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« observations communes , et qui se trouvent « cachés dans les entrailles de la terre et dans « l’abîme des eaux (1). »
Or, ces êtres annoncés par Leibuitz, ces êtres qui devaient tenir également de l'animal et du végétal , les expériences de Trembley, bien plus étonnantes que l'espèce de prédiction de Leibnitz, semblèrent enfin les avoir découverts.
Le polype, Si admirablement étudié par Trembley, pousse des bourgeons comme une plante; il se reproduit par section, par bouture, comme une plante; 1l est donc, tout à la fois, animal par sa mobilité, par sa sensibilité, par la manière dont 1l se nourrit, et végétal par la manière dont 1l se reproduit et se régénère. Le chaînon qui lie le règne végétal au règne animal, ce chaïnon qui jusque-là avait manqué à la chaîne continue des êtres, ce chaînon était donc trouvé.
La découverte des propriétés singulières du polype est assurément une des plus belles que
(1) Lettres de Leïbnitz. Voyez lÆppel au public de Kænig, Appendice, p. 16.
264 HISTOIRE NATURELLE l’histoire naturelle ait Jamais faites. Mais ce qui frappa surtout Bonnet dans cette découverte , c'est qu'elle ne semblait être que la conséquence d'un principe déjà posé, du principe de la continuitée des êtres. | C'est donc à ce principe que s’attacha Bonnet. Cette échelle, Si je puis ainsi dire, métaphysique, qu'avait proposée Leibnitz, Bonnet voulut la transformer en une échelle réelle et matérielle. Il rangea donc les êtres sur une seule ligne, eu allant du plus simple au plus compliqué, ou du règne minéral au règne végétal, du règne véoétal au règne animal, du règne animal à l’homme; et, cette /igne unique, 1l voulut, de plus, qu’elle fût partout continue, c'est-à-dire qu'elle n’offrîit nulle part des 2nterruptions, des hiatus, des sauts.
Deux idées principales le dirigèrent donc :
l'une, que les êtres ne formaient qu’une seule ligne ; Y'autre, que cette ligne était partout continue. it
Or, de ces deux idées, l'une ne pourrait pas plus être soutenue aujourd'hui que l’autre. Les
PHILOSOPHIQUE. 265 êtres, et pour nous borner tout de suite au règne animal, qui seul nous occupe ici, les animaux ne forment pas une seule ligne, ils en forment mille.
Si vous remontez des espèces inférieures vers les supérieures, vous trouverez autant de lignes de complication que vous trouverez d'organes. Si vous considérez le système nerveux, vous mettrez les insectes au- dessus des mollusques ; si vous considérez la circulation, les sécrétions, etc., vous mettrez les mollusques au-dessus des 2nsectes ; Si vous considérez la respiration, l'oseau aura le pas sur le mammufère; si vous considérez l'intelligence, le mammifère aura le pas sur l’otseaù ; le reptile est au-dessus du poisson par la respiration, 11 est au-dessous par la circulation, etc., etc.
Il n'y a donc pas de développement graduel, uniforme, de la otalite des organes. La gradation se fait tantôt par une partie, tantôt par une autre. Imaginez une série par les sens, une par la circulation, une par la respiration, etc. ; aucune ne sera tout à fait semblable. Si vous prenez la respiration, l'ensecte et l'oëseau l'emporteront sur tous les autres animaux, car ils ont, l’un et
l'autre, la respiration la plus étendue possible, une respiration générale, une respiration double ; voilà donc l'oiseau placé tout près de l’ensecte : prenez à présent la circulation, et tout cet ordre sera renversé; l'ensecte et l'oiseau seront placés aux deux bouts opposés de l'échelle, car l'un a la circulation la plus complète possible, et l’autre n'en a point du tout.
Supposer une seule ligne de gradations organiques, c’est supposer un seul plan de structure. Mais il y à plusieurs plans de structure, et c’est pourquoi il y à plusieurs gradations parallèles.
Il y a des plans de structure qui sont invérses. La respiration générale et la respiration circonscrite Sont, en tout point, des structures inverses, etc., etc.
En cherchant l'unité dans les organes, les naturalistes se sont trompés. Ce n'est pas dans les organes que réside l'unité, c’est dans les fonctions. Et encore ne faut-il regarder ici que les fonctions générales et essentielles.
Or, les fonctions générales et essentielles got
ESS k
PHILOSOPHIQUE. 267 au nombre de quatre : la sensibilité, 8 mouvement, là nutritioii, la reproduction.
Ces quatre fonctions se retrouvent partout, car 1l n'y à pas d'animal possible sans elles. Ce sont là, si je puis ainsi dire, les conditions absolues de l’animalité ; mais 1l y a mille moyens de satisfaire à ces conditions.
La question de l'unité de ligne dans l'échelle des êtres se résout donc en celle de l'unité de structure, question dont on s’est beaucoup occupé aussi, et jusque dans ces derniers temps, et dont l'examen fera l’objet d'un autre chapitre.
Je viens à la seconde idée qui a dirigé Bonnet dans la formation de son échelle des êtres. I1 veut que cette échelle soit partout continue.
Pour passer d'une espèce à l’autre, d'un groupe à l’autre, d’une nature à l’autre, sans saut, sans hiatus, il lui faut donc des espèces qui tiennent des deux espèces, des deux groupes, des deux natures qu'il veut rapprocher. C’est ce que Leihnitz avait appelé espèces équivoques, et que Bonnet appelle, tour à tour, espèces miloyennes ou
passages.
Or, ces passages proposés par Bonnet, ces passages qui sont le point fondamental de sa théorie (et de quelle théorie? de la théorie, peutêtre, qui a le plus exercé d'influence sur la partie philosophique de l’histoire naturelle pendant un siècle), ces passages peuvent à peine être rappelés aujourd'hui d'une manière sérieuse.
« Le polype, dit Bonnet (1), unit les plantes « aux insectes. Le ver à tuyau conduit des in- « sectes aux coquillages. La limace touche aux « coquillages et aux reptiles. L’anguille forme «un passage des reptiles aux poissons. Le pois- « son volant est un milieu entre les poissons et « les oiseaux. La chauve-souris enchaîne les 61- « seaux avec les quadrupèdes (2). » |
Le polype, selon Bonnet, fait donc le passage
du règne végétal au règne animal. Or, si l’on
(1) Je m’en tiens toujours à la seule partie de son échelle des êtres qui concerne le règne animal. Il convient d’ailleurs lui-même que : « Si le polype nous montre le passage du « végétal à l'animal, on ne découvre pas également celui du « minéral au végétal. » Considérations sur les corps organisés, p. 175. OEuvres de Bonnet, Neuchâtel, 1779.
(2) Principes philosophiques sur la cause premiere et sur son effet, p. 226. Voyez aussi sa Contemplation de la nature, 3° partie.
PHILOSOPHIQUE. 269 entend dire par là que le polype , à ne considérer que la stmplcite de structure, est l'animal qui se rapproche le plus de la plante, on a raison. Mais si l’on entend dire que le polype est une espèce mitoyenne , équivoque, qu'il est moitié animal, moitié végétal, on se trompe. Le polype est animal et n’est qu'animal. Il sent, 1l se meut, il diocre, etc. Il se reproduit, à la vérité, par bouture, comme la plante; mais cette propriété même il la partage avec des animaux d’une structure bien plus compliquée, et dont le caractère exclusif d'animalite ne saurait être mis en question, par exemple, avec des vers (le /ombric ou ver de terre, les naïdes ou vers d'eau douce), animaux qui ont un estomac, des intestins, une circulation complète, des artères, des veines, un système nerveux distinct, etc., etc. La sa/amandre, qui est un animal vertébre, un reptile, reproduit sa queue et ses pattes, et les reproduit autant de fois qu’on les coupe. Le polype n’est donc pas un être équivoque ; c’est un animal dont la structure est plus simple que celle des autres, et voilà
tout. | Il est curieux de voir sur quelles bases fra-
oiles Bonnet se fonde pour établir les autres passages.
Ainsi, par exemple, la /mace fait passage des coquillages aux reptiles, parce qu'elle rampe; l'anguille, des reptiles aux porssons, parce qu'elle a un corps allongé; le poisson volant (l'hirondelle de mer, eic.), des poissons aux otseaux, parce qu'il peut s'élever et se soutenir dans l'air ; la chauve-souris, de l'oiseau au mammaifère , parce qu'elle vole, etc.
C’est donc toujours par une circonstance extérieure, et qui ne fait rien au fond des structures, | à la nature intime de l'animal, que Bonnet se décide.
Toute la structure intérieure, profonde, sépare la /mace, qui est un mollusque, du reptile, qui est un animal vertebre : même cette action de ramper, qui leur est commune se fait par des moyens très différents dans le reptile et dans la limace ; la limace rampe par la simple contraction d'un disque charnu placé sous le venire, le reptile par le jeu de vertèbres à facettes articulaires très compliquées, etc. L'anguille, qui a les
nageotres , les branches , les vertèbres, etc. , des
PHILOSOPHIQUE. 271 porssons, n’a rien du reptile ; le poisson volant, qui est un vrai poisson, n’a rien de l’o’seau ; la chauve-souris, qui est vivipare, qui a des mamelles, qui allaite ses petits, qui a une respiration simple, etc., vole, il est vrai, et n’en est pas plus oiseau pour cela, car elle vole par des moyens tout différents de ceux de l’oseau (1).
À considérer la nature intime des choses, 1l n'y a donc nulle espèce mitoyenne, équivoque, nul être mi-parti de deux natures diverses. Les, prétendus passages de Bonnet n’en sont donc point; et si Bonnet les propose pour tels, c'est qu'il s'en tient à l'extérieur, à la surface des êtres; c'est que, comme il le dit lui-même, «il se borne à « contempleretn'entreprend pas de disséquér(2).» Et ce dernier mot dit tout : c’est qu'il n'est pas anatomiste, ou qu'il négligé de l'être.
(1) L'oiseau vole par tout son bras, et n’a de doigts qu’en vestige ; la chauve-souris vole par des doigts très développés, au contraire, et réunis l’un à l’autre par des membranes.
(2) Contemplation de la nature, ?e partie, p. 31.
CA
UNITÉ DE STRUCTURE. — UNITÉ DE COM- POSITION. — UNITÉ DE TYPE. — UNITÉ DE PLAN. A
Y a-t-il unité de structure? En d’autres termes, en termes plus simples et dégagés de toute abstraction, tous les animaux ont-ils la même structure ? Évidemment non.
Le polype (1), qui n’a pas un seul organe distinct, dont l'estomac n’est qu'une simple cavité, creusée dans la substance commune et homogène de son corps, le polype n’a pas la structure du mollusque (2), lequel à des organes des sens, des yeux, des oreilles, un système nerveux, un cerveau, une circulation complète, des artères, des veines, plusieurs cœurs, des glandes sécrétoires, etc. Le mollusque, qui n’a pas de moelle épinière, dont le cerveau n’est qu’une petite
(1) Le polype à bras, par exemple. (2) Du poulpe, de la seiche, par exemple.
PHILOSOPHIQUE, 279 masse de substance nerveuse, etc., le mollusque n’a pas la structure de l'animal vertébré, qui a une moelle épinière, un cerveau composé de plusieurs masses distinctes, et dont chaque masse a sa fonction propre, l’une étant le siége de l’intelligence, l’autre du principe qui règle les mouvements de locomotion, une troisième du principe qui règle le mécanisme de la respiration, etc. (1); le mollusque qui n’a pas de squelette n'a pas la structure de l'animal vertébré qui a un squelette ; l'insecte qui n'a pas de circulation n'a pas la structure des animaux qui ont une circulation, etc., etc.
Y a-t-il unité de composition? Pas plus qu'unité de structure.
Il ya des animaux (2) qui n’ont point d’organes distincts, dont toutes les fonctions, la nutrition, la sensibilité, le mouvement, se font par une substance homogène et commune. Tout
(1) Voyez mes Recherches expérimentales sur les prapriétés et les fonctions du système nerveux dans les animaux vertébrés, seconde édition. Paris, 1842.
(2) Par exemple, le polype, etc.
274 HISTOIRE NATURELLE 1e
est si homogène dans le pol/ype, que chaque partie L de l'animal reproduit l'animal entier, que l'animal, retourné comme un doigt de gant, continue « à vivre : dans son état ordinaire il respirait par “
sa face externe, il digérait par sa face interne ; dans ce nouvel état, qui est l'inverse de l’autre, 'il
respire par sa face interne qui est devenue l’ex-
terne, il digère par sa face externe qui est devenue l'interne.
I y à des animaux, au contraire, les animaux vertébrés, par exemple, dont toutes les fonctions, jusqu'aux plus délicates, se spécialisent et se localisent. La sensibilité se localise dans le nerf, Ia contractilité dans le muscle; chaque sensibilité spéciale dans chaque nerf des sens; l'intelligence elle-même se localise dans une partie déterminée de l’encéphale, etc.
Si, par unite de composition, vous entendez un
méme nombre de matériaux, e’est-à-dire, de par-
ties constitutives de chaque appareil ou de chaque o
organe, ce même nombre de matériaux ne se re-
trouve nulle part.
Les animaux dont tous les sens se réduisent au si
toucher , n’ont pas le méme nombre de matériaux
que ceux qui ont des yeux, des oreilles, un orgœane pour l'odorat, un pour le goût; les animaux qui n'ont pas de squelette n'ont pas le même nombre de matériaux que ceux qui en ont un : et parmi ceux qui ont un squelette, ceux qui n'ont que quelques vertèbres (1), n'ont pas le même nombre de matériaux que ceux qui en ont des centaines (2); ceux qui n’ont pas de mermbres (3) n’ont pas le méme nombre de matériaux que ceux qui en ont, etc., etc.
Y a-t-il unité de type? Dire qu'il n’y a qu'un seul type, c’est dire qu'il n’y a qu’une seule forme du système nerveux, car c’est la forme du système nerveux qui décide du éype (4), c’est-à-dire de. la forme générale de l'animal.
Or, peut-on dire qu'il n'y ait qu'une seule
(1) La grenouille, qui n’en a que neuf.
(2) Le 6oa, le python, etc.
(3) Les cétacés , parmi les mammifères, n’ont pas de membres postérieurs ; les serpents, parmi les reptiles, n’en ont point du tout. |
(4) Le système nerveux est proprement le modèle primitif, le type du corps entier. Voyez ci-devant l'Éloge historiqur, p. 20, el le chapitre sur la Zoologie, p. 95.
forme du système nerveux ? Peut-on dire que le système nerveux du z0ophyte soit le même que celui du mollusque ; le système nerveux du mollusque, le même que celui de l’articulé ; le SyS— tème nerveux de l’articule, le même que celui du vertebre ? Et si l’on ne peut pas dire qu’il n’y ait qu’un système nerveux, peut-on dire qu'il n'yait qu'un seul éype ? ;
Enfin, y a-t-il unate de plan ?
Le plan est la position relative des parties. On conçoit très bien l'uneté de plan sans l'unité de nombre : ilsuffit que les parties, quel qu’en soit le nombre, gardent toujours, les unes par rapport aux autres, les mêmes positions données. Mais peut-on dire que le vertebre, dont le système nerveux est placé sur le canal digestif, soit fait sur le même plan que le mollusque, dont le canal digestif est placé sur le système nerveux ? Peut-on dire que le crustace, dont le cœur est placé par-dessus la moelle épinière, soit fait sur le même plan que te vertebre, dont la moelle épiniere est placée pardessus le cœur, etc.? La position relative des parties est-elle gardée? N'est-elle pas, au contraire,
PHILOSOPHIQUE, 277 évidemment renversée? Et s’il y à renversement dans la position des parties, y a-t-il uncté de plan?
Tous les vertébrés forment un seul plan. Le nombre des parties a beau varier, les parties subsistantes conservent toujours leur position relative, leur ordre.
Le cœur est double dans le quadrupède, dans l'osseau ; 11 se compose d’un seul ventricule et de deux oreillettes dans la plupart des reptiles ; il ne se compose que d'un seul ventricule et d’une seule oreillette dans les pozssons. Mais ce cœur, dont le nombre des cavités varie, et varie du double au simple, conserve toujours sa position donnée ; il est toujours placé sous le canal digestif ; le canal digestif est toujours placé sous la moelle épinière.
Rien ne varie plus, dans les animaux vertébrés, que le nombre des os, mais les os subsistants conservent toujours leur ordre. Le crâne a toujours la même position par rapport au rachis, le rachis par rapport aux membres, toutes les parties des
membres les unes par rapport aux autres. Le nom-
bre total des: vertèbres ; la forme particulière de chaque vertébre, tout cela peut varier, et varie en effet, et varie beaucoup; mais les vertèbres, quel
qu’en soit le nombre, serangent toujours en série, en suite, ferment toujours un rachis, une épine du dos, une colonne vertébrale, un ensemble de
wm À * un
parties, enfin, dont la disposition générale est toujours la même.
Le plan, c'est-à dire la position relative des parties, se conserve donc dans les vertébres : 1l se conserve de même dans les mollusques, dans les articulés, dans les zoophytes ; mais il change du vertébré au mollusque, du mollusque à V'articule, de l'articulé au zoophyte ; et c'est pour cela qu'il y à quatre plans, comme il y à quatre éypes, dans le règne animal, et non un seul plan, un seul
lype.