SM CUAUMIUA.

ne tiendra pas àmoi <iue tu revoies celui que tu aimes.

— Oh t mon père» serait-il possilde? 8*écria-t-«lle avec une joie qu'elle ne put contenir» parleriez-vous sérieusement ?

— On né peut plus sérieusanent, mauvaise» ainsi séchez vos larmes» reprenez votre galté et vos belles couleurs d'autrefois.

— Ainsi je le reverrai ?

— Je te le jure»

— Ici?

— Oui» ici» à Guaymas.

— Oh I s'écria-t*-elle avec élan, en lui jetant les bras autour du cou» et Tembrassant avec tendresse» en même temps qu'elle fondait en larmes» oh I que vous êtes bon, mon père» et que je vous aimerai si vous faites cela 1

— Je le ferais te dis-je» répondit-il» ému malgré lui de cet amour si vrai et si passionné.

Le général avait déjà formé son plan dans sa tète^ plan que nous allons voir se dérouler dans toute sa lûdeun

De la réponse que sa fille lui avait ùit»^ don Se* bastian n'avait retenu que ceci :

Tant que h comte vivra, fe ttd demeurerai fidéie.

La pauvre doiia Angela venait sans tfeà douter de aire germer dans le cerveau de sxm ptoa le plus horrible projet qui se puisse imaginer.

Deux jours plus tard» Gumurilla partait pour San-Frandsco» chargé d'une lettre de la jeune fille pour le comie» lettre qvd devait avoir une infeem^e

immense sur les déterminations ultérieures de don Luis.

Les Mexicains avaient été si magnifiquement battus par les Français à Hermosillo, qu'Us avaient conservé d'eux le phis touchant et le plus respectueux souvenir. Le général Guerrero, qui, ainsi que le lecteur a été à même de le voir, était rempli d'imagination, avait fait une réflexion pleine de logique et de bon sens à ce sujet; il s'était dit que si les Français avaient battu à plate couture les Mexicains^, qui, on le sait, sont des soId|its extrêmement redoutables, à plus forte raison ils battraient les Indiens, et même au besoin les yankees, ces gringos, comme les nom* ment les Sud-Américains, dont ils ont une terreur affreuse, et qu'ils s'attendent à chaque instant à voir envahir le Mexique. En conséquence de son raisonnement, le général Guerrero avait formé à Guaymas même un bataillon entièrement composé de volontaires français commandés par des officiers français, et dont le service se borna provisoirement à faire la police du port et à maintenir Tordre dans la ville.

Malheureusement, le chef de ce bataillon, officier probe et bon soldat, n'était peut-être pas complètement l'homme qui aurait dû se trouver à la tête de ces volontaires. Ses idées un peu étroites et mesquines n'étaient pas à la hauteur de la position qu'il occupait, et des mésintelligences graves ne tardèrent pas à éclater entre les Mexicains et les étrangers, mésintelligences probablement encouragées en dessous main par certaines personnes influentes, meis qui placèrent le bataillon, malgré l'esprit conciliant de son chef et les efforts qu'il tenta pour rétablii te

-296 auujaiiUJU

ûM accord, 4âBS une position assez tUfQcilç et qm naturellement devait s'aggraver de jour en jour.

Deux partis se formèrent dans le bataillon : l'un, hostile au commandant^ parlait avec affection du comte, dont le souvenir était encore palpitant en Sonora, regrettait son absence et formait des \œu^ pour son retour ; l'autre, sans être dévoué au commandant, lui restait cependant attaché à cause de r honneur du drapeau; mais le dévouement était tiède, et nul doute que s'il arrivait un événement imprévu, ces hommes se laisseraient entraîner par les circonstances.

Sur ces entrefaites, le général Alvarez s'était prononcé contre Santa- Anna, président de la république, et appelait à la révolte tous les chefs de corps disséminés dans les provinces.

Le. général Guerrero hésitait, . ou du moins semblait hé^ter à se déclarer pour l'un ou l'autre.

Tout à coup on apprit avec étonnement, presqae avec stupeur, que le comte de Prébois-Crancé avait débarqué à Guaymas.

Voilà ce qui était arrivé :

Aussitôt après sa conversation avec sa fille, conversation que nous avons en partie rapportée, le général avait été faire une visite au s^nor don Antonio Mendez Pavo : cette visite avait été longue, les deux personnages avaient longtemps et secrètement causé ensemble; puis le général avait regagné sa maison en se frottant les mains»

Cependant le comte était à San-Francisco, triste

et soipbre, honteux dni résultat d'une expédition si

bien commencée, furieux contre les traîtres qui

.rayaient fait avorter, et, avouons-le^ brûlapt,

jnalgpé I^ sagei? exhortations de Val^tia ;: de pi'endre sa revanche. . . '

. De plusieurs côtés à la fois, des personnes iûr fluentes engageaient le comte à faire une seconde expédition; on lui proposait T argent nécessaire pour acheter des armes et enrôler des volontaires ; Louis avait eu des entrevues secrètes avec deux aventuriers hardis, le colonel Wîdker et le colonel Fremont, qui plus tard se porta ^candidat à la présidence des Etats-Unis. Ces deux hommes lui avaient fait des o&es avan^euses, mais le comte les avait repoussées, grâce à la .toute-puissanté intervention du chasseur;

Cependant le comte était tombé dans une mélancolie noire ; lui ^ doux et si bienveillant était devenu cassant, sardonique ; il doutait de Jui. et des autres» Les trahisons dont il avait été victime avaient aigri son caractère à un point tel que ses meilleurs amis commençaient à s'inquiéter sérieusement.

^ . Jamais il ne parlait de dona Angela, jamais son nom n'arrivait de son ccsur à ses .lèvres; mais sa main cherchait souvent sur sa poitrine la relique qu'elle lui avait donnée lors de leur première rencontre, et quand il était seul, il la baisait aveis amour en versant des larmes.

L'arrivée de Curumilla à San-Franciaco produisit un véritable coup . de théâtre ; ie comte parut subiteu^nt avoir recouvré toutes ses espérances et toute» aes illusions, le sourire reparut sur ses lèvres et de fugitifs reflets de gaîté éclairèrent, son. front»

A la suite de Curumilla arrivèrent deux hommes que nous ne nommerons pas afin de ne pas souiller les pages ie ce livre, ~

SOO amuMitu*

Ed qoelqoes jonre ces hommes, sirfyast sans doute les instructions qu'ils avaient reçues, s^empa^» Tèrent complètement de l'esprit du comte et le re-* jetèrent dûis le torrent dont son frère de lait avsdt eu tant de peine à le retirer.

Un soir que tous deux étaient assis dans la chambre d'une maison qu'ils habîtaieut en commun, ils fumaient après avoir pris leur repas.

— Tu viens avec moi, n'est-ce pas, frère? dit le comte en se tournant vers Yalentin.

— Tu pars donc déddémentf répondit celui-ci avec un soupir.

— Que faisons-nous ici?

- — Rien, c'est vrai ; la vie m^y pèse comme à toi, mais nous avons devant nous le désert sans bornes, les immenses horizons des prairies ; pourquoi ne pas reprendre notre heureuse vie de chasse et de liberté, au lieu de se fier aux fallacieuses promesses de ces Mexicains sans cœur, qui t'ont déjà fait tant souffrir et dont les inftmes trahisons ' t'ont conduit où tu en es?

— Il le faut, reprit le comte avec résolution.

— Ecoute, dit Valentin, tu n'as plus cet enthousiasme ardent qui te soutenait dans ta première expédition ; la foi te manque ; toi-même, tu ne crois pas à la réussite.

— Tu te trompes, frère; aujourd'hui plus qu'à cette époque, je suis certain du succès, car j'ai pour auxiliaires ceux-là même qui jadis étaient mes ennemis les plus acharnés.

Valentin partit d'un éclat de rire railleur, \ — Tu en es encore là? lui dit-il.

Le comte rougit.

CURUMÎUA. SOI

— Eh bien, non, dit-iU Je ne te cacberai rien. Mon destin m'entraîne; je sais que ce n'est pas i la conquête, mais à la mort que je marche t Mais, peu m'importe, il le faut, je veux la revoir ! Tiens, lis.

Le comte tira de sa poitrine la lettre que lui avait apportée Curumilla et la remit à Yalentin.

Celui-ci la lut.

— Bien, dit-il. Je préfère que tu sois franc avec moi. Je te suivrai.

— Merci! mon Dieu, ajouta-t-il avec mélancolie, Je ne me fais pas illusion ; je connais ce vieux proverbe latin qui dit : Non bis in idem; ce qui une fois est manqué Test pour toujours ; je ne me laisse pas tromper par les protestations hypocrites du général Guerrero et de son digne acolyte le senor Pavo ; je sais parfaitement que tous deux me trahiront à la première occasion. Eh bien, soit 1 j'aurfii revu celle qui m'attend, qui m'appelle, qui est tout pour moi, enfin ; si Je tombe j'aurai une mort digne de mm, la route que J'aurai tracée, d'autres plus heureux la sui-^ vront et porteront la civilisation dans ces contrées que toi et moi nous avions rêvé de rendre libres.

Valentin ne put s'empêcher de sourire tristement à ces paroles, qui résumaient complètement pour lui le caractère du comte, composé étrange des éléments les plus divers et où la passion, l'enthousiasme et Torgueil s'entre-choquaîent comme à plaisir.

Le lendemain Louis ouvrit des bureaux d'enrôlement, et quelques jours plus tard il s'embarquait sur une goélette avec ses volontaires.

Le voyage commença sous de mauvais auspices, tes aventuriers firent naufrage ; sans Curumilla» qui

le sauva au p^ril de sa vie, c en ét^it fait du4;omte. • Les aventuriers demeurèrent une douzaine de jows abandonnés sur un îlot.

— Des Romains auraient vu un présage dans notre naufrage, dit le comte en soupirant, et ils auraient renoncé à une expédition si malheiireuseo^nt commencée.

— Nous serions sages de suivre leiu* exemple,' répondit Valentin avec tristesse, il en est temps encore.

Le comte haussa les épaules sans répondre, Quel (jues jours plus tai^d ils arrivèrent à Guaymas.

Le sefior Pavo reçut admiiablement le comte et voulut lui-même k présenter au général.

•- — Je veux faire votre paix, lui dît-îl.

Don Luis^se laissa conduire* Le cœur lui battait en songeant qu'il allait peut-être revoir doua Angola.

Il n'en fut rien.

Le général fut extrêmement gracieux pour- le comte; il lui parla avec une feinte franchise et parut prêt à accepter ses propositions.

Don Luis lui amenait deux cents hommes, des armes, et mettait son épée à sa disposition, s'il avait l'intention de se jobdre au gouvernepx-général Al varez»

Le général Guerrero, sans répondre positivement à ces avances, laissa cependant voir qu'elles ne lui déplaisaient pas; il alla même plus loin, car il pro* mit presque au comte de lui donner le commandement du bataillon français, prom,esse que le comte eut de son côté l'air d'accueillir avec le plus grand plaisir»

; Cette entrev^ue fut suivie de plusieurs autres, où,.

CURIJ1III1.A^ SOS

à part les protestations sans nombre :<]Qe le génA*aI prodigua au comte, celui-ci né pût rien obtteîr, excepté une espèce d'autorisation tacite d'exercer, dé concert avec le chef du bataillon, le commandement des volontaires.

Cette autorisation ôit du reste plus nuisible qu'utile au comte, car elle indisposa contre lui une grande partie des Français, qui ne voyaient qu'avec peine le nouveau chef que lé général {Mrétendait leur imposa. -

Depuis huit jours^ que le comte était à Guaymas,; le général ne lui avait pas dit un mei de doâa An<f gela, et il lui avait été impossible de la voir.

Le jour où nous le retrouvons ches dou Sebas^ tian, les choses, entre les habitants et les Français, en étaient arrivées à un tel point qu'une répressionr immédiate était urgente, afin d'arrêter peut-être de grands malheurs. Plusieurs Français avaient été in» suites, deux avaient même été poignardés en pleine rue; les civicos et les habitants proféraient de sourdes menacés contre les volontaires, il y avait dans l'air ce je ne sais qum qui présage les grandes cata^.* trophes, et que l'on ressent sans qu'il aoh; possible de l'expliquer^

Le général feignit de ressentir vivement Tinsulte faite aux Fnmçais^; il promit au comte que bonne et. prompte justice serait faite et que les assassins se^* raient arrêtés. >

La vérité était que legénéral, avant que de frapper le grand coup qu'il méditait, voulait laisser arrivée lés nombreux renforts ^u'il attendait ^'fiermosilkir aTm d'écraser les Français et qu'il ne cboxbait qu'à: gagner du temps. • ' i

80A cv%vmtiA*

Le comte fleretinu

Le lékidemain les insnites reoommeiicërent ; les Français aperçurent, se provenant et se. paradant dans les mes» les assassins que la veille le général avait promis de punir.

Alors une sourde fomentation commença à agiter le bataiUon et une nouvelle députation» à la tête de laquelle fut placé le comte, fut envoyée au général.

Le comte demanda péremptmrement que justice fût rendue, que deux canons fussent livrés au bataillon pour sa sûreté, et que les civicos fussent imniédiatafnent désarmés, car c'étaient surtout oes hommes, gens sans aveu, pour la plupart sortis de b lie du peuple, qui occasionnaient tous tes désordres.

Encore une fois, le général protesta de son bon vouloir pour les Français, leur promit de leur remettre d^K canons, mais il ne voulut pas entendre parler du désarmement des civicos^ disant qifô cel acte pourrut indisposer la population et produire un mauvais effet.

En accompagnant les Français jusqu'à la porte de son salon, il leur annonça que pour leur prouver la confiance qu'il avait en eux, il irait lui-même et sans suite écouter leurs griefs à leur caserne..

La démarche qiie tentait le génél^l était hardie, par cela mâme elle devait réussir, surtout avec des Français,' connaisseurs en bravoure et justes appréciateurs de tout ce qui est audacieux.

Le général tint sa promesse, il se rendit en édet ieul an quartier français, malgré les recommandations de ses officiers ; il répoi^t m4me à ce sujet un mot qui prouve combien il connaissait le caractère d^ poire nation et celui du Gomte4

Un cdonel, entra autres» lui remontrait VimpruT* dence de se livrer ainsi sans défense entre les mains d'hommes exaspérés par tes vexations de toutes sortes qu'ils souffraient depms si longtemps.

— Vous ne savez pas ce que vous dites, colonel, les Gaulois ne ressemblent nullement aux Mexicains; chez eux le point d'honneur est tout. Je sais fort bien qu'on agitera la question de me retenir prisonnier ; mais il est un homme qui n'y consentira jamais et qui me défendra quand mfene ; cet bomine est le comte de Prébois-Crancé.

Le général avait deviné juste, tout arriva comioie îl Tavait dit; ce fut lé comte quî s'opposa avec énergie à son arrestation, qui déjà était presque résolue.

Don Sébastian sortit comme il était entré, sans qno nul osât faire entendre uns parole de reproche contre hii ; au contraim, grâce à la mielleuse éloquence dont îl était doué, il parvint à retourner si bien les esprits en sa faveur, que chacun l'accabla de protestations de dévouement et qu'on lui fit presque une ovation.

Le résultat dé cette audacieuse visite fut imfaiense pour le général; car, grâce à Teffet qu'il était parvenu à produire sur la masse des vôlontatres, la divi* sion se mit entre eux aussitôt après son d^>aft, et ils 13e purent plus s'entendre ; les uns voulaient la paix quand même, les autres demandaient la guerre à grands cris, soutenant qu'on les trompait et qu'ils seraient encore une fois dupes des Mexicains.

Ceux-là avaient raison, ila voyaient juste ; mais, ainsi que cela arrive toujours, ils ne furent pas écou-» tés, et pour en finir on prit un moyen mixte, ce qui est toujours mauvais en pareille circonstance, c est-àdire qu'on institua une commission chargée de s'en**-

IM coEimiixâ.

témlte av^ le gouvernement povr régler lef ûitérfets dubalaillon.

Comme on le voit, U mine était bourrée ; une étincelle suffisait pour allumer un incendie immenee.

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fN w » m » iiffm 0iit 4m im Win*

\ Il était nuiti dans une petite maison de Guaymits, Louis et Valeutin causaient ^ la lueoir d'un maigrer candil» qui ne répandait qu'une cUu'té iumeuse et tremblotante ; ils discutaient entre eux les moyens à employer pour brusquer le déno^lment des s(»n* bres macbinations dans lesquelles, avec un art diabolique, le général Guerrero était parvenu à les euvdopper, tandis que dans un coin de la salle Gurumilla dormait pasiblement,

«— Je l'avais prévu, dit Valentin ; maintenant il est trop tard pour reculer, U faut agir énergique* ment; sans cela, (u es perdu*

-^ Eb I mon ami* |e h suis de toutes laçons,

-T- Allons, v^-ttt u^intenant te laisser abattra quand a sonné rbeuro du danger?

. -^ Ce n'est pas lui que je redoute, il sera 1^ bien» venu. Je vendrais mourir, frère.

— Voyons, sois homme ; rq3>rends courage. Seulement, bâte-toi. As4u remarqué ces armes et cee munitions qui arrivent continuellement? Crois-moi, finissons-en, d'une façon ou d'autre, le plus tôt pw»ibïe, ,

r —Oui; je' sais comme toi que le général tious trompe ; maie ces volontaires ne sont pas ceut que j'avais à Hermosillo. Ceux-ci hésitent, ils ont peur, que sais-je? Lear commandant est incapable d'agir; c'est un homme mon et sans initiative. Avec de pareils gens, nous n^arriverons à rien.

— J'en ai peur; cependant mieux vaut savoir à quoi s*en tenir tout de suite que de continuer plus longtemps à demem*er dans une telle incertitude.

— Demain, les délégués doivent aHer trouver le général.

— Qu'ils sdllent trouver le diable, ils seront au moins certains d'avoir nno réponse catégorique, dit Valentin avec impatience.

En ce momentt deux coups légers lurent frappés à la porte de lame,

— Qui peut venir si tard? dit le ccmite, je n'at^ tends peraonne.

— C'est égal, voyons toujours, fit Valentin; ce sont souvent ceux qu'on n'attend pas qui sont les plus agréables à recevoir*

Et il alla ouvrir la porte* : A peine fut-elle entr'onverte, qu'une femme se piécipita dans la maison en criant att chasseur d'ime v^ix entrecoupée par la terreur :

— Voyez 1 voyez 1 on me suit I Valentin s'élança au dehors.

Bien que cette femme fAt tapada, c'est-à-dire qiie ses traits fussent entièrement cachés sous son rebozo, cependant le comte la reconnut aussitôt. Quelle autre femme quedofiâ Angola pouvait ainsi >^nir le voir?

C'était elle, en effet.

nos ^ ctRUMirxA.

Le comte la reçut à demi évanoine dans âes bras, retendit sur une bntacca et se mit en devoir de lui prodlg er tous les soins qu'exigeait son état.

-^ Au nom du ciel I parlez, qu'avez-vous 7 s'écriat^il ; que vous est -il arrivé ?

Au bout .d*un instant la jeune femme se redressa, elle passa à plusieurs reprises sa main sûr son (iront, et regardant le comte avec une expression de bonheur immense :

— Enfin, je vous rards^ mmi amour 1 s*écriat-elle en fondant en larmes et en se jetant éperdue dans ses bras*

Don Luis lui rendit ses caresses et diercha à la calmer.

La jeune fille était en proâe à une surexcitation nerveuse étrange; ses grands yeux noirs étaient hagards, son visage pâle comme celui d*une morte, tout son corps agité do tressaillements convulsifs.

— Mais enfin, mon enfant, qu avez-vons ? Au nom du ciel, expliquez-vous; je vous en supplie, parlez, Angela, parlez si vous m'aimes*

— Si je vous aime, pauVre ch^ de mon cœur I -— pobre qtierido de mi carazon — dit-^lle avec un soupir en pressant sa main dans les siennes; si je vous aime ! Hélas ! je vous aime à en mourir, don Luis, et cet amour me tuerai

— Ne parlez pas ainsi, mon ange bien-aimé!

chassez ces sombres pe^asées ; ne songeons qu'à notre amour.

— Non, don Luis, je ne suis pas venue pour vous parler d'amour; je suis venue pour vous sauver.

*^ Pour iM sauver ! dit-it ayee we feinte gaieté ; me croyez^vous donc dans un &i grand péril? ,

— Don Li^is, vous courrez uû danger immense deo)din ; frenez garde à mes paroles, ne me regardez pas ainsi en souriant, demain vous s^ez perdu. Toutes les mesures sont prises, j'ai tout entendu : c'est borriUe I Et moi qui igucs'ais votre retour à Guaymas, voilà coomient je l'ai appris. Alors^ je suis accourue, folle» éperdue, vers vous, afin de vous dire ? Fuyez, fuyez, don LuisI

■ «— FuirI reprit^il pensiL Et vous, Angela, fai^ dra-t-il donc encore vous perdre, pour to^jourSt cette fois. Non, je préfère mourir I

— Mais je pars avec vous, moi. Ne suis-je pas votre fiancée, votre femme devant Dieu 7 Venez, venejf , don Luis ; partws, ne perdons paa une minute, pas une seconde ; votre cheval negro noua aura, mi deux heures, mis hors de toute atteinte* Surtout, prenez vos annes, car j'ai été espionnée par un homme pendant le trajet de cl^ mon père ici.

Elle parlait ainsi, comme on parie dans la fièvre, avec une volubiUté étrange. Le comte ne savait à quoi se résoudre. Tout à coup, un bruit assez fort se fit eirimdre dans la rue, et la porte, <pn n'était oue poussée, s'ouvrit toute ^ande»

— SauvezHQdoil sauvez-moi! s'écria la piiuvre enfant en proie 4 une terrem* indicible.

Don Luis sauta sur ses pistolets et se plaça réso*

lûment devant elle.

— Oh I tu viendras, misérable I dit au dehors la voix de Vatontin ; tu ne m'échapperas p^s. Allons, marche^ ou je te lacde avec mon poignardl

* Et, par on Tigomeux effort, kr dmsBenr entra dans la salle en trataânt après hi un homme qm Élisait de vains efforts pour se sauver*

— Fefme la porte, Lois, rejHit Valent; Mainte nant, mon digne es{HC»i, tu vas me montrer ta face -de traître, afin que je te reconnafose.

Valentfn s'était hftté d'oh&r à son fr^ de kit €unimina avait qoitté le coin où il donnait pré^ tédemment , il avait , sans prononcer mie parole', entraîné dona Angela derrière nn moustiqQaire qai ia cachidt complètement ; puis il avait pris le ean- 4il dans- sa main et s'était approché de ses amis< ^ Cependant le prisonnier opposait une résistimce désespérée pour empêcha qu'on ne distinguât- les 4raîts de son visage; mais U ne proférait pas uiiè -perde, se contentant de pouseer de sourdes ifi indistinctes exclamations de rage.

» Enfin, après une lutte assez kmgne, l'ineonntï sembla comprendre que tous stô efibrts seraient airains ; il se releva, se débarrassa, de son manteau et croisant les bras sur la poitrine : ;

' -«-Eh bten, regardez^nnoi dooe, puisque vous y •ienez tant, dit-il d'un tes de sarcasme* .1

— Don Comdio I a'émèrent les Français. ' w «-*^ M<ri-mème, mesèieurs. €omment voue ètes-ivous portés depuis que je n'ai- eu le plaisir de vous voir? reprit-il avec un aplonyï) suparbe/

— Misérable trattirel s'éeria Valentm^em s'élani^

^nt sur lui-

Le comte l'arrêta. .1

• -^Attends, dit-iL . - -

, — Je vous ai trains^ iimt vrai, uépoudit :do« Gornelio^-'^pris?. C'est w^que .{«aballlefMMiV j!avab

.«uiiDmuui^ ML

intérêt à le faice. Jte saU 49e que vom allez me .dire; qu^. vous m'avez rendu de grands services. Qu'est-ce que cela prouva» si vous m'avez en un seul jour fait phas de mal que vous ne m'avez fait de bien dans tout le cours de nos relations?

. — Je voitf^ al |ai| du mal, moi? VO10 mentez, misérable! ^

— Monsieur le comte, ri^ondit don GcimeMod'un ton de hauteur, je vous ferai observer que je suis gentilhomme- et que je ne puis admettre que vous me parliez coipme vous le laites»

r— Ce drôle est fou, syr mou êmiBr s'écda le cem€s avec un rire de pitié; laisse-le all^, frère, il est indigne de itotiio colèço U ' ne méiite que notre mépris- > . - '

— Non pasi répliqua vivement Valenttn; cet?

homme est l'âme daomée du génénl^ iioos ae pouvons le renvoyer ainsi.

— Mais qu'en ferons-nous ? tôt ou tard nous se^ rons obligés de le relÂcbei*.

— C'est possible, proyisoirem^t nous le <MMifie^ rons à Curumilla, qui se chargera de le garder*

L'Indien fit vui geste 4!as9eQtimént et iwirissant don Cornelio, il Tentraîna,

Celui-ci se laissa faii!e salas opposer la m<Hndre

résistance,

— Au revoir, messioMrs, dit'-il avec un sourire railleur. >i

L'-Indien lui jeta un regard d'Une éxpressôon indéfinissable et le fit passer (lans une autre pièce. '-

Dona Angola sortit de d^rière le moustiquaif e qui la cachait, - -

r- Je vous attends^ don Ï4uisi dit^tte*. ,.'.--

Cdvi^i secoua tristement la tè(e«

— Hélas 1 dit-il, je ne puis pas foir, ma vie i» m'appartient pas ; j'ai juré à mes comp^^ons de ne.pas les abandonner; si je iîiyais, je serais un traître.

DoSa Angela s'approcba de ku, et penchant gra^ cieusement sa tête :

-^ Adieu, don Luis, dit-elle, vous salissez en ca^ Mlero, suives votre destin; votre honneur est autant à mcM qu'à vous; je veisx qu'il soit sans tache : je n'insiste pas, adieu. Donnes-moi un baiser sur le front; nous ne nous reverrons que le jour de notre mort.

Tout à coup, un en s*^va dans la rue, tellement horrible, que les trois personnes tressaillirent de tareun

La porte s'ouvrit, et CuramiUa entra ; son visage était calme et sa marche aussi tranquille que de coutume.

— Vous êtes donc sorti par la pcnrte du coral, chef 7 lui demanda Valentin«

— OuL

— Hais don Comelio, qu'en aves-vous fût?

— Libre I dit l'Indien.

— Comment, libre ! s'écria don Luis.

— Il doit y avoir quelque chose là-dessous, reprit leehassew. Pourquoi avez*vous rendu la liberté àcet homme?

Gurumiila retira de sa crînture son couteau, dont • la lame était rouge de sang.

— Il n'est plus à craindre, dit*4L

— Vous l'avez tué? s'écrièrent les trois i^ersonoes. •— Non, dit-il; il est muet et aveugle*

GCIUIUIXA. SIS

— Oto ! s'écrièi'eot-ils avec un geste d'hdrreur, Gurumilla avait tout simidemeut» avec son couteau à scalper, crevé les yeux et arraché la langue de don Gornelio; puis, il l'avait conduit de l'autre côté de la ville et l'avait abandonné à son sort.

Valentin et Louis pensèrent qu'il était inutile d'adresser au chef des reproches qui ne remédieraient à rien« et que, du reste, TAuracan ne comprendrait pas. En conséquence, ils s'abstinrent de toute obs^ratioR.

Doiia ^ngela, malgré les viv^ instances du comte, ne voulut pas consentir à ce qu'il i'accompagn&t pour retourner chez son père; elle se retira, après lui avoir fiût, en se penchant à son oreille, cette dernière recommandation :

— Prenez garde à demain, don Luis I

Le comte sourit, et elle s'envola comme un oiseau, Isûssant bien triste et bien nue cette pauvre petite chambre que^ pendant quelques instants, elle avait illuminée de sa présence.^

— Allons, dit le comte en se laissant tomber sur une butacca dès qu'elle fut partie, il parait que c'est demain la fin; tant mieux. Seulement, celui qui me prendra le paiera cher.

Le Irademain, ainsi que cSela avait été convenu, les délégués des volontaires se présentèrent chez le général ; celui-ci les reçut comme à l'ordinaire : il leur prodigua les protestations et les promesses.

Les délégués insistèrent pour obtenir une solution. Don Sébastian, qui, sans doute, était prêt à frapper le coup, que depuis longtemps il méditait, changea de ton subitement et les renvoya en leur enjoigncmt d'attendre son bon plaisir.

Hà rCGBiaiiixA.

Les délégués se retirèrent exaspérés delaibUFberie ' de Thomme auquel ils avaient eu la f&iblesse de se fier, et qui maîntenaat leur prouvait qu'il les avtdt constamment joués.

Les volontaires attendaient avec anxiété k réponse que devaient leur apporter leurs délégués. Lorsque ceux^i eurent rapporté ce qui s'était passé, Texas-

- pératîon fut à son comble ; te cri aux armes fut poussé et chacun se prépara au combat.

Le chef du bataillon ne savait auquel ^entendre.

— Faites former le carré, lui dit le cj^te.

• L'^M'idre s*«xécutà.

Le comté se plaça au centre du cairé et leva la

- main pour deman^r le silence.

Chacun âe tut.

Le moment était solennel, tous le ceanprenaient. Malgré lui, une certaine hésitation se peignait sur le noble visage du comte ; non pas qu'il craignît pour lui personnellement, mais il sentait que c'était sa dernière partie qu'il allait jouer, que cette partie devait être décisive. Chacun avait les yeux fixés sur lui.

— Vous hésitez, comte, lui dit un officier. Pourquoi ètes-vous donc venu î N'ètes-vws plue l'homme d'Hermosillo?

A cette piquante interpellation, une vive rougeur empoiu^a les traits du comte, il tressaillit vio^ lemment.

— Non, s'écria-t41, non, vive Dieu 1 je n'hésite pas I Mes amis, réfléchissez^ il en est temps encore; songez que l'épëe une fois bors du fourreau, nous sommes hors la loi. Que voulez-vous? ^

' — Bataille! bataille I jori^nt les volontaires en brandissant leurs armes avec é&tbousûuune.

CURPIIILLA. 81 6

Alors, le comte 9e redressa, il dégatna son épée, et V agitant au-dessus de sa tète :

— Vous .le voulez? cria-t-il.

— Ouil ouil

— Eh bien, en avant 1 vive la France 1

— Vive la France I répondirent les volontaires. Le bataillon, divisé en quatre compagnies, sortit

résolument du quartier et se dirigea au pas de charge vers la caserne mexicaine*

Malheureusement, nous l'avons dit, la division s'était mise parmi les Français; beaucoup d'entre MX né miurcbaient qu'à contre^cœor, entraînés par leurs camarades.

Le chef du bataillon, biœ que fort brave person* nellement^ ^'était pas Tbomme qu'il fallait pour, tenter un coup de main comme celui que tentaient en ce momeat les volontaires.

Le comte, par excès de délicatesse et afin de maintenir l'unité d'action, avait commis la faute de ne pas acèefiter le c(»ninandemeat que lui éliraient les soldats et les offiôers J

Le bataillon se dirigeait vers la caserne mêxi* Q^e par trois côtéd différents.

Mais le général Guerrçro avait pris ses dispoi^tiens 4e longue mai|i; il s'était enfermé dans cette casent avec troiS' crats bommed dq troupe de lignes les maisons voisines avaient été couronnées par les civicos, et quatre pièces de canon étai^t braquées sur les quatre côtés par lesquels on pouvait seulement tenter l'assaut.

' Les Français n^ étaient en tout qqe trois cents hommes, à demi découragés; les Mexicains étaient près de deux mille. , . .- .^

316 CtRUMILU.

Le combat s'engagea cependant vigonreusement de tous les côtés à la fois ; le premier élan fut ce qu'il devait être, c'est-à-dire a^irable.

Les canons mexicains balayaient les assaillants, dont ils faisaient un carnage affreux; cependant, ceux*ci tenaient bon et continuaient à avancer, soutenus par Tejtemple du comte, qui, à quinze pas en avant de la colonne, son rifle d'une main et son épée de l'autre, s'avançait au milieu d'une grêle de balles, en criant de sa voix puissante :

— En avant! en avant I

Tout à coup, le chef de bataillon, qui devait soo* tenir le mouvement sur la droite^ voyant sa compagnie décimée par la mitraille,, perdit cMiplétement la tète et se replia en désor<h^ du côté de son quartier.

Vainement le comte chercha à rallier les volontaires ; le désordre s'était mis parmi eux, tous ses efforts furent impuissants.

Ce fut alors que le comte comprit la faute qu'il avait commise en n'acceptant pas te eeimaaBdement en chef.

Cependant les canons mexicams ne tiraient plus; les artilleurs étaient morts.

— En avant 1 à la baïonnette I cria le comte, et il s'élança en avant suivi de Valentin et de CurumiUa, qui ne le quittdent pas d'une semeUe ; une vingtaine de volontaires se précifûtèrent à sa suite.

Le comte se rua contre le mur de la caserne, qu'il parvint à escalader et sur la crête duquel il se maia^ tint tout droit, «xposé tout entier au feu de TeB'nemi.

•^ En avant ! en avant I répétait-iL

fJJRUMILTA. S 17

Son chapeau, criblé de balles, fut enlevé de sa tète. Plusieurs coups de baïonnette trouèrent ses habits.

Une lutte terrible s'engagea corps à corps.

Malheureusement les Français n'étaient qu'une quinzaine en tout. Après une résistance héroïque pour se maintenir, ils furent contraints de reculer; mais ils reculaient, ainsi que font les lions, pas à pas, la face tournée vers l'ennemi, sans cesser de combattre.

Le comte rugissait, des larmes de rage inondaient ses joues de se voir ainsi abandonné, il voulait mourir; vainement il se jetait au plus fort de la mêlée, ses deux amis le préservaient malgré lui des coups* qui lui étaient adressés.

• Enfin, là. déroute commença; le comte brisa son épée en jetant un regard de colère impuissante vers ces ennemis que, s'il avait été bravement soutenu, il aurait pu vaincre et qui lui échappaient,

Yalenlin et Guruxmlla l'entraînèrent vers le port.

Le navire qui Tavait amené avait appareillé «pendant le combat ; la fuite était impossible.

Dans cette extrémité, une seule maison pouvait ofirir un refuge aux vaincus. C'était celle de l'agent ^français ; les volontaires y coururent.

Le se&or Pavo promit que tous ceux qui remettrment leurs armes entre ses mains seraient placés sous la protection du drapeau français.

Le comte était entré dons la maison et s'était jeté sur une chaise, insensible à tout ce qui se faisait et se disait autour de lui ; mais Valentin veillait.

— Un instant, dit-il, sefior Pavo. Le comte de Préboîs-Crancé aura-t-il la vie sauVe ?

S18 GURUMItLA.

Le Mezicain jeta un reg(ird louche sur le chasseur, mais il ne répondit pas.

— Pçûntde tergiversations, monsieur, reprit Valentin, il nous feut une réponse catégorique, ou nous recommençons la bataille l

U n*y avait plus à hésiter, le senor Pavo se décida.

— Messieurs, dit-il d'une voix claire et accentuée, sur mon honneur, je vous jure que le comte Louis de Prébois-Crancé aura la vie sauve.

— Nous enregistrons votre parole, monsieur, dî i Yalentin d'une voix sévère.

Don Antonio Pavo arbora le drapeau blanc en signa cle paix; presque tout le bataillon des volontaires était réfugié dans sa maison.

La bataille était finie, «lie avait duré trois heures.

Les Français avaient eu trente-huit hommes tués et soixante-trois blessés sur trois cents combattants.

Les Mexicains avaient perdu trente^inq hommes pendant l'action, et avaient eu cent quarante-sept blessés, siu* enyiron deux mille soldats.

La^ bataille avait été chaudement disputée et les vainqueurs payaient cher une victoire j:)btenue par trahisoiL

C!»«mitroplte*

Aussitôt après le combat, une comédie charmante . commença entre don Antonio Pavo et le généra- Querrero.

Le généra] ne voulait écouter aucune proposition

CURUMILLA. 81ft

tendant à faire obtenir aux Français nue capitula- . tion écrite; il se borna à donner ^21. parole d'hon-neur d'officier général que si les armes lui étaient immédiatement remises, grâce de la vie serait faite ?t tous les révoltés.

Don Antonio fut contraint d'en passer par ce que voulait le général , les armes furent rendues, le^ Français faits prisonniers de guerre et écroués.

Aussitôt que la nuit fut tombée, le colonel Sua^ rez, accompagné par quatre autres officiers, se pré-^ senta chez don Antonio Pavo réclamant au nom du général Guerrero, que le comte de Prébois^Crancé lui fût immédiatement livré.

Don Antonio !^' empressa d'obéir m- intimant au comte Tordre de sortir de chez lui.

Celui-ci, sans lui répondre, se contenta de lui lancer un regard de souverain mépris et se rendit au colonel.

. Un quart d'heure plus tard, il était éCroué seul et mis au secret.

De tous les combattants, deux seulement avaient échappé, Valentin et Curumilla, et ce n'avait été que sur Tordre péremptoûre du comte.

Nous le répétons ici : bien que les noms soient changés, et que certains faits aient été exprès, et à cause de certaines convenances, dénaturés, ce n'est pas un roman que nous écrivons, c'est Thistoire d'un homme dont le noble caractère doit être cher à tous ses compatriotes ; il y a donc certaines choses que nous ne pouvons pas et que nous ne devons point passer sous silence, bien que souvent dans le cours de ce long récit nous ayons adouci certains faits

820 crftiTMUXA.

qu'il nous répugnait de montrer dans toute leur hideur. .

Malgré la promesse solennelle faite par don Anto< nio Pavo devant tous les volontaires, quelques jours après son arrestation illégale, le comte de Piéboi.> Crancé fut mis en jugement et Finstruction commença.

Les Européens s'émurent de cette déloyauté, plusieurs d'entre eux allèrent trouver don Antonio Pavo pour lui rappeler sa promesse et le sommer de la tenir.

Alors don Antonio répondit que jamais il n'avait rien promis^ que cette affaire ne le regardait pas.

Cependant l'instruction du procès du comte se poursuivait activement, tous les officiers du bataillon, le commandant compris, furent interrogés; ious, un excepté, cherchèrent, nous sommes contraint de l'avouer, à rejeter le blâme de leur conduite ^or le comte.

Aucun témoin à décharge ne fut entendu. Qu'en était-il besoin ? l'accusé était condamné d'avance.

Lorsque le comte avait été arrêté, il portait en ceinture les pistolets qu'il avait pris pour marcher au combat. Le général Guerrero ordonna qu'on les hii laissât ; il espérait sans doute que Louis, poussé par le désespoir, se ferait dans un moment d'oubli sauter la cervelle, et lui éviterait ainsi la honte de signer son arrêt de mort. Hais il ne connaissait pas le caractère de son ennemi : le comte avait l'âme trop fortement éprouvée par cette pierre de touche Sublime qu'on nomme le malheur, pour recourir au suicide et ternir la fin de sa carrière.

Cependant Valentin n'était pas demeuré înoctif >

G0RlfMllLA. 321

s*il avait consenti à conserver sa liberté, ce n^avait été que dans Tespoîr de sauver son frère de lait.

Deux ou trois jours après que le secret du comte avait été levé, vers le soir, la porte de sa prison s'ouvrit.

Il tourna machinalement la tête pour reconnàiti-e la personne qui entrait, poussa un cri de joie et s élança vers elle ; cette personne était Yaleotin.

— Toi, toi ici, lui dit-il ; oh ! merci d'être venu !

— Ne m' attendais-tu pas, frire I répondit le chaschasseur*

, — J*espérais ta visite sans oser y compta*; tu dois être en butte à mille vexations, contraint de te cacher?

: — Moi? pas lemmnsdu monde.

— * Tant mieux ; tu ne peux pas t'imaginer combien je suis heureux de te voir; mais quelle est la personne qui t'accompagne ?

En effet, Yalentin n'était pas seul ; un autre individu était entré avec lui dans la prison et se tenait immobile contre la porte, que le geôlier avait refer* mée, après avoir introduit les visiteurs.

— Ne t'occupe pas de cette personne qusmt à présent, dit Yalentin, causons d'affaires.

— Soit, parle.

— Tu sais que tu seras condamné à mort, n'est' ce pas? dit nettement le chasseur.

— Je le présume.

— Bien I Maintenant, écoute-moi, et surtout ne m'interromps pas ; le temps est précieux, il faut le mettre à ]»rofit. Tu comprends bien que si je t'ai obéi quai^ tu m'as ordonné de me sauver, c'est que je me doutais de quelle façon tourneraient les cho^

S^ GUEUMIIXA.

ses. naintenant, le moment d'agir est venu; tout est préparé pour ta fuite, les geôliers sont gagnés» ils ne te verront pas sc»*tir de la prison ; un navire est firété par moi; prends ton chapeau et viens. Dans dix minutes, nous serons à bord, dans une demi-heure, sous voiles, et nous laisserons la justice mexicaine s'arranger comme elle poiurra. Hein, j'ai bien manœuvré, n'est-ce pas, frère ? tu vois que je n^ai pas perdii de temps et que tout cela, est trèssimple.

— Fort simple, en effet, répondit le comte du ton le plus calme ; je te remettre de ce que tu as ftdt.

— Cela n'en vaut pas la peine, frère, en vérité. Le comte lui posa la main sur le bras pour Tin-

terrompré.

— Seulement, continua-t il» je ne puia accepter ta proposition.

— ^^ Hein? s'écria Valen tin avec un bond de surprise, que me dis-tu donc là, frère? tu plaisantes^ je suppose 2

— Nullement, frère ; ce que je dis est la vérité \ œa volonté inébranlable est de léguer au peuple mexicain l'iniquité de ma condamnation, la tache indélébile de ma mort. Je ne fuirai pas, je ne le puis, ni ne le dois, ce serait lâche de ma part. Un soldat n'abandonne pas son poste; un gentilhomme ne souille pas son blason; un. Français n'a pas le droit de déshonorer son nom. Je meurs pour une idée noble, et grande, l'émancipation et la Tégéoé-ration d'un peuple. Cette idée avait besoin du baptême du sang pour |H*os^rer et porter des fruits pltts tard;, je.lui donne le mien sans rogret, sans

tnURUMlLLA. S2S

arriére-pensée, avec joie, je dirai presque avec bonheur. Frère, en prison les pensées mûrissent vite : c'est probablement parce qu'on est plus près de la tombe et que la vie apparaît alors ce qu'elle est réellement, un rêve. J'ai beaucoup pensé, beaucoup réfléchi, j'ai pesé avec la plus grande impartialité le pour et le contre des deux questions, je préfère la mort. Je savais ce que tu tenterais pour moi. Ta vie n'a été qu'un long dévouement, mais ce dévouement doit aller aujoiu'd'hui jusqu'à accomplir le plus grand sacrifice, me laisser mourir 1 et non pas chercher à me sauver. Un homme comme moi ne doit pas chicaner sa vie ; j'avais engagé ma tête comme enjeu dans la partie que j'ai jouée; j'ai perdu, je la donne.

— Frère 1 frère ! ne parle pas ainsî, s'écria Va-lentin avec désespoir ; tu me navres.

— Réfléchis, mon bon Yalentin, à la position dans laquelle je me trouve : je suis jugé contre le <}roit des gens ; donc, ma position est belle, mes juges supporteront toute la honte de ma condan»nation : si je fuis, je ne serai plus qu'un aventurier vulgaire, un pirate, comme ils disent, prodigue du sang de ses compagnons et avare du sien. Toq3 mes amis, qui sont morts pour défendre ma cause, ne dois^je donc pas acquitter la dette que j'ai contractée envers eux? Allons, frère, ne cherche pas à me convaincre, ce serait inutile. Je te le répète, ma résolution est inébi'anlable.

— Ah! s'écria de nouveau Valenthi, avec un accent de colère qu'il ne put réprimer,; tu veux absolument mourir; songes-tu qu'en mourant tu entraînes avec toi une autre personne dans

la. tombe? Crois-Ui quelle consentira à vivre , loi*sque...

— Silence ! interrompit le comte avec agitation, ne ifte parle pas d'elle. Pauvre Angela ! hélas ! pourquoi ni*a-t-€lleaiaié?

; — Pourquoi? s'écria en avançant tout à coup la "Çersonne qui avait accoÉpagné Valentin et était jusqu'à ce moment demeurée immobile, parce que vous êtes .grand, don Luis, parœ que votre cœur est immense.

— Oh I s'écria-1-il avec douleur, Angela 1 Frère, ^ frère, qu'a^tu fait?

s Le chasseur ne répondit pas» il pleurait Cette

nature de fer était brtoée , «et 4ieiiHeEfô si fort ^lenrait comme mi enfant. - ..^^-^^^^^^-^r^-:^^^^"-^''

— Ne lui pq^rroliez pas 3^ m* avoir amenée, don Luis, c'est moi qui Tai voulu, j'ai exigé qu'il me conduisît près de voue.

— Hélas ! répondit le comte avec une ineffable tristesse, vous me brisez le cœur, pauvre enfant chérie; voilà que devant vous toute ma résolution, tout mon courage, m'abandonnent. Ohl pourquci êtes-vous venue raviver par votre présence d» regrets que rien ne pourra calmer désormais ?

— Vous vous trompez, don Luis, répondit-elle avec une énergie fébrile , vous me croyez Jbne femme faible et sans courage. Mon^aniour pour vous est trop vrai et trop pur pour que je vous con'seille jamais rien contre votre honneur ou contre votre gloire. Tout à l'heure, cachée dans ce coin obscur, j'écoutais avidement vos paroles, j'ëtaiîi heureuse de vous entendre parler comme vous l'avez fait. Je vous aime, don Luis, oh 1 comme jaLnais

GUBUMILLA, 325

homme n'a été aimé sur la terre ; mais je voiiè aime pour vous, non pour moi; votre gloire m'est aussi chère qu'à vous-même, votre mémoire doit rester sans tache comme votre vie a été sans souillure. Don Luis, moi pour qui vous êtes tout, vous Thomme pour lequel je sacrifierais ma vie s'il le fallait, je suis venue vous dire : Mourez, comte, mourez noblement, tête haute; tombez comme un héros, votre mémoire restera comme celle d'un martyr.

— Oh ! merci, merci, de me dire cela, Angela, s'écria le comte en la pressant dans ses bras avec une ivresse passionnée, vous me rendez tout mon courage I

— Maintenant, au revoir, comte, à bientôt Le comte s'approcha de Yalentin :

— Ta main, frère; lui dit-il, pardonne-moi de ne pas vouloir vivre.

Le chasseur se jeta dans les bras de son frère de lait, et tous deux demeurèrent enlacés pendant quelques minutes.

Enfin, le comte se détacha par un héroïque eifort de cette affectueuse étreinte. Valentin sortit sans avoir la force d'articuler une parole, soutenant dona Angola qui» malgré le courage qu'elle avait montré, se sentait sur le^point de s'évanouir.

La porte se referma, et le comte demeura seul.

Il se laissa tomber sur son équipai, appuya les coudes sur ki^ft»Iè, cacha sa tête dans ses mains, et demeura'âansi la nuit entière.

Le lendemain,, de bonne heure, on vint chercher don Luis pour le conduire au tribunal ; les interrogatoires étaient finis, la ^plaidoirie allait commencer.

Le comte avait choisi pour défenseur un jeune capitaine nommé Borunda, qui, lors de la prise

3S0 GmQmuuu

d'HMUMttlto^ avait été fût priaoûoier par lesrPm»* çatsà l'attaque delà tète du pont»^

Boranda avait ôonservé le somreiiir de la façon généreuse dont T Avait traité le comte à oette épocftie^ Son plaidoyer fut ce qu'on devait attendre âe ee jeune et noble officier* simple, pathétique* et eooH preint de cette éloquence qui part du cœur et que rien ne peut égaler. Certes* le comte eût été acquitté si sa mort n'avait pas été résolue d'avance;

Doû Luis* qui pendant tous les débats étAit demeuré calme et impassible* écoutant les &U8ae^ déclairations et les imputatioiis calomnieuses àm témoins sans ti^essaiUir et sans adresser un reproche à ces ingrats qm lé sacnfiaient lâchement* se sentit ému mfidgré lui de la chaude parole de son défS^seur ; il se leva, et lui tendant la main avec une grâce inimitable :

— Merci* monsieur* lui âit41 ; je suis beureut, parmi tant d'ennemis, d'avoir rencontré un homme tel que vous. Votre plaidoyer a été ce qu'il devait être, on ne paye pas de telles paroles.

Alors tirant de son doigt la bague chevaU^e à ses armes que depuis son départ de France il avait tou*jours portée* il la passa au doigt du cajÂtaine en ajoutant :

— Acceptez cette bague* et conservez>-la en souvenir de moi.

Le capitaine serra la main qui pressait la simner sans pouvoir articuler une parole (1).

(1) Nous sommes heureux de constater îd %m le GA{Htàyi« Borunda, malgré les offres brillantes t^ui pIUs tard lui furent faites^ ne voulut pas conaetitir à m déèsatéir decette bague.

GUBinHlLUU 327

88 vedràrent pour dtiibérer. Us rentré* rent au bout de cinq minutes.

Ia comte Louis de Prébois^CraDcé, reconnu coupaUe à Tunaniioîté des voix, était condamné à âtre passé par les armes.

L'interprëte^juné du tribunal fîit alors somn^ par le président de traduire sa sentence aa condamné; mais alors il se passa une chose étrange.

Cet interprète se leva, et s'adi*essMt au tri*lyonal:

— Non, messieurs, dit*il résolument, je ne traduirai pas cette sentence inique que bientôt vous rsgretterez vous-mêmes d'avoir prononcée.

Cette énergique protestation interdit un instant les juges- Séance tenante, l'interprète fiit révoqué.

C'était un Espagnol

«^ Messieurs, dit alors le comte avec le plus grand 8ang*>froid, je comprends assez bien votre langue pour savoir que vous m'avez condamné à mort; que Dieu vous pardonne comme je le fais.

Il salua le tribunal en souriant, et se retira aussi calme qu'il était arrivé.

Le comte fut immédiatement mis en eapilla.

En Espagne et dans toute l'Amérique du Sud, les condamnée à mort sont placés dans une chambre au fond de laquelle est un autel. Près du lit du condamné est placé le cercueil dans lequel, après l'exécution, doit être enfermé son corps; les murs sont tendus de draps noirs, semés de larmes d'ar-* gent et d'inscriptions funèbres. Cette coutume assez cruelle, à notre avis, et qui est évidemment un reste des tempe barbares du moyen âge, a proba^

328 GUBUMIlXâ.

blement pour objet de rappeler le cofidamné à des idées pieuses.

Le comte ne se laissa nullement influencer par cet appareil lugubre, et il s'occupa avec la plus grande tranquillité à mettre ordre à ses affaires.

Le jour même qu'il fut mis en capilla, Yalentin entra dans sa prison, suivi du père Séraphin.

De tous les prêtres dont il aurait désiré d'être assisté à ses derniers moments, le digne missionnaire était celui qu'il aurait demandé s'il avait su qu'il fût possible de IS faire venir.

Mais Yalentin pensait à tout. Par son ordre, Ciirumilla s'était mis en quête, et le brave Indien n'avait pas tardé à rencontrer le missionnaire, qui, en apprenant de quoi il s'agissait, s'était hâté de le suivre.

Cependant la condamnation du comte avait causé une émotion extraordinaire. Tandis que les civicos et les autres bandits de la ville se livraient à une joie indécente en parcourant les rues musique en tête, la haute société et la classe saine de la population manifestaient une tristesse extrême; on ne parlait de rien moins que de s'opposer à l'exécution de la sentence, et pendant quelques heiu*es le général Guerrero trembla que sa victime ne lui échappât.

Le vice-consul des Etats-Unis, indigné de ce jugement inique, mais n'ayant pas qualité pour agir officiellement, se rendit auprès de don Antonio Pavo afin de le déterminer à agir énergiquement et à sauver le comte. Don Antonio refusa, tout en protestant de la douleur qu'il éprouvait. Rien ne put le faire revenir de son -refus.

Cependant, don Antonio comprit qu'il ne pouvait pas se dispenser de faire une visite au comte.

CiJRUMlIXA* 829

Valentin était auprès de lui, ainsi que le père Séraphin. Le chasseur avait obtenu de ne pas quitter son frère de lait jusqu'à son dernier soupir.

Le comte reçut don Antonio avec un visage glacial ; il se contentade hausser les épaules avec mépris, lors-* que celui-ci voulut chercher à se disculper et à atténuer ce que sa conduite avait eu de répréhensible.

Il lui remit divers papiers, et l'interrompant brusquement au milieu d'une phrase assez embrouillée, dans laquelle il cherchait à {trouver combien il était innocent de tout ce qu'on lui imputait :

— Ecoulez-moi, monsieur, lui dit-il sèchement, je veux bien, si cela peut vous servir à quelque chose, vous donner une lettre dans laquelle je r^ connaîtrai que vous avez toujours été parfait poiu* moi, mais à une condition.. •

— Laquelle, monsieur le comte ? dit-il vivement.

— Je ne veux pas être fusillé à genoux et les yeux bandés; vous m'entendez, monsiem* : je veux regarder la nM)rt en face I Arrangez cela avec le gouver^ neur. Allez I

— Cette faveur vous sera accordée, je vous le certifie, monsieur le comte, répondit-il, heureux d'eo être quitte à si bon compte*

U sortit et tmt parole.

Qu'importait aux ennemis du comte qu'il mourût debout ou à genoux, les yeux bandés ou non? Le principal pour eux était qu'il mourût

Le général Guerrero profita de cette occasion pour paraître généreux à peu de irais.

Le surlendemain, Valentin amena avec lui donaAn-^ gela ; la jeune fille avait revêtu cette robe de moine Qu'elle avaitdéjà portée dans une circonstance grave.

330 GUBiUllILIA.

— C'est aujourd'hui ? demanda le comte.

-^ Oui, répondit Yalentin.

Louis prit son frère de lait à part

— Jure-moi de protéger cette enfant lorsque je ne serai plus là pour le faire.

— Je te le jure, répondit Valentin d*une voix brisée.

DoSa Angela entendit ces paroles ; la jeune fille sourit tristement en essuyant une larme.

— Maintenant, frère,4l est un autre serment que j'exige de toi.

— Parle, frère.

— Jure d'accomplir ce que je te demanderai, quoi que ce puisse être.

Yalentin regarda son frère de lait ; il vit une telle anxiété peinte sur son visage qu'il baissa la tête.

— Je le jure 1 dit-il d'une voix sourde.

Il avait deviné ce que don Luis allait exiger de lui.

— Je ne veux pas que tu me venges 1 Crois-moi, frère. Dieu ^ chargera de cette vengeance^ et, tôt ou tard, il punira mes ennemis d'une façon plus terrible que tu ne pourrais le faire. Me promets-tu de m'obéirî

— Tu as ma parole, frère, répondit le chasseur. — Merci. Maintenant, laisse-moi dire adieu à cette

pauvre enfant

Et il alla vers dona Angela qui, de son côté, s'avança vers lui.

Nous ne rapporterons pas leur entretien. Us oublièrent tout pendant une heure pour vivre un siècle de joie en s'isolant à eux deux et en se parlant cœur à cœur.

Tout à coup un bruit assez fort se fit entendre au

GURUMIIXA. 331

dehors : la porte de la capilla s'ouvrit, le colonel Suaf ez parut.

— Je suis à vos ordres, colonel, dit le comte, sans laisser à celui-ci le temps de lui parler,

il passa une dernière fois ses doigts dans ses moustaches, lissa ses cheveux, prit son chapeau de Panama qu'il garda à la main, et après avoir jeté un mélancolique regard autour de lui, il sortit.

Le père Séraphin marchait à sa droite, doSa Angola, le capuchon rabattu, à sa gauche; Yalentin venait ensuite, chancelant comme un homme ivre, malgré les efforts qu il faisait, les yeux hagards et le visage baigné de larmes.

Il y avait quelque chose de navrant dans l'aspect de cet homme aux traits énergiques et au teint bronzé en proie à une telle douleur, d'autant plus profonde qu'elle était muette.

Il était six heures du matin, lé soleil venait de se lever, la matinée était magnifique, l'atmosphère était remplie de senteurs acres et enivrantes, la nature semblait en joie, et un homme plein de vie, de santé , d'intelligence , allait mourir , mourir brutalement, frappé par ^s ennemis indignes.

Une foule immense couvrait le lieu de l'exécution, les troupes étaient rangées en bataille.

Le général Guerrero, en grand uniforme tout resplendissant de pierreries, paradaitàla tête des troupes.

Le comte marchait doucement, causant avec le oûssionnaire, et de temps en temps adressant la parole à l'héroïque jeune fille qui n'avait pas voulu Tabandonner à cette heure suprême. Il tenait son chapeau devant son visage, afin de se garantir des rayons du soleil, et s'éventait nonchalamment.

ta CDRUMILLA.

Arrivé, sur le lieu de rexécutioû, il s'arrêta, se tourna du côté du peloton chargé de son exécution, jeta son chapeau à terre et attendit

Un officier lut la sentence.

Lorsque cette lectiu'e fut finie, le comte embrassa affectueusement le missionnaire, en fit autant de Valentin, et se penchant à son oreille :

— Souviens-toi 1 lui dit-il.

— Oui ! répondit celui-ci d'une voix inarticulée.

Alors ce fut le tour de dona Angola. Ils demeurèrent longtemps embrassés ; enfin, comme par un commun accord, ils se séparèrent.

— Séparés sur la terre, bientôt nous serons unis au ciel. Courage, mon bien-aimé I lui dit-elle avec exaltation.

11 lui répondit par un sourire qui déjà n'avait plus rien de la terre.

Le père Séraphin et Valentin s'éloignèrent d'une quinzaine de pas, s'agenouillèrent sur la terre, et joignant les mains, ils prièrent avec ferveur.

Dona Angela, son capuchon toujoiu's rabattu, alla se placer à quelques pas seulement du général, qui suivait tous les préparatifs de l'exécution avec un sourire de triomphe.

Le comte jeta un regard autour de lui afin de s'assurer que ses amis s'étaient éloignés, fit un pas en avant afin de se rapprocher du peloton dont il n'était cependant qu'à sept ou huit pas, et croisant ses mains derrière le dos, la tète droite, le regard assuré et le sourire sur les lèvres.

— Allons, mes braves, dit-il d'une voa claire et accentuée, faites votre devoir, visez au cœur!

Alors il se passa une chose étrange : l'offîcia:

GURTTMILLA.

commanda le feu en balbutiant, et les soldats, tirant ^ )

les uns après les autres, n'atteignirent pas le patient. Z'

— Finissons-en, caraï! s'écria le général.

Les soldats rechargèrent leurs fusils ; le comman- f

dément de feu se fit entendre de nouveau.

Une décharge éclata comme un coup de tonnerre, et le comte retomba la face contre terré.

Il était mort : le progrès, l'idée, comptaient un ^ martyr de plus.

— Mon père, adieu ! cria une voix anx oreilles du général, je tiens ma promesse.

Don Sébastian se retourna avec effroi : il avait reconnu la voix de sa fille.

Dona Angola venait de rouler sur la grève.

Son père se précipita vei:s elle. Il était trop tard, il ne serra dans ses bras qu'un cadavre.

Sa punition commençait déjà. A peine le comte fut-il tombé, que Valentin s'élança vers lui, suivi du missionnaire.

— Que nul n'approche de ce corps! dit-il d'une voix qui fit reculer les plus braves ; et, s'agenouillant à sa droite, tandis que le missionnaire se plaçait à sa gauche, il pria.

CurumiUa avait disparu.

A ceux qui me diront qae le comte de Prébois- — 7 Crancé était un aventurier, je demanderai ce qu'é- J tait Hernando Cortez la veille de la prise de Mexico ?

En politique comme en toutes choses, c'est la fin qui justifie les moyens, et le succès n'est que la consécration du génie (1).

(1) Voir la note A, page 334.

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