DE LA METHODE CONSIDEREE EN SOI
Méthodes rationnelles. — Méthodes empiriques.
La méthode est une partie de la logique; c’est le rapprochement des choses semblables, et l’écartement des choses dissemblables. Réunir les choses à considérations communes, séparer les choses à considérations opposées, c’est tout l’art, toute la méthode.
On a donc toujours eu des méthodes , surtout en histoire naturelle où le nombre des objets est si grand.
Bubon a beau se révolter contre les méthodes : à mesure que, passant des quadrupèdes aux oiseaux, il voit le nombre des espèces s’accroître, il fait lui-même des rapprochements méthodiques , il rapproche les espèces semblables, il fait des genres : « il se soumet tacitement, dit M. Cuvier,
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« à la nécessité où nous sommes tous de classer « nos idées pour nous en représenter clairement « l’ensemble. »
Aristote avait déjà une méthode, et même excellente, du moins pour \esclasses(\). Il savait que les cétacés sont des mammifères (2) ; il distingue, dans les animaux à sang blanc , les mollusques , les crustacés , les insectes , etc. (3).
(1) Voici le bel éloge que M. Cuvier lui-même a fait, dans une occasion solennelle, des principes d’Aristote.
<< Loin de nous, dit-il, l’idée de rien ôter à la gloire du « grand philosophe que nous rappelons. Nous pensons au « contraire qu’il faut faire revivre ses principes, si l’on veut « donner à l’histoire naturelle toute sa perfection, et nous « voyons avec satisfaction qu’ils commencent; en effet, à « revivre. » Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles , etc. Chose étonnante ! Aristote avait déjà trouvé les grands principes de la science, il y a vingt siècles ; et, pour retrouver ces piincipes, il faut venir à Cuvier.
(2) « Le dauphin , dit-il, a des mamelles, et le petit tettc la mère. » Histoire des animaux , liv. IL Les différences extérieures ne lui masquent pas les ressemblances internes ; il met le serpent , qui n’a pas de membres, à côté du lézard, qui en a. « Le serpent ressemble en tout, dit-il, au lézard, « en supposant au lézard plus de longueur, et en lui retran- « chant les pieds. » Ibid.
(3) Seulement l’enveloppe pierreuse des coquillages lui fait illusion ; et aux quatre classes naturelles des mollusques %
ZOOLOCIE.
Après la renaissance des lettres, on se contenta d’abord de la méthode d’Aristote ; mais on sentit bientôt qu’il fallait l’étendre.
L’histoire naturelle se résout toujours en des objets spécifiques . La méthode ne sert donc réellement qu’ autant qu’elle conduit &V espèce. Et puisqu’elle doit conduire hY espèce, il faut nécessairement qu’elle embrasse toutes les especes.
Avant Linnæus on s’arrêtait, dans plusieurs classes , aux genres; dans d’autres classes, on allait jusqu’aux especes , mais on ne parlait que de quelques-unes.
Linnæus voulut que la méthode , ce catalogue distinctif des êtres, les embrassât tous. On ne négligea donc plus aucune espèce ; on les étudia toutes, indépendamment de leur taille, de leur grandeur, de leur utilité relative ; on les nomma
des crustacés, des insectes et des zoophytes , il joint mal à propos celle des testacés. Au reste, une lecture attentive du livre d’Aristote y fait découvrir, avec étonnement, une foule de notions justes, même dans ce qu’on pourrait appeler l’anatomie de détail. « L’oreille, dit-il, n’a point d’ouverture « dans le cerveau, mais dans le palais de la bouche. » Histoire des animaux, liv. 1. C’était indiquer évidemment la trompe d’Eustacl.e.
METHODE
toutes. Vingt ans après Linnæus, le nombre des êtres connus était quintuplé.
D’un autre côté, les noms spécifiques n’existaient pas encore ; on n’avait que des noms génériques .
Linnæus fondai a nomenclature. Chaque espèce eut deux noms : un nom substantif pour le genre , un nom adjectif (1) pour Y espèce. Le noînde Y espèce ne changea plus, car Y espèce est une chose fixe et qui ne change pas; mais le nom du genre put changer, car le genre ne donne que des rapports, et les rapports peuvent varier à mesure que le nombre des espèces varie. Ces idées simples n’avaient pas été comprises jusque-là.
Mais Linnæus, qui a rendu ces deux grands services, est peut-être, de tous les naturalistes, celui qui a le plus contribué à faire prévaloir, du moinspourun certain temps, l’emploi des méthodes artificielles . Or, wn^méthode artificielle ne donne que le nom des espèces ; la méthode naturelle
(1) C’est ce second nom, nom propre de l’espèce et ordinairement adjectif, que Linnæus appelle le nom trivial.
ZOOLOGIE
seule donne le nom et les rapports des espèces.
Lue méthode artificielle peut conduire aux noms , tout en rapprochant les objets les plus dissemblables ; et c’est pour cela même qu’elle ne donne que le nom des objets.
Une méthode artificielle n’est pas une méthode dans Y ordre logique, car les connexions n’y sont pas suivies.
Une méthode où les espèces les plus semblables sont placées à coté les unes des autres, et où les espèces les plus dissemblables sont les plus éloignées les unes des autres, est seule une méthode logique. Chaque groupe y a le plus grand nombre possible de propriétés communes. Et si les différents groupes sont contenus les uns dans les autres, si l’on remonte des uns aux autres.par une suite de propositions de plus en plus générales, on a la science entière. La méthode logique ou naturelle n’est que la science ordonnée.
Mais quels sont les moyens d’arriver à. cette méthode? Ces moyens sont de deux ordres : ration-' nets ou empiriques.
MÈTI-IODH.
Un être organisé est un tout : ses différentes parties ont donc entre elles des rapports nécessaires (1).
Or, plus une partie est importante, c’est-à-dire essentielle par l’ordre de ses fonctions, plus ses modifications en entraînent de correspondantes dans toutes les autres.
Tout consiste donc à connaître Y importance relative des parties, et à les subordonner^^ unes aux autres dans la méthode , comme elles le sont dans Y organisation elle-même. C’est là tout le principe rationnel de la méthode (2) .
Ainsi, les centres nerveux , le cerveau, \&moelle épinière , par lesquels l’animal est essentiellement, donnent les premiers groupes de la méthode ; les centres respiratoires et circulatoires , les poumons, le cœur, par lesquels il vit de sa vie présente, donnent les seconds; les centres digestif s , par lesquels il entretient cette vie, donnent les troisièmes, et ainsi de suite.
(1) Voyez ci-devant: Eloge historique, p, 48; et chapitre sur la Zoologie , p. 1 IG.
(2) Voyez ci-devant : Eloge historique, p. IG; et chapitre sur la Zoologie , p. 99.
ZOOLOGIE
Nous avons vu, dans V Analyse du Règne animal, tout cet enchaînement de groupes qui se subordonnent les uns aux autres, et sont compris les uns dans les autres.
Les naturalistes ne sont arrivés que par de longs tâtonnements à conduire la distribution des animaux au point de perfection où elle est aujourd’hui ; ils n’y sont arrivés qu’à posteriori; ils auraient pu y arriver h priori, par la détermination directe (1) de l’importance relative des organes.
Or, tant que X importance relative des organes est connue, on a une méthode rationnelle , une méthode à priori. Quand X importance relative des oiganes n est plus connue, on se dirige par leur constance; on n a plus qu’une méthode à posterton , une méthode empirique .
L organe le plus constant est regardé comme
(1) Détermination directe qui ne vient que par la physiologie. Et c’est là, comme je l’ai déjà dit tant de fois, le vrai secret des grands résultats obtenus par M. Cuvier. C’est que son esprit vaste embrassait tout : l’anatomie, la physiologie, la zoologie ; et faisait, tour à tour, concourir chacune de ces sciences aux progrès des autres.
METHODE
le plus important : la constance d’un rapport, prise comme fait, supplée à la raison de ce rapport, jusqu’à ce que cette raison soit connue.
Ainsi , par exemple, tous les animaux ruminants ont le pied fourchu; tous les animaux qui ont des cornes , ruminent , etc. Voilà des rapports constants : mais quelle est la raison de cette constance? On l’ignore. Et cependant puisque ces rapports sont constants, on peut les employer avec confiance dans la méthode.
Les insectes qui respirent par des trachées manquent de glandes conglomérées et compactes. Leurs organes sécrétoires ne sont que des canaux ou de simples tubes. On connaît aujourd’hui la raison de ce fait. C’est que les animaux qui respirent par des trachées n’ont pas de circulation, et qu’il faut nécessairement une circulation pour faire pénétrer le sang dans des glandes conglomérées et compactes.
Mais avant que la raison du fait fût connue, le fait l’était, il était démontré constant ; et par cela seul qu’il était démontré constant, il pouvait être employé dès lors même par la méthode.
La constance représente donc l’ importance .