A. MADAME
Madame, Pour une personne aussi belle qu'Alcidiane (i), il vous fallait sans doute, comme à cette héroïne, une demeure inaccessible; car, puisqu'on n'abordait à celle du roman que par hasard, et que, sans un hasard semblable, on ne peut aborder chez vous, je crois que par enchantement vos charmes ont transporté ailleurs, depuis ma sortie, la province où j'ai eu l'honneur de vous voir. Je veux dire, Madame, qu'elle est
(i) La jeune Alcîdiane, roman de Gomberville, publié à Paris, en i65i . C'est la suite de son Polexandre .
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devenue une Beconde lie flottante, que le vent trop fu tupirs pousse et fait reculer devant moi, à m que j'essaie d'en approcher. Mes lettres mêmes, pleines de soumissions el de respects, malgré L'art et la routia
igers les mieux instruits, q'j sauraient aborder. Il ne me serf de rien que vos louanges, qu'elles publient, les fassent voler de toutes parts; elles ne vous peuvent rencontrer et je crois même que si, par le caprice du hasard ou de la
nmée qui se charg uvent de ce qui s'adre
vous.il ru tombait quelqu'une du ciel dans votre cheminée, elle serait capable de faire évanoui iu. Pour
mo . Ma lam . après d ures si surprenantes, je ne
doute quasi pins que votre comté n'ait changé de climat
le pays qui lui est antipode; et j'appréhende que, le cherchant dans la carte, je ne rencontrée sa place, <>mme on trouve aux extrémités du septentrion : Ceci est une terre oà les glaces empêchent d aborder . Ah! Madame, le soleil à qui vous ressemblez, et à qui l'ordre de l'univers ne permet point de repos, s'est bien fixé dans les cieux pour éclairer une victoire, où il n'avait presque pas d'intérêt. Arrêtez-vous, pour éclairer la plus belle des vôtres; car je proteste (pourvu que vous ne fassiez pas disparaître ce palais enchanté, où je vous parle tous les jours en esprit) que mon entretien muet et discret ne vous fera jamais entendre que des vœux, des hommages et des adorations.
Vous savez que mes lettres n'ont rien qui puisse ocre suspect ; pourquoi donc appréhendez-vous la conversation d'une chose qui n'a jamais parlé? Ah ! Madame, s'il m'est permis d'expliquer mes soupçons, je pense que vous me refusez votre vue pour ne pas communiquer avec un profane, par miracle, plus d'une fois. Cependant, vous savez que la conversion d'un incrédule comme moi (c'est une qualité que vous m'avez jadis reprochée) demanderait que je visse un tel miracle plus d'une fois. Soyez donc accessible aux témoignages de vénération que j'ai dessein de vous ren-
dre. Vous savez que les dieux reçoivent favorablement la fumée de l'encens que nous leur brûlons ici-bas, et qu'il manquerait quelque chose à leur gloire, s'ils n'étaient adorés. Ne refusez donc pas de l'être car, si tous vos attributs sont adorables, puisque vous possédez très humblement les deux principaux, la sagesse et la beauté, vous me feriez faire un crime, m'empêchant d'adorer en votre personne le divin caractère que les dieux y ont imprimé, moi principalement, qui suis et serai toute ma vie,
Madame,
Votre très humble et très passionné serviteur.
Madame, Vous me voulez du bien ! Ah ! dès la première ligne, je suis votre très humble, très obéissant et très passionné serviteur; car je sens déjà mon âme, par l'excès de sa joie, se répandre si loin de moi qu'elle aura passé sur mes lèvres auparavant que j'aie le temps de finir ainsi ma lettre. Toutefois, la voilà conclue, et je puis, si je veux, la fermer. Aussi bien, puisque vous m'assurez de votre affection, tant de lignes ne sont pas nécessaires contre une place prise ; et n'était que c'est la coutume qu'un héros meure debout et un amoureux en se plaignant, j'aurais pris congé de vous et du soleil, sans vous le faire savoir; mais je suis obligé d'employer les derniers soupirs de ma vie à publier, en vous disant adieu, que j'expire d'amour, vous saurez bien pour qui ? Vous croirez peut-être que le mourir des amants n'est autre chose qu'une façon de 'parler, et qu'à cause de la conformité des noms de l'amour et de la mort, ils prennent souvent l'un pour l'autre; mais je suis fort assuré que vous ne douterez pas de la possibilité du mien, quand vous aurez considéré la violence et la Ion-
LETTRES M IH.W.MLMS l.ll II .îlAIilKS*
giieiir de ma maladie, el moins encore quand, après lu ce discours, vous trouverez à l'extrémil Madame,
Votre Serviteur*
Madame,
Bien loin d'avoir perdu le cœur, quand je vous lis !i«»mde ma liberté, je me trouve, au contraire, d jour-là, le cœur beaucoup plus grand. Je pense qu'il s'esf multiplié, et que, comme s'il n'était pas assez «l'un pour tous vus coups, il s'est efforcé de se produire en toutes mes artères, où je le sons palpiter, afin d'être présent en plus de lieux, et de devenir, lui seul, le seul ol>jet de tous vos traits...
Ne vous souvient-il pas de ma dernière visite, où. me plaignant de vos rigueurs, vous me promîtes, au sortir de ehez vous, que je vous retrouverais plus humaine si vous me trouviez plus discret, et que je vinsse, en me disant adieu, le lendemain, parce que vous aviez résolu d'en faire l'épreuve? Mais, hélas! demander l'espace d'un jour pour appliquer le remède à des blessures qui sont au cœur! N'est-ce pas attendre, pour secourir un malade, qu'il ait cessé de vivre? Et ce qui m'étonne encore davantage, c'est que, vous défiant que ce miracle ne puisse arriver, vous fuyez de chez vous pour éviter ma rencontre funeste. Eh bien, Madame, eh bien, fuyez-moi, cachezvous, même de mon souvenir. On doit prendre la fuite et l'on se doit cacher, quand on a fait un meurtre. Que disje? grands dieux! Ah! Madame, excusez la fureur d'un désespéré; non. non, paraissez! c'est une loi pour les hommes, qui n'est pas faite pour vous; car il est inouï que les souverains aient jamais rendu compte de la mort de leurs esclaves. Oui, je dois estimer mon sort trop glo-
rieux d'avoir mérité que vous prissiez la peine de causer sa ruine; car, du moins, puisque vous avez daigné me haïr, ce sera un témoignage à la postérité, que je ne vous étais pas indifférent. Aussi, la mort, dont vous avez cru me punir, me cause de la joie ! Et si vous avez de la peine à comprendre quelle peut être cette joie, c'est la satisfaction secrète que je ressens d'être mort pour vous, en vous faisant ingrate.
Oui, Madame, je suis mort, et je prévois que vous aurez bien de la difficulté à concevoir comment il se peut faire, si ma mort est véritable, que moi-même je vous en mande la nouvelle. Cependant il n'est rien de plus vrai ; mais apprenez que l'homme a deux trépas à souffrir sur la terre : l'un violent, qui est l'amour, et l'autre naturel qui nous rejoint à l'indolence de la matière. Et cette mort, qu'on appelle amour, est d'autant plus cruelle qu'en commençant d'aimer on commence aussitôt à mourir. C'est le passage réciproque de deux âmes qui se cherchent pour animer en commun ce qu'elles aiment, et dont une moitié ne peut être séparée de sa moitié, sans mourir, comme il est arrivé,
Madame, à
Votre fidèle Serviteur.
Mademoiselle, J'ai reçu vos magnifiques bracelets, qui m'ont semblé tout glorieux de porter vos chiffres ; ne craignez plus, après cela, qu'un prisonnier, arrêté par les bras et par le cœur, vous puisse échapper. Je confesse cependant que votre don m'eût été suspect, à cause qu'il entre presque toujours des cheveux et des caractères dans la composition des charmes ; mais, comme vous avez tant d'autres moyens plus nobles pour causer la mort, je n'ai garde de vous soupçon-
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mi de sortilège; et puis, j'aurais torl de me dérober ans is de votre magie, ne m'étant pas possible de me Boustraireè mon horoscope, qui s'est accordée avec La '■ de ma triste aventure. Ajoutes à cette considération qu'elle beaucoup plus recommandable si elle arrive par de moyens surnaturels e( s'il Faut un miracle pour la oauser. le m'imagine, Mademoiselle, que vous prenez ceci pour une raillerie? Eh bien, parlons sérieusement. Dites-moi donc en conscience : N'estas pas acquérir un cœur à boa marché, qui ne vous coûte que <• i 1 1< j ou sii coupa de brosse? Par ma toi, si vous en trouvez d'autres à ce prix-là, Je vous conseille de les- prendre; car il peut revenir pins facilement des cheveux à la lèle que des cœurs à la poitrine. .Mais n'amiez-vous point choisi, par malice, des cheveux à me Paire présent, pour m'expliquer en hiéroglyphe l'insensibilité de votre cœur? Non, je vous tiens plus généreuse; mais, quelque mal intentionnée que vous soyez, je confonds tellement dans ma joie toutes les choses qui me viennent de votre part que les mains qui m'outraient ou qui me caressent me sont également souhaitables, pourvu qu'elles soient les vôtres, et la lettre que je vous envoie en est une preuve, puisqu'elle ne tend qu'à vous remercier de m'avoir lié les liras.de m'avoir tiré parles cheveux; et, par toutes ces violences, m'avoir fait, Mademoiselle,
Votre Serviteur.
Madame, Vous vous plaignez d'avoir reconnu ma passion dès le premier moment que la fortune m'obligea de votre rencontre ! Mais, vous, à qui votre miroir fait connaître, quand il vous montre votre image, que le soleil a toute sa lumière et toute son ardeur, dès l'instant qu'il paraît ; quel motif
avez-vous de vous plaindre d'une chose à qui ni vous ni moi ne pouvons apporter d'obstacle ? Il est essentiel, à la splendeur des rayons de votre beauté, d'illuminer les corps, comme il est naturel au mien de réfléchir vers vous cette lumière que vous jetez sur moi ; et, de même qu'il est de la puissance du feu de vos brûlants regards d'allumer une matière disposée, il est de celle de mon cœur d'en pouvoir être consumé. Ne vous plaignez donc pas, Madame, avec injustice, de cet admirable enchaînement, dont la nature a joint d'une société commune les effets avec leurs causes. Cette connaissance imprévue est une suite de l'ordre qui compose l'harmonie de l'Univers; et c'était une nécessité, prévue au jour natal de la création du monde, que je vous visse, vous connusse et vous aimasse ; mais, parce qu'il n'y a point de cause qui ne tende à une fin, le point auquel nous devions unir nos âmes étant arrivé, vous et moi tenterions en vain d'empêcher notre destinée.
Mais admirez les mouvements de cette prédestination. Ce fut à la pêche où je vous rencontrai : les filets, que vous dépliâtes en me regardant, ne vous annonçaient-ils pas ma prise? Et, quand j'eusse évité vos filets, pouvais-je me sauver des hameçons pendus aux lignes de cette belle lettre que vous me fîtes l'honneur de m'envoyer quelques jours après, dont chaque parole obligeante n'était composée de plusieurs caractères qu'afin de me charmer? Aussi, je l'ai reçue avec des respects, dont je ferais l'expression, en disant que je l'adore, si j'étais capable d'adorer quelque autre chose que vous. Je la baisai au moins avec beaucoup de tendresse, et je m'imaginais, en pressant mes lèvres sur votre chère lettre, baiser votre bel esprit dont elle est l'ouvrage. Mes yeux prenaient plaisir de repasser plusieurs fois sur tous les caractères que votre plume avait marqués : insolents de leur fortune, ils attiraient chez eux toute mon âme, et, par de longs regards, s'y attachaient pour se joindre à ce beau crayon de la vôtre.
I II ii.i S il i 11 \(.MI.-. ri LITTERAI!
Vous fuisiea-voua imaginé, Madame, que, d'une feuille dr papier, j'eusse pu faire un si grand feu? I' ne s'éteindra jamais pourtant, que le jour ue ^"i1 éteint pour moil Que il mon âme et mon amour se partagenl eu deui soupirs, quand je mourrai, celui de mou amour partira Le dernier. •!•' conjurerai, à l'agonie, le plus fidèle de mes amis ne me réciter cette aimable lettre; et, lorsqu'on lisant il sera parvenu à la fin, <>ù vous vous abaissez jusqu'à vous dire ma Servante, je m'écrierai jusqu'à la morl : Ah! a la n'est pas p >ssible, car moi-même j'ai toujours été, Madame,
Votre très humble, très fidèle et très obéissant Esclave,
De Bergerac.
Je ne te vois qu'à demi, parce que je t'aime trop; et tu penses me voir trop, parce que tu ne m'aimes qu'à demi! Viens chez moi tout à l'heure, si tu veux convaincre de mensonge l'appréhension que j'ai de ne te voir jamais. Il y a déjà un jour que nous ne nous sommes vus! Un jour, lions Dieux! Ah! je ne le veux pas croire, ou bien il faut me résoudre à mourir. Penses-tu donc m'avoir laissé dans le cœur ton image assez achevée, pour se reposer sur elle de tout ce qu'elle me doit promettre de ta part? Il est vrai qu'elle y est, et très véritable, encore qu'elle y est peinte fort bien; mais je n'oserais la présenter à mes yeux. parce que je m'imagine qu'il la faudrait tirer démon cœur, et je ne sais si je l'y pourrais remettre sans toi. Je vois bien maintenant que je ne suis pas un soleil, comme tu m'as souvent appelé ; car les cadrans ne s'accordent pas au compte que je fais des beures : j'en compte plus de mille depuis ta cruelle absence de chez nous. Cependant tu ne
regardes l'horloge que pour y apprendre l'heure de ton dîner, sans te soucier si celle que tu souhaites ne sera point, peut-être ma dernière, ou, quand tu viendrais faire de belles excuses, si tu me trouveras en vie pour les écouter!