POUR LES SORCIERS
Monsieur,
Il m'est arrivé une si étrange aventure depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir, que, pour y ajouter foi, il en faut avoir beaucoup plus que ce personnage qui, par la force de la sienne, transporta des montagnes. Afin donc de commencer mon histoire, vous saurez qu'hier, lassé sur mon lit de l'attention que j'avais prêtée à ce sot livre que vous m'aviez autrefois tant vanté, je sortis à la promenade pour dissiper les sombres et ridicules imaginations dont le noir galimatias de la science m'avait rempli ; et comme je m'efforçais à déprendre ma pensée de la mémoire de ces contes obscurs, m'étant enfoncé dans votre petit bois, après un quart d'heure, ce me semble, de chemin, j'aperçus un manche de balai, qui se vint mettre entre mes jambes, et à califourchon, bon e;Té mal gré que j'en eusse, et je me sentis envoler par le vague de l'air.
Or, sans me souvenir de la route de mon enlèvement, je me trouvai sur mes pieds au milieu d'un désert où ne se rencontrait aucun sentier; je repassai cent fois sur mes brisées ; mais cette solitude m'était un nouveau monde. Je résolus de pénétrer plus loin ; mais, sans apercevoir aucun obstacle, j'avais beau pousser contre l'air, mes efforts ne me faisaient rencontrer partout que l'impossibilité de passer outre. A la fin, fort harassé, je tombai sur mes genoux; et ce qui m'étonna davantage, ce fut d'avoir passé en un moment de midi à minuit. Je voyais les étoiles luire au ciel avec un feu bluettant; la lune était en son plein, mais beaucoup plus pâle qu'à l'ordinaire : elle éclipsa trois fois, et trois fois dévala de son cercle ; les vents étaient paralyti-
i i i i ni s il FRAGMENTS il i i EU tIRl s Bl
ques, les fontaines étaient mu< aient
oublié leur ramage ; les poisson i ni enchâssés dans
du verre; tous les animaux n'avaient de mouvement que ce qu'il leur en fallait pour trembler; L'horreur d'un si effroyable régnait partout et partout la nature semblait être en suspens de quelque grande aventure.
Je mêlais ma frayeur à celle dont la face «I»- l'horizon paraissait agitée, quand, au clair de la lune, je vis sortir <iu fond d'une caverne, un grand »it vénérable vieillard, de blanc, le visage basané, les sourcils touffus et rel l'œil effrayant, la barbe renversée par-dessus les épaul avait suc sa tête un chapeaude . et sur 1»- <l<>^ une
ceinture tissue de fougère de mai, faite en tresses. A l'endroit «lu cœur, étail attachée sur sa robe une chauve-souris à demi morte, et autour du col un carcan chargé de sept différentes pierres précieuses, dont chacune portait le caractère de la planète qui la dominait. Ainsi mystérieusement habillé, portant à la main gauche un vase fait en triangle, plein de rosée, et de la droite une houssine de sureau en sève, dont l'un des bouts étant ferré d'un mé- ■ de tous les métaux, l'autre servait de manche à un petit encensoir, il baisa le pied de sa grotte; puis. s'être déchaussé, et arraché en grommelant certains mots du creux de sa poitrine, il aborda le couvert d'un vieux chêne, à reculons, à quatre pas duquel il creusa trois cernes (i) l'un dans l'autre, et la terre, obéissant aux ordres du nécromancien, prenait elle-même, en frémissant, les figures qu'il voulait y tracer. Il y grava les noms des intelligences, tant du siècle que de l'année, de la saison, du mois, de la semaine, du jour et de l'heure; de même ceux de leurs rois avec leurs chiffres différents, chacun en sa place propre, et les encensa tous chacun avec leurs cérémonies particulières. Ceci achevé, il posa son vase au milieu des cercles, le découvrit, mit le bout pointu de sa
(i) Cercles.
baguette entre ses dents, se coucha la face tournée vers l'Orient, puis il s'endormit. Environ au milieu de son sommeil, j'aperçus tomber dans le vase cinq graines de fougère. Il les prit toutes, quand il fut éveillé, en mit deux dans ses oreilles, une dans sa bouche, l'autre qu'il replongea dans l'eau, et la cinquième il la jeta hors des cercles. Mais à peine celle-là fut-elle partie de sa main que je le vis environné de plus d'un million d'animaux de mauvais augure, tant d'insectes que de parfaits. Il toucha de sa baguette un chat-huant, un renard et une taupe, qui aussitôt entrèrent dans les cernes, en jetant un formidable cri. Avec un couteau d'airain, il leur fendit l'estomac; puis, leur ayant arraché le cœur, et enveloppé chacun dans trois feuilles de laurier, il les avala. Il sépara le foie, qu'il épreignit dans un vaisseau de figure hexagone. Gela fini, il recommença les sufFumigations ; il mêla la rosée et le sang dans un bassin, y trempa un gant de parchemin vierge, qu'il mit à sa main droite, et, après quatre ou cinq hurlemens horribles, il ferma les yeux et commença les invocations.
Il ne remuait presque point les lèvres; j'entendais néanmoins dans sa gorge un brouissement, comme de plusieurs voix entremêlées. Il fut élevé de terre à la hauteur d'une palme, et, de fois à autre, il attachait fort attentivement la vue sur l'ongle indice de sa main gauche. Il avait le visage enflammé, et se tourmentait fort. Ensuite de plusieurs contorsions épouvantables, il chut en gémissant sur ses genoux ; mais, aussitôt qu'il eut articulé trois paroles d'une certaine oraison, devenu plus fort qu'un homme, il soutint sans vaciller les monstrueuses secousses d'un vent épouvantable qui soufflait contre lui, tantôt par bouffées, tantôt par tourbillons; ce vent semblait tâcher à le faire sortir des cernes. Après ce signe, les^trois ronds tournèrent sous lui. Cet autre fut suivi d'une grêle rouge comme du sang, et celui-ci fit encore place à un quatrième beaucoup
[TRES ii rAAGMSNTe i n i r.u AMiKS 8.'^
I » ! 1 1 effroyable. C'étail un torrent de feu, qui broui «■il tournant et m- divisait par globes, dont chacun se rendait cii éclats avec un gprand coup <l«- tonnerre.
Il l'ut, le dernier, car une belle lumière blanche «4 claire dissipa ces tristes météores. Tout au milieu, parut un jeune homme, la jambe droite sur un aigle, L'autre sur mi lynx,
(|ui (1 ia au magicien trois fioles pleines de je n-
quelle liqueur. Le magicien lui présenta trois cheveux, l'un pris au devant de sa tête, les deux autres aux temp fut frappé sur l'épaule, d'un petit bâton que tenait le fantôme, ei puis tout disparut. Ce fut alors que les '-toiles, blêmies ù la venue du soleil, s'unirent uleur des
cieux. Je m'allais remettre en chemin pour trouver mon village, mais, sur ces entrefaites, le sorcier, m'avant envis'approcha du lieu où j'étais. Encore qu'il cheminât à pas lents, il fut plus tôt à moi que je ne l'aperçus bouger. Il étendit sous ma main une main si froide que la mienne en demeura fort longtemps engourdie. Il n'ouvrit ni la bouche ni les yeux, et dans ce profond silence, il me conduisit à travers des masures, sous les effroyables ruines d'un vieux château déshabité. où les siècles depuis mille ans travaillaient à mettre les chambres dans les caves.
Aussitôt que nous fûmes entrés : « Vante-toi. me dit-il, en se tournant vers moi. d'avoir contemplé face à face le sorcier Agrippa, et dont l'âme, par métempsycose, est celle qui jadis animait le savant Zoroastre. prince des Bactriens. Depuis près d'un siècle que je disparus d'entre les hommes, je me conservé ici par le moyen de l'or potable, dans une santé qu'aucune maladie n'a jamais interrompue. De vingt ans en vin°'t ans, j'avale une prise de cette médecine universelle, qui me rajeunit, restituant à mon corps ce qu'il a perdu de ses forces. Si tu as considéré trois fioles que m'a présentées le roi des Démons ignés, la première en est pleine ; la seconde, de poudre de projection, et le troisième, d'huile de talc. Au reste, tu
CYRANO DE BERGEKAC
m'es bien obligé, puisque, entre tous les mortels, je t'ai choisi pour assister à des mystères que je ne célèbre qu'une fois en vingt ans. C'est par mes charmes que sont envoyées, quand il me plaît, les stérilités ou les abondances. Je suscite les guerres, en les allun^ant entre les génies qui gouvernent les rois. J'enseigne aux bergers la patenôtre du loup. J'apprends aux devins la façon de tourner le sas. Je fais courir les ardents sur les marais et sur les fleuves, pour noyer les voyageurs. J'excite les fées à danser au clair de la lune. Je pousse les joueurs à chercher le trèfle à quatre, sous les gibets. J'envoie à minuit les esprits hors du cimetière, entortillés d'un drap, demander à leurs héritiers l'accomplissement des vœux qu'ils ont faits à la mort. Je commande aux démons d'habiter les châteaux abandonnés, d'égorger les passants qui y viendront loger, jusqu'à ce que quelque résolu les contraigne de lui montrer le trésor. Je fais trouver des mains de gloire aux misérables que je veux enrichir. Je fais brûler, aux voleurs, des chandelles de graisse de pendu, pour endormir les hôtes, pendant qu'ils exécutent leurs vols. Je donne la pistole volante, qui vient ressauter dans la poche, quand on l'a employée. Je donne aux laquais ces bagues, qui les font aller et revenir de Paris à Orléans en un jour. Je fais tout renverser dans une maison, par des Esprits, qui font culbuter les bouteilles, les verres, les plats, quoique rien ne casse, rien ne se répande, et qu'on ne voie personne. Je montre aux vieilles à guérir la fièvre avec des paroles. Je réveille les villageois, la veille de Saint-Jean, pour cueillir son herbe à jeun et sans parler. J'enseigne aux sorciers à devenir loups-garous. Je les force à manger les enfants sur le chemin, et puis les abandonne, quand, quelque cavalier leur coupant une patte (qui se trouve la main d'un homme), ils sont reconnus et mis au pouvoir de la justice. J'envoie aux personnes affligées un grand Homme noir, qui promet de les faire riches, s'ils se veulent donner à lui.
i i.i i n ; s i.li i i.i'. •. ou
J'aveugle ceux qui prennent des cédul orte que,
quand ils demandenl trente ans de terme, je leurs Pais \ ■ • i i • levant le zéro, «|u«' j'ai mis après. Je tors !•• <■■>! à ceux qui, lisant dans le grimoire sans l<- savoir, nu- font venir et ne nie donnent rien. Je m'en retourne paisiblement d'avec ceux qui, m'ayant appelé, me donnent seulemenl ma' savate, un cheveu, «ai nia- paille. J'emporb t'^list^ qu'on dédie, les pierres qui n'ont pas él Je oe tais paraître, aux principales ennuitées qui rei trent l«'s sorciers allant au sabbat, qu'une troupe dont K' prince est Marcou. J'envoie tous 1 à l'offrande, et leur présente à baiser le cul du Bouc, assis dessus une escabelle. Je Les traite splendidement, mais : ï viandes sans sel. Je fais tout évanouir, si quelque étranger, ignorant des coutumes, fait la bénédiction; el je le laisse dans un désert, au milieu des épines, à trois cents lieues de son pays. Je fais trouver, dans le lit des ribauds, aux femmes, des incubes ; aux hommes, des succubes. J'envoie dormir le cauchemar, en forme d'une longue pièce de marbre, avec ceux qui ne se sont pas sien se couchant. J'enseiirne aux nécromanciens à s< faire de leurs ennemis, faisant une image de cire, et la piquant ou la jetant au feu, pour faire sentir à l'original ce qu'ils font souiïrir à la copie. J'ôte, sur les sorciers, le sentiment aux endroits où le bélier les a marqués de son sceau. J'imprime une vertu secrète à Nolite Jieri, quand il est récité à rebours, qui empêche que le beurre ne se fasse. J'instruis les paysans à mettre, sous le seuil de la bergerie qu'ils veulent ruiner, une toupe (i) de cheveux, ou un crapaud, avec maudissons, pour faire mourir étiques les moutons qui passent dessus. Je montre aux bergers a nouer l'éguillette le jour des noces, lorsque le prêtre dit Conjango vos. Je donne de l'argent, qui se trouve, après, des feuilles de chêne. Je prête aux magiciens un démon fami-
(i) Touffe.
lier, qui les accompagne, et leur défend de rien entreprendre sans le conçé de maître Martinet. J'enseigne, pour rompre le sort d'une personne charmée, à faire pétrir le gâteau triangulaire de Saint-Loup, et le donner, par aumône,au premier pauvre qu'il trouvera. Je guéris les malades du loup-garou, leur donnant un coup de fourche, justement entre les deux yeux. Je fais sentir les coups aux sorciers, pourvu qu'on les batte avec un bâton de sureau. Je délie le Moine Bourru aux avents de Noël : je lui commande de rouler comme un tonneau, ou traîner à minuit des chaînes dans les rues, afin de tordre le cou à ceux qui mettront la tête aux fenêtres. J'enseigne la composition des brevets, des sorts, des charmes, des sigillés, des talismans, des miroirs magiques, et des figures constellées. Je leur apprends à trouver le gui de l'an neuf, l'herbe de fourvoiement (i),les gamahés (2), l'emplâtre magnétique. J'envoie le gobelin, la Mule ferrée, le Filourdi, le roi Hugon, le Connétable, les hommes noirs, les femmes blanches, les lémures, les farfadets, les larves, les lamies, les ombres, les mânes, les spectres, les fantômes; enfin, je suis le diable Vauvert, le Juif Errant, et le Grand Veneur de la forêt de Fontainebleau. »
Avec ces dernières paroles, le magicien disparut, les couleurs des objets s'éloignèrent, une large et noire fumée couvrit la face du climat, et je me trouvai sur mon lit, le cœur encore tout palpitant, et le corps tout froissé du travail de l'âme; mais avec une si grande lassitude qu'alors que je m'en souviens je ne crois pas avoir la force d'écrire au bas de ma lettre : Je suis, Monsieur,
Votre serviteur.
(1) Herbe magique qui a la propriété d'égarer les gens qui la portent sur eux (Lacr.).
(2) Pierres magiques, portant des figures et des signes naturels (Lacr.).
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iiŒ lia
Monsieur, bonne foi, ma dernière lettre ne vous a-t-eile i épouvanté? Quoi que vous en disiez, je pense que Homme noir aura pu Faire quelque émotion, sinon votre âme, an moins dans quelqu'un de v>s sens. Voila ce que ' n'avoir autrefoisvoulu Faire peur des Esprits:
ils ont en leur revanche, et je mo suis vengé malici menl de l'importunité, dont tant de Fois j'ai été | de reconnaître 1rs vérités de la magie. Je suis pointant Fâché de la fièvre, qu'on m'a écrit que cet horrible tableau vous a causée; mus, pour effacer ma faute, je le veux effacer a son tour, et vous faire voir, sur la même toile, la tromperie de ses couleurs, de ses traits, et de ses ombres.
Imaginez-vous donc qu'encore que par tout le monde on ait tant brûlé de sorciers, convaincus d'avoir fait pacte avec le diable ; que tant de misérables aient avoué sur le bâcher d'avoir été au sabbat, et que même quelques-uns, dans l'interrogatoire, aient confessé aux jim'es qu'ils avaient mangé à leurs festins des enfants, qu'on a. depuis la mort des condamnés, trouvés pleins de vie, et qui ne savaient ce qu'on leur voulait dire, quand on leur en parlait ; on ne doit pas croire toutes choses, parce qu'un homme peut dire toutes choses ; car, quand même, par une permission particulière de Dieu, une âme pourrait revenir sur la terre, demander à quelqu'un le secours de ses prières, est-ce à dire que des Esprits ou des Intelligences, s'il y en a, soient si badines que de s'oblig-er aux quintes écervelées d'un villageois ignorant ; d'apparaître à chaque bout de champ, selon que l'humeur noire sera plus ou moins forte. dans la tête mal timbrée d'un ridicule bercer; venir au leurre, comme un faucon, sur le poing" du giboyeur
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qui le réclame, et. selon le caprice de ce maraud, danser la g-uimbarde ou les matassins ?Non, je ne crois point de sorciers, encore que plusieurs grands personnages n'aient pas été de mon avis, et je ne défère à l'autorité de personne, si elle n'est accompagnée de raison, ou si elle ne vient de Dieu, Dieu qui tout seul doit être cru de ce qu'il dit, à cause qu'il le dit. Ni le nom d'Aristote plus savant que moi. ni celui de Platon, ni celui de Socrate, ne me persuadent point, si mon jugement n'est convaincu, par raison, de ce qu'ils disent. La raison seule est ma reine, à qui je donne volontairement les mains; et puis, je sais par expérience que les esprits les plus sublimes ont chopé le plus lourdement : comme ils tombent de plus haut, ils font de plus grandes chutes; enfin nos pères se sont trompés jadis, leurs neveux se trompent maintenant, les nôtres se tromperont quelque jour.
N'embrassons donc point une opinion, à cause que beaucoup la tiennent, ou parce que c'est la pensée d'un grand philosophe; mais seulement à cause que nous voyons plus d'apparence qu'il soit ainsi, que d'être autrement. Pour moi, je me moque des pédants qui n'ont point de plus forts arguments pour prouver ce qu'ils disent, sinon d'alléguer que c'est une maxime, comme si leurs maximes étaient bien plus certaines que leurs autres propositions. Je les en croirai pourtant, s'ils me montrent une philosophie, dont les principes ne puissent être révoqués en doute, desquels toute la nature soit d'accord, ou qui nous aient été révélés d'en haut; autrement, je m'en moque, car il est aisé de prouver tout ce qu'on veut, quand on ajuste les principes aux opinions, et non pas les opinions aux principes. Outre cela, quand il serait juste de déférer à l'autorité de ces grands hommes, et quand je serais contraint d'avouer que les premiers philosophes ont établi ces principes, je les forcerais bien d'avouer à leur tour que ces anciens-là, non plus que nous,
I i.i i il i s i i i i i i m ii a; i
n'ont pas toujours écril ce qu'ils ont cru.Souvenl les lois et la religion de leur pays les ont contraints d'accommoder leurs préceptes h l'intérêt et au besoin de la politique. C'est pourquoi on ne doit croire d'un homme que ce qui est humain, c'est-à-dire, possible et ordinaire; enfin, j«n'admets point de sorciers, à moins qu'on ne me le prouve.
Si quelqu'un, par «les raisonnements plus forts et plus pressants que les miens me le peut démontrer, ne doutez poinl que je ne lui dise : « Soyez, Monsieur, le bienvenu;
vous que j'attendais, je renonce à mes opinion j'embrasse 1rs vôtres!» Autrement, qu'aurait l'habile pardessus le sot, s'il pensait ce <|u«' pense le soi ? Il doit suffire au peuple qu'une grande âme fasse semblant d'acqi cer aux sentiments du plus grand nombre pour ne pa au torrent, sans entreprendre de donner des men raison ; au contraire, un philosophe doitjuger le vulgaire, et non pas juger comme le vulgaire. Je ne suis point pourtant si déraisonnable qu'après m'ètrc soustrait à la tyrannie de l'autorité, je veuille établir la mienne sans preuve; c'est pourquoi vous trouverez bon que je vous apprenne les motifs que j'ai eu de clouter de tant d'effets étranges qu'on raconte des Esprits; i me semble avoir observé beaucoup de choses bien considérables pour me débarrasser de cette chimère.
Premièrement, on ne m'a jamais récité aucune histoire de sorciers, que je n'aie pris garde qu'elle était ordinairement arrivée à trois ou quatre cents lieues de là. Cet éloignement me fit soupçonner qu'on avait voulu dérober aux curieux l'envie et le pouvoir de s'en informer. Joignez à cela que cette bande d'hommes habillés en chats s'est trouvée au milieu de la campagne, sans témoins. La foi d'une personne seule doit être suspecte en chose si miraculeuse; près d'un village, il en a été plus facile de tromper des idiots. C'était une pauvre vieille, elle était pauvre; la nécessité l'a pu contraindre à mentir pour de
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l'argent; elle était vieille : l'âge affaiblit la raison; l'âge rend babillard ; elle a inventé ce conte pour entretenir ses voisines ; l'âge affaiblit la vue ; elle a pris un lièvre pour un chat ; l'âge rend timide : elle en a cru voir cinquante au lieu d'un. Car, enfin, il est plus facile qu'une de ces choses soit arrivée, qu'on voit tous les jours arriver, qu'une aventure, surnaturelle, sans raison et sans exemple.
Mais, de grâce, examinons ces sorciers pris : vous trouverez que c'est un paysan fort grossier, qui n'a pas l'esprit de se démêler des filets dont on l'embarrasse; à qui la grandeur du péril assomme l'entendement, en telle sorte qu'il n'a plus l'âme assez présente pour se justifier; qui n'oserait même répondre pertinemment, de peur de donner à conclure aux préoccupés que c'est le diable qui parle par sa bouche. Si cependant il ne dit mot, chacun crie qu'il est convaincu de sa conscience, et aussitôt le voilà jeté au feu. Mais le diable est-il si fou, lui qui a bien pu autrefois le changer en chat, de ne le pas maintenant changer en mouche, afin qu'il s'envole ? Les sorciers, disent-ils, n'ont aucune puissance, dès qu'ils sont entre les mains de la justice. Oh! par ma foi ! cela est bien trouvé; donc, Maître Jean Guillot, de qui le père a volé les biens de son pupille, s'est acquis par le moven de vingt mille écus dérobés, que lui coûta son office de juge, le pouvoir de commander aux diables. Vraiment, les diables portent grand respect aux larrons. Mais ces diables au moins devaient éloigner ce pauvre malheureux, leur très humble serviteur, quand ils surent qu'on était en campagne pour le prendre: car,' ce n'est pas donner courage à personne de le servir, d'abandonner ainsi les siens; pour des natures qui ne sont qu'esprits, elles font de grands pas de clerc.
J'ai aussi remarqué que tous ces magiciens prétendus sont gueux comme des Diogènes. 0 Ciell est-il donc vrai-
i El nu. s 1 i i :i HSUI NTS LITI I \ll\i s
lable qu'un homme s'exposât à brûler éternellement, l'espérance de demeurer pauvre, bal, affamé, el eu crainte continuelle <l«- se voir griller en place publique? Satan lui donnerait, non des feuilles de chêne, mais pistolesde poids, pour acheter des charges qui le metti .1 couverl de la justice. Mais vous verrez que les démons de ce temps-ci sont extrémemenl niais, et qu'ils u'onl l'esprit d'imaginer tant de finesses. Ce malotru berger, que vous tenez dans vos (irisons, à la veille d'être bouilli, sur quell lions le condamnes-Tons? < >n l'a surpris,
récitant la patenôtre du loup. Ali ! de grâce, qu'il I
: vous n'v remarquerez que de grande moins de mal qu'il n'v on a dedans une mort-diable (i), pour laquelle cependant on ne l'ait mourir personne. Outre cela, dit-on, il a ensorcelé des troupeaux. Ou ce m, par paroles, ou par la vertu cachée de quelques poisons naturels. Par paroles, je ne crois pas que les ving-tquatre lettres de l'alphabet couvent dans la grammaire la malignité occulte d'un venin si présent, ni que d'ouvrir la bouche, serrer les dents, appuyer la langue au palais, de telle ou telle façon, ait la force d'empester les moutons, ou de les guérir ; car, si vous répondez que c'est à cause du pacte, je n'ai point encore lu, dans la chronologie, le temps auquel le diable accorda avec le genre humain, que. quand on articulerait de certains mots qui doivent avoir été spécifiés au contrat, il tuerait ; qu'à d'autres il guérirait, et qu'à d'autres il viendrait nous parler; et je veux qu'il en eût passé le concordat avec un particulier, ce particulier-là n'aurait pas le consentement de tous les hommes, pour nous obliger à cet accord. A quelques syllabes toutefois, qu'un lourdaud sans y penser aura proférées, il avolera incontinent pour l'effrayer, et ne rendra pas la moindre visite à une personne puissante, dépravée, illustre, spirituelle, qui se donne à
(i) Phylactère, amulette préservatrice contre le diable (Laceu).
lui de tout sou cœur, et qui. par sou exemple, serait cause de la perte de cent mille âmes!
Vous m'avouerez peut-être que les paroles magiques n'ont aucun pouvoir, mais qu'elles couvrent sous des mots barbares la maligne vertu des simples, dont tous les enchanteurs empoisonnent le bétail? Eh bien, pourquoi donc ne les faites-vous mourir en qualité d'empoisonneurs et non pas de sorciers? Ils confessent, répliquez-vous, d'avoir été au sabbat, d'avoir envoyé des diables dans le corps de quelques personnes, qui se sont trouvées démoniaques. Pour les voyages du sabbat, voici ma créance : c'est qu'avec des huiles assoupissantes, dont ils se graissent, comme alors qu'ils veillent, ils se figurent être bientôt emportés à califourchon sur un balai par la cheminée, dans une salle où l'on doit festiner danser, faire l'amour, baiser le cul au bouc. L'imagination, fortement frappée de ces fantômes, leur représente dans le sommeil ces mêmes choses, comme un balai entre les jambes, une campagne qu'ils passent en volant, un bouc, un festin, des dames; c'est pourquoi, quand ils se réveillent, ils croient avoir vu ce qu'ils ont songé.
Quant à ce qui concerne la possession, je vous en dirai aussi ma pensée, avec la même franchise. Je trouve, en premier lieu, qu'il se rencontre dix mille femmes pour un homme. Le diable serait-il un ribaud,de chercher avec tant d'ardeur l'accouplement des femmes? Non, non, mais j'en devine la cause : une femme a l'esprit plus léger qu'un homme, et plus hardi, par conséquent, à résoudre des comédies de cette nature; elle espère que. pour peu de latin qu'elle écorchera, pour peu qu'elle fera de grimaces, de sauts, de caprioles et de postures, on les croira toujours beaucoup au-dessus de la pudeur et de la force d'une fille ; et, enfin, elle pense être si forte de sa faiblesse que, l'imposture étant découverte, on attribuera ses extravagances à quelques suffocations de matrice, ou qu'au pis aller on
ET FR ViUK.N is LITTI
pardonnera à l'infirmité de son sexe. Vous répondrez peutque, pour \ en avoir <!<• fourbes, cela ne conclut rien contre celles qui sonl véritablement possédées. Ma la votre nœud gordien, j'en serai bientôt L'Alexandre.
Examinons donc, sans qu'il nous importe de choquer les opinions du vulgaire, s'il y a autrefois eu des démoniaques, et 9*i] v «mi a aujourd'hui. Qu'il y en ail eu autrefois, je n'en doute point, puisque les Livres sacrés assurent qu'une Chaldéenne, par arl magique, envoya an démon dans le cadavre du prophète Samuel, et le fit parler; que David conjurai! avec sa harpe celui dont Saûl était obsédé; et que notre Sauveur Jésus-Christ chassa les diables des corps de certains Hébreux, et les envoya dans des corps de pourceaux. .Mais nous sommes obligés de croire que l'empire du diable cessa quand Dieu vint au monde ; que oracles Purenl étouffés sous le berceau du Messie, et que Satan perdil la parole en Bethléem, l'influence altérée de l'étoile tics (rois Rois lui ayant sans doute causé la pépie. C'est pourquoi je me moque de tous les énerçumènes d'aujourd'hui, et m'en moquerai jusqu'à ce que l'Eglise me commande de les croire ; car, de m'ima*riner que cette pénitente de Goffridi (i), cette religieuse de Loudun, cette fille d'Evreux (a) soient endiablées, parce qu'elles font des culbutes, des grimaces et des gambades ; Scaramouche, Colle et Cardelin les mettront à quia. Comment? elles ne savent pas seulement parler latin! Lucifer
(i) Louis Goffridi, ou Gaufridis, curé de l'église des Acoules, à Marseille, fut brûlé comme sorcier en 1611, pour avoir séduit, par l'intermédiaire du diable, auquel il s'était donné, une fille de seize ans, sa pénitente, nommée Madeleine de Mandols. Le parlement d'Aix l'avait condamné pour crimes de magie, de sorcellerie et d'impiété (Lacroix).
(2) La possession de cette religieuse, nommée Madeleine Bavent, était un fait plus récent encore, qui avait eu lieu dans le couvent de Saint- Louis de Louviers. Mathurin Picard, curé du Mesnil-Jourdain. et son complice Thomas Boullé, accusés d'avoir ensorcelé cette religieuse et ses compagnes, furent condamnés au bûcher avec elle, par arrêt du parlement de Rouen du 23 août 1647 (L.)«
a bien peu de soin de ses diables, de ne pas les envoyer au collège. Quelques-unes répondent assez pertinemment, quand l'exorciste déclame une oraison de bréviaire, dont en quelque façon elles écorchent le sens, à force de le réciter; à moins que cela, vous les voyez contrefaire les enragées, feindre, à tout ce qu'on leur prêche, une distraction d'esprit perpétuelle; cependant j'en ai surpris d'attentives à guetter au passage quelque verset de leur office pour répondre à propos, comme ceux qui veulent chanter à vêpres, et ne le savent pas, attendent à L'affût le Gloria Palri, etc.. pour s'y égosiller.
Ce que je trouve encore de bien divertissant sont les méprises, où elles s'embarrassent, quand il faut obéir ou n'obéir pas. Le conjurateur commandait à une de baiser la terre toutes les fois qu'il articulerait le sacré nom de Dieu : ce diable d'obéissance le faisait fort dévotement; mais, comme il vint encore un coup à lui ordonner la même chose en autres termes que ceux dont il usait ordinairement, car il lui commanda par le Fils coéternel du Souverain Etre, ce novice démoniaque, qui n'était pas théologien, demeura plat, rougit, et se jeta aux injures, jusqu'à ce que, l'exorciste l'ayant apaisé par des mots plus ordinaires, il se remit à raisonner. J'observe, outre cela, que, selon que le prêtre haussait sa voix, le diable augmentait sa colère, bien souvent à des paroles de nul poids, à cause qu'il les avait prononcées avec plus d'éclat, et qu'au contraire il avalait, doux comme lait, des exorcismes qui faisaient trembler, à cause qu'étant las de crier ils les avait prononcés d'une voix basse.
Mais ce fut bien pis quelque temps après, quand un abbé les conjura : elles n'étaient point faites à son style, et cela fut cause que celles qui voulurent répondre répondirent si fort à contre-sens que ces pauvres diables, au front de qui restait encore quelque pudeur, devinrent tout honteux, et depuis, en toute la journée, il ne fut pas possible de tirer
LETl ni s ET 1 t. Il n.uaii.
1 1 r i méchant moi <l«i leur bouche. Lis crièreu fort longtemps qu'ils sentaient là des incrédules ;q d'eux ils ne voulaient rien Faire de miraculeux, de c ur de les convertir. Mais la feinte me sembla bien g . car
s il .'-(ail vrai, pourquoi les en avertir? ll> devaieu
contraire, pour nous endurcir eu notre incrédolil cacher dans ce corps, et ne pas taire des choses qui pu nous désaveu- 1er. Vous répondez que Dieu Les force à pour manifester la foi . ( hii, maisje ne suis point conva ni obligé de croire que ce soif le diable <jui fasse tuui singeries, puisqu'un homme les peut l'aire naturellement. I >e se contourner le ' les épaules: je l'ai vu pra-
tiquer aux Bohémiens. De sauter : qui ne le fait point, hors les paralytiques? De jurer : il ne s'en rencontre que D> marquer sur la peau certains caractères: ou des os ou des pierres colorent ainsi sans prodige notre chair.
Si les diables sont forcés, comme vous dites, de faire des miracles afin de nous illuminer, qu'ils en fassent de convaincants : qu'ils prennent les tours de Notre-Dame de Paris, où il y a tant d'incrédules, et les portent sans fraction dans la campagne Saint-Denis danser une sarabande espagnole. Alors nous serons convaincus.
J'ai pris garde encore que le diable, qu'on dit être si médisant, n'induit jamais ces personnes démoniaque milieu de leurs grandes fougues à médire l'une de L'autre : au contraire, elles s'entreparlent en très grand respect, et n'ont garde d'agir autrement, parce que la première offensée découvrirait le mystère. Pourquoi, mon révérend Père, n'instruit-on votre procès, en conséquence des crimes dont le diable vous accuse? Le diable, dites-vous, est père de mensonge. Pourquoi donc, l'autre jour, fites-vous brûler ce magicien, qui ne fut accusé que par le diable? Car je réponds comme vous : « Le diable est père de mensonge. » Avouez, avouez, mon Révérendissime,que le diable dit vrai, ou faux, selon qu'il est utile à votre malicieuse paternité.
Mais, bons Dieux ! je vois tressaillir ce diable, quand on lui jette de l'eau bénite; est-ce donc une chose si sainte, qu'il ne la puisse souffrir sans horreur? Certes, cela fait que je m'étonne qu'il ait osé s'enfermer dans un corps humain, que Dieu a fait à son image, capable de la vision du Très-Haut, reconnu son enfant par la régénération baptismale, marqué des saintes huiles, le temple du Saint- Esprit, et le tabernacle de la sainte hostie. Gomment a-t-il eu l'impudence d'entrer dans un lieu qui lui doit être bien plus vénérable que de l'eau, sur laquelle on a simplement récité quelques prières? Mais nous en aurons bonne issue; je vois le démoniaque qui se tempête fort à la vue d'une croix qu'on lui présente. 0 monsieur l'exorciste, que vous êtes bon ! Ne savez-vous pas qu'il n'y a aucun endroit dans la nature, où il n'y ait des croix, puisque, par toute la matière, il y a longueur et largeur, et que la croix n'est autre chose qu'une longueur considérée avec une largeur. Qu'ainsi ne soit, cette croix que vous tenez., n'est pas une croix, à cause qu'elle est d'ébène; cette autre n'est pas une croix, à cause qu'elle est d'argent; mais l'une et l'autre sont des croix, à cause que, sur une longueur, on a mis une largeur qui la traverse. Si donc cette énergumène a cent mille longueurs et cent mille largeurs, qui sont autant de croix, pourquoi lui en présenter de nouvelles? Cependant vous voyez cette femme, qui, pour en avoir approché les lèvres par force, contrefait l'interdite. 0 quelle piperie f Prenez, prenez une bonne poignée de verges, et me la fouettez en ami ; car je vous engage ma parole que, si on condamnait d'être jetés à l'eau tous les énergumènes, que cent coups d'étrivières par jour n'auraient pu guérir, il ne s'en noierait point.
Ce n'est pas, comme je vous ai dit. que je doute de la puissance du créateur sur ses créatures; mais à moins d'être convaincu par l'autorité de l'Eglise, à qui nous devons donner aveuglément les mains, je nommerai tous ces grands
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effets de magie, la gazette des sots, ou le credo de ceux «jui ont trop il«" Poi. •!<• m'aperçois que ma lettre est un peu trop longue. C'esl le sujet qui m'a poussé au delà de mon dessin; mais vous pardonnerez cette importunité à une personne qui Fait vœu d'être, jusqu'à la mort, de vouset de vos contes d'esprit,
Monsieur
Le servi leur très hui
CONTRE UN POLTB
Monsieur, Je sais que vous êtes trop sage pour conseiller jamais un duel; c'est pourquoi je vous demande votre avis sut celui que j'ai résolu de faire; car enfin, comme vous savez, l'honneur sali ne se lave qu'avec du sang. Hier, je fus appelé sot, et l'on s'émancipa de me donner un soufflet en ma nce. Il est vrai que ce fut en une compagnie fort honorable. Certains, stupides en matière de démêlés, disent qu'il faut que je périsse ou que je me venge. Vous, Monsieur, dites-moi, vous, mon plus cher ami, et que j'estime tiop sage pour m'exciter à aucune action cruelle: ne suisje pas assez maltraité de la langue et de la main de ce poltron, sans irriter encore son épée? Car. quoique je sois marri d'être appelé sot, je serais bien plus fâché qu'on me reprochât d'être défunt. Si j'étais enfermé dans un sépulcre, il pourrait, à son aise et en sûreté, mal parler de mon courage. Ne ferais-je donc pas mieux de demeurer au monde, afin d'être toujours présent pour le châtier, quand sa témérité m'en donnera sujet? Infailliblement, ceux qui me conseillent la tragédie ne jugent pas que, si j'en suis la catastrophe, il se moquera de ma valeur ; si je le tue, on croira que je l'ai chassé du monde, parce que je n'osais y
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demeurer, tant qu'il y serait; si je lui ôte la rapière, on dira que j'appréhendais qu'il demeurât armé; si nous demeurons égaux, à quoi bon se mettre au hasard du plus grand de tous les malheurs, qui est la mort, pour ne rien décider? Et puis, quand j'aurais lettre du Dieu Mars, de sortir de ce combat à mon honneur, il pourrait au moins se vanter de m'avoir contraint à commettre une insigne folie. Non, non. je ne dégaine point; c'est craindre son ennemi, de vouloir, par le mo}ren de la mort, ou l'éloigner de soi, ou s'éloigner de lui. Pour moi, je n'appréhende pas qu'il soit où je serai. Il tient à gloire de n'avoir jamais redouté les Parques; s'il veut que je le croie, qu'il se tue! J'irai consulter tous les sages pendant soixante ou quatrevingts ans. pour savoir s'il a bien fait; et si Ton me répond que oui, alors je tâcherai d'en vivre encore autant pour faire le reste de mes jours pénitence de ma poltronnerie. Vous trouverez peut-être ce procédé fort étrange dans un homme de cœur comme moi? Mais, Monsieur, à parler franc, je trouve que j'aime mieux me tenir à ma carte que de me mettre au hasard, en les brouillant, d'en avoir une pire. Ce monsieur le matamore veut peut-être mourir bientôt, afin d'en être quitte de bonne heure ; mais, moi, qui suis plus généreux, je tâche de vivre plus longtemps, au risque d'être longtemps en état de pouvoir mourir. Pense-t-il se rendre plus recommandable, pour témoigner qu'il s'ennuie de ne pas retourner à la nuit de sa première maison ? Est-ce qu'il a peur du soleil ? Hélas ! le pauvre buffle, s'il savait quelle vilaine chose c'est que d'être trépassé, rien ne le presserait. Un homme ne fait rien d'illustre, qui devant trente ans met sa vie en danger, parce qu'il expose ce qu'il ne connaît pas; mais, lorsqu'il la hasarde depuis cet âgelà, je soutiens qu'il est enragé de la risquer, l'ayant connue. Quant à moi, je trouve le jour très beau, et je n'aime point à dormir sous terre, à cause qu'on n'y voit goutte. Qu'il ne s'enfle point pourtant de ce refus, car je veux bien
m nui" MT 1 ÉRAIHBA
iju'il sache que .i«' sais une Initie à tuer même un s charmé, et qu'a cause de cela je no veux point me be de peur qu'on n<' l'apprenne.
Il y i encore cenl autres raisons qui me font abhorrer le duel. Moi, j'irais sur le pré, el là, fauché parmi l'herbe, m'embarquer possible pour l'autre monde! Hélas I créanciers n'attendent que cela pour m'accuser de banqueroute! Mais penserait-il même m'avoir mis à jubé quand il m 'au rail ôté la vie? Au contraire, j'en deviendrais plus terrible, et je suis assuré qu'il ne pourrait me regarder au jours après, sans que je lui fisse peur. S'il aspire à la gloire «le m . . pourvuque jeme porte bien, je lui per-
mets de se vanter partout d'être mon bourreau ; aussi bien, quand il m'aurail tué, la gloire ne serait pas grande; une poignée de ciguë en Ferait bien autant. Il va s'imaginer peut-être que la nature m'a fort mal traité, en me refus du courage; mais, qu'il apprenne que la nature ne saurait nous jouer un plus vilain trait que de se servir contre nous de celui du sort ; que la moindre puce en vie vaut mieux que le grand Alexandre décédé; et qu'enfin je me sens indigne d'obliger des torches bénites à pleurer sur mes armoiries. J'aime véritablement qu'on me flatte de toutes les qualités d'un bel esprit, hormis de celle d'heureuse mémoire, qui m'est insupportable, et pour cause. Une autre raison me défend encore les batailles. J'ai composé mon épitaphe, dont la pointe est fort bonne, pourvu que je vive cent ans; et j'en ruinerais la rencontre heureuse, si je me hasardais à mourir plus jeune. Ajoutez à cela que j'abhorre sur toutes choses les maladies, et qu'il n'y a rien plus nuisible à la santé que la mort. Ne vaut-il donc pas mieux s'encourager à devenir poltron que de se rendre la cause de tant de désastres?
Ainsi, forts de notre faiblesse, on ne nous verra jamais ni pâlir, ni trembler, que d'appréhension d'avoir trop de cœur. Et toi, ô salutaire poltronnerie! je te voue un autel,
et je promets de te servir avec un culte si dévot que, pour commencer dès aujourd'hui, je dédie cette épître au lâche le plus confirmé de tes enfants, de peur que quelque brave, à qui je l'eusse envoyée. ne se fût imaginé que j'étais homme à le servir, pour ces quatre méchants mots qu'on est obligé d'écrire à la fin de toutes les lettres: Je suis, Monsieur,
Votre serviteur.
APOTHÉOSE D'UN ECCLESIASTIQUE BOUFFON (i)
Messire Jean,
Je m'étonne fort que, sur la chaire de vérité, vous dressiez un théâtre de charlatan ; qu'au lieu de prêcher l'évangile à vos paroissiens, vous repaissiez leurs oreilles de cent contes pour rire ; que vous ayez l'insolence de réciter des choses que Trivelin rougirait, sous son masque, de prononcer; que. profanant la dignité de votre caractère, vous décriviez les plus sales plaisirs de la débauche, sous ombre de les reprendre, avec des circonstances si particulières que vous nous faites souvenir (quelle abomination!) des sacrifices qu'autrefois on faisait à Priape. de qui le prêtre était le maquereau.
Certes, messire Jean, vous devriez exercer votre charge avec moins de scandale, quand vous ne lui auriez aucune autre obligation que celle de vous avoir appelé du fumier, où l'on vous a vu naître, à l'état ecclésiastique; car, si vous n'avez pas assez de force pour résister à votre bouffon d'ascendant, du moins dissimulez, et, quand votre devoir vous obligera d'annoncer l'évangile, faites semblant de le croire. Permettez que nous puissions nous tromper, et
(i) Titre donné par le Ms. Les imprimés portent simplement : A messire Jean.
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nous crever les peux de la raison, pour ne pas voir que vous sentez le fagot; et, puisqu'on dépit du loup-garou, vous ôtes résolu de débiter aos mystères comme une Parce, ne faites donc pas sonner les cloches pour appeler le monde à votre sermon : descendez de la chaire de \ el montez sur une borne au coin du carrefour; servezvous d'un tambourin de Biscaye; mettez gambader su épaules une guenon; nuis, pour achever la momerie en toutes ses mesures, passez la main dans votre chemise, vous y trouverez Godenol dans sa gibecière. Alors on ue se scandalisera point que vous divertissiez le badaud : vous pourrez, comme un bateleur, raconter les vertus de votre mithrida lébiter des chapelets de baume,
savonnettes pour la gale et des pommades odoriférantes. Vous pourrez même faire provision d'onguent pour la brûlure; car les sorciers du pays m'ont juré avoir lu dans la cédule. que vous avez donnée (vous savez bien à qui?) que le terme en expire à Noël. Vous avez beau même ne pas croire aux possédés, on voit assez, par les contorsions dont vous agitez les pendants de votre gaine corporelle, que vous avez le diable au corps; mais vous avez beau tacher à vous guérir du mal d'enfer par une forte imagination et courir les lieux de débauche, il ne nous importe, pourvu que vous n'accrochiez que des vieilles ou des stériles, parce que la venue de l'antechrist nous fait peur, et vous savez la prophétie.
Mais vous riez, messire Jean, vous qui croyez à l'Apocalypse comme à la mythologie, et qui dites que l'enfer est un petit conte pour épouvanter les hommes, de même que, pour effrayer les enfants, on les menace de les faire manger à la lune! Avouez, avouez que vous êtes l'incomparable; car expliquez-moi, je vous conjure, comment vous pouvez être impie et bigot tout ensemble, et composer, avec les filets de tissu de votre vie. une toile mêlée de
(i) Contre-poison.
superstition et d'athéisme? Ah ! messire Jean, mon ami, vous mourrez en dansant les sonnettes!...
Je passerais plus loin; mais, comme j'attends visite, je craindrais de perdre l'occasion de vous mander à la fin de ma lettre ce que l'on n'y mande pas ordinairement ; c'est que je ne suis et ne serai jamais, Messire Jean.
Votre serviteur.