M ON D I
m'instruisit à Faire 1«- godenot i i), à passer des culbub h^urer des grimaces ; et, des après-aînées, il faisail prendre ;'i la porte un certain prix, de ceux qui me voulaient voir. Mais le ciel, fléchi de mes douleurs, et Fâché de voir profaner le temple de son maître, voulut qu'un jour, comme j'étais attaché au bout d'une corde, .in»-'- laquelle te charlatan me faisail sauter pour divertir le monde, j'entendis la voix d'un homme qui me demanda en qui j'étais. Je fus bien étonné d'entendre parler, en là, comme en notre monde. II m'interrogea quelque temps ; je lui répondis, et lui contai ensuite généralement toute l'entrepris succès de mon voyage. Il me consola, et
je me souviens qu'il me dit :
u Hé bien, mon Hls, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire, ici comme là, qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n'est point accoutumé. Mais sa< ;hez qu'on ne vous traite qu'à la pareille; et que. si quelqu'un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire homme, vos savants le feraient étouffer comme un monstre. »
Il me promit ensuite qu'il avertirait la Cour de mon désastre ; et il ajouta qu'aussitôt qu'il avait su la nouvelle qui courait de moi, il était venu pour voir, et m'avait reconnu pour un homme du monde dont je me disais ; parce qu'il y avait autrefois voyagé, et qu'il avait demeuré en Grèce, où on l'appelait le Démon de Socrate ; qu'il avait, depuis la mort de ce philosophe, gouverné et instruit, à Thèbes, Épaminondas ; qu'ensuite, étant passé chez les Romains, la justice l'avait attaché au parti du jeune Gaton ; qu'après sa mort il s'était donné à Brutus; que tous ces grands personnages, n'ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantôme de leurs vertus, il s'était retiré, avec ses compagnons, dans les temples et dans les solitudes.
(i) Le grotesque.
l58 CYRANO DE BERGERAC
« Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre terre devint si stupide et si Grossier que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l'instruire. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de nous, car on nous appelait Oracles, Nymphes, Génies, Fées, Dieux Foyers. Lémures, Larves, Lamies, Farfadets, Naïades, Incubes, Ombres, Mânes Spectres, et Fantômes ; et nous abandonnâmes votre monde sous le règne d'Auguste, un peu après que je me fus apparu à Drusus, fils de Livia,qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il n'y a pas longtemps que j'en suis arrivé pour la seconde fois ; depuis cent ans en çà, j'ai eu commission d'y faire un voyage : j'ai rôdé beaucoup en Europe, et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, entre autres, j'apparus à Cardan, comme il étudiait ; je l'instruisis de quantité de choses, et, en récompense, il me promit qu'il témoignerait, à la postérité, de qui il tenait les miracles qu'il s'attendait d'écrire. J'y vis Aggrippa, l'abbé Trithème, le Docteur Fauste, La Brosse, César (i), et une certaine cabale déjeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de Chevaliers de la Rose-Croix à qui j'ai enseigné quantité de souplesses et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer pour de grands magiciens. Je connus aussi Campanelle : ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu'il était à l'Inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître l'intérieur, afin d'exciter chez soi, par une même assiette, les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu'ainsi il ménagerait mieux leur arme, quand il la connaîtrait, et il commença, à ma prière, un livre que nous intitulâmes de Sensu rerum. J'ai fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vaver et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en philo-
(i) César de Xostradamus.
pophe que < e premier \ vit. J'i i connu qua gens, que votre siècle traite 'I»' divins, mais je n'ai trouva en <'ii\ que beaucoup de l»al>il e1 beaucoup d'orgueil. Enfin, comme je traversais, de votre paya en Angleterre, pour étudier les oiœui habitants, ■ > 1 1 L ii* i un
homme, la bonté de son pava : car, certe me bonté
aux grands de maître en lui, sans l'a-
dorer, la vertu dont il est le trône. Pour abréger son aégyrique, il esl esprit, il est tout cœur, et il a I qualités, donl une jadis suffisait i marquer un héros : tait Tristan L'Hermite. Véritablement, il faut qu< avoue que, quand je via une vertu si baute, j'appréhendai qu'elle ne i'ùi pas reconnue; c'est pourquoi je tâchai de lui ;>ter troia fioles : la première était pleine d'huile de talc, l'autre de poudre de projection, et la dernière, d'or potable; mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diotrène ne reçut les compliments d'Alexandre. Enfin je ne puis rien ajoutera L'éloge de ce grand homme, sinon que c'est le seul poète, le seul philosophe, et le seul homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considérables que j'ai fréquentées; toutes les autres, au moins de celles que j'ai connues, sont si fort au-dessous de l'homme que j'ai vu des bêtes un peu au-dessus.
« Au reste je ne suis point originaire de votre terre ni celle-ci : je suis né dans le soleil. Mais, parce que quelquefois notre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et qu'il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps, nos magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs. Quant a moi, je fus commandé pour aller au vôtre, et déclaré chef de la peuplade qu'on y envoyait avec moi. J'ai passé depuis en celui-ci, pour les raisons que je vous ai dites ; et ce qui fait que j'y demeure actuellement, c'est que les hommes y sont amateurs de la vérité, qu'on n'y voit point de pédants ; que les philosophes ne se laissent persua-
iGo CYRANO DE BERGERAC
der qu'à la raison, et que l'autorité d'un savant, ni le plus grand nombre, ne l'emportent point sur l'opinion d'un batteur en gprange, quand il raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les sophistes et les orateurs. »
Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnèrent la curiosité de l'interroger sur sa naissance et sur sa mort ; si au pays du soleil l'individu venait au jour par les voies de génération, et s'il mourait par le désordre de son tempérament, ou la rupture de ses organes.
« Il y a trop peu de rapport, dit il, entre vos sens et l'explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point; mais cette conséquence est très fausse, et c'est un témoignage qu'il y a dans l'univers un million peutêtre de choses qui, pour être connues, demanderaient en vous un million d'organes tous différents. Moi, par exemple. je connais par mes sens la cause de la sympathie de l'aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer. et ce que l'animal devient après sa mort; vous autres, ne sauriez donner jusqu'à ces hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu'un aveugle ne saurait s'imaginer ce que c'est que la beauté d'un paysage, le coloris d'un tableau, et les nuances de l'iris; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable, comme le manger, comme un son, ou comme une odeur. Tout de même, si je voulais vous expliquer ce que j'aperçois par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, fleuré, ou savouré, et ce n'est rien cependant de tout cela. »
Il en était là de son discours, quand mon bateleur s'aperçut que la chambrée commençait à s'ennuyer de mon jargon, qu'ils n'entendaient point, et qu'ils prenaient pour un grognement non articulé. Il se remit de plus belle à
L AUTRB MONDE loi
tirer ma corde, pour me Faire sauter, jusqu'à ce que, Les spectateurs étant soûls de rire el d'assurer que j'avais presque autanl d'esprit < j n»* les bêtes de leur pays, ils se retirèrent chacun chez soi.
J'adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements d< mon maître, par les visites que me rendait cet officieux démon; car, de m'entretenir avec ceux qui me venaient voir, nuire qu'ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n'entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelle proportion ; car vous saurez que deux idiomes seulement sont, usités en ce pays, l'un qui sert aux grands, et l'autre qui est particulier pour le peuple.
Celui des grands n'est autre chose qu'une différence de ions non articulés, à peu près semblables à notre musique quand on n'a pas ajouté les paroles à l'air, et certes c'est une invention tout ensemble et bien utile et bien agréable; car, quand ils sont las de parler, ou quand ils dédaignent de prostituer leur gorge à cet usage, ils prennent ou un luth, ou un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu'à quinze ou vingt de compagnie, qui agiteront un point de théologie, ou les difficultés d'un procès, par un concert, le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille.
Le second, qui est en usage chez le peuple, s'exécute par le trémoussement des membres, mais non pas peut-être comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L'agitation, par exemple, d'un doigt, d'une main, d'une oreille, d'une lèvre, d'un bras, d'un œil, d'une joue, feront, chacun en particulier, une oraison ou une période, avec tous ses membres. D'autres ne servent qu'à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnements des muscles, les renversements des mains, les battements de pied, les contorsions
l(>2 CYRANO DÉ BERGERAC
de bras; de sorte que, quand ils parlent, avec la coutume' qu'ils ont prise d'aller tout nus, leurs membres, accoutu-J mes à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru qu'il ne semble pas un homme qui parle, mais un corps qui tremble.
Presque tous les jours le démon me venait visiter, et ses merveilleux entretiens me faisaient passer sans ennui les j violences de ma captivité. Enfin, un matin, je vis entrerdans ma logette un homme que je ne connaissais point, et qui, m'avant fort longtemps léché, me gueula (j) doucement par l'aisselle, et de l'une des pattes dont il me soutenait, de peur que je me blessasse, me jeta sur son dos, où je me trouvai si mollement et si à mon aise qu'avec l'affliction qui me faisait sentir un traitement de bête, il ne me prit aucune envie de me sauver ; et puis, ces hommes qui marchent à quatre pieds vont bien d'une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la course.
Je m'affligeais cependant outre mesure de n'avoir point de nouvelles de mon courtois démon, et le soir de la première traite, arrivé que je fus au gîte, je me promenais dans la cour de l'hôtellerie, attendant que le manger fût prêt, lorsqu'un homme, fort jeune et assez beau, me vint rire au nez, et jeter à mon col ses deux pieds de devant. Après que je l'eus quelque temps considéré :
« Quoi? me dit-il en français, vous ne connaissez plus votre ami? »
Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes, ma surprise fut si grande que dès lors je m'imaginai que tout le globe de la lune, tout ce qui m'y était arrivé, et tout ce que j'y voyais n'était qu'enchantement; et cet hommebête, étant le même qui m'avait servi de monture, continua de me parler ainsi :
ce Vous m'avez promis que les bons offices que je vous
(i) Gueuler a, en vénerie, le sens de « prendre avec la gueule ».
i 'ai I
rendrais ne vous sortiraient jamais de la mena (lani il semble que vou is vu ! »
Mais, voyant que je demeurais dans mon étonnera Enfin, ajouta-t-il, je suis le démon de Sucrai.
Ce discours augmenta mon étonnemenl ; mais, pour ; tirer, il me dit:
« Je suis le démon de Socrate, qui vous ai diverti danl votre pris,)!), et qui, pour vous continuer m Ces, me suis revêtu du corps, avec lequel je vous ,
hier.
— Mais. Pinterrompis-je, comment tout < ut-il faire, vu qu'hier vous étiez d'une taille extrêmement longue, et qu'aujourd'hui vou art, qu'hier vous «aviez une voix t'ai: , et qu'aujourd'hui vous avez une voix claire et vigoureuse; qu'hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu et que vous n'êtes aujourd'hui qu'un jeune homme? Quoi donc ! au lieu qu'en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui-ci vont de la mort à la naissance, et rajeunissant à force de vieillir".''
— Sitôt que j'eus parlé au prince, me dit-il, après avoir reçu l'ordre de vous conduire à la cour, je vous allai trouver où vous étiez, et vous ayant apporté ici, j'ai senti le corps que j'informais (i) si fort atténué de lassitude que tous les organes me refusaient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de l'hôpital. J'y fus et, dès que j'entrai dans la première chambre, je trouvai le corps d'un jeune homme qui venait de rendre l'esprit. Je m'en suis approché, feignant d'y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu'il n'était point mort, et que sa maladie n'était pas même dangereuse; de sorte que, sans être aperçu, j'ai approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle ; lors, mon vieux cadavre est tombé à la
(t) Dont j'avais pris la forme, terme de philosophie scolastique. L'àme informe la matière qu'elle anime, lui donne la forme.
I 64 CYKANO DE BERGERAC
renverse, et, comme si j'eusse été ce jeune homme, je me suis levé, et m'en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier miracle. »
On nous vint quérir là-dessus, pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande, lorsque je périssais de faim, m'obligea de lui demander où Ton avait mis le couvert. Je n'écoutai point ce qu'il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l'hôte, s'approchèrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu'à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m'étonna si fort que je n'en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots : Un potage ; mais je les eus à peine proférés que je sentis l'odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à la piste la source de cette agréable fumée, mais mon porteur m'en empêcha :
« Où voulez-vous aller? me dit-il. Nous irons tantôt à la promenade, mais maintenant il est saison de manger ; achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose.
— Et où diable est ce potage ? lui répondis-je presque en colère. Avez-vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd'hui?
— Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la ville d'où nous venons, votre maître, ou quelque autre, prendre ses repas ; c'est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l'ignorez encore, sachez que l'on n'y vit que de fumée. L'art de cuisinerie est de renfermer, dans de grands vaisseaux moulés exprès, l'exhalaison qui sort des viandes en les cuisant ; et, quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de
l'autre MONDE 105
différents goûts, selon l'appétit de ceu* que Ton traite, ou débouche le vaisseau où cette odeur esl assemblée; on en découvre après cela un autre, et ainsi jusqu'à ce que la compagnie soil repue. A moins que vous o'ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le uez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l'homme, l'office de la bouche ; mais je vous le veux l'aire voir par expérience. »
Il n'eut pas plutôt achevé que je sentis entrer successivement dans la salle tant d'agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu'en inoins de demi-quart d'heure je me sentis tout à l'ait rassasié. Quand nous fumes levés :
i Ceci n'est pas, dit-il, une chose qui doive causer beaucoup d'admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu, sans avoir observé qu'en votre monde les cuisiu les pâtissiers et les rôtisseurs, qui mangent moins que les unies d'une autre vocation, sont pourtant beaucoup plus gras. D'où procède leur embonpoint, à votre avis, si ce n'est de la fumée dont ils sont sans cesse environnés, et laquelle pénètre leur corps et les nourrit? Aussi les personnes de ce monde jouissent d'une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n'engendre presque point d'excréments, qui sont l'origine de presque toutes les maladies. Vous avez peut-être été surpris, lorsque, avant le repas, on vous a déshabillé, parce que cette coutume n'est pas usitée en votre pays ; mais c'est la mode de celui-ci, et l'on en use ainsi, afin que l'animal soit plus transpirable à la fumée.
— Monsieur, lui repartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous dites, et je viens moi-même d'en expérimenter quelque chose ; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents. »
Il me le promit, et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause, dit-il, que de manger sitôt après le repas cela me produirait une indigestion. Nous discourûmes encore quel-
l66 CYRANO DE BERGERAC
que temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher. Un homme, au haut de l'escalier, se présenta à nous, et, nous ayant envisagés attentivement, me mena dans un cabinet dont le plancher était couvert de fleurs d'orange à la hauteur de trois pieds, et mon Démon, dans un autre, rempli d'œillets et de jasmins ; il me dit, voyant que je paraissais étonné de cette magnificence, que c'étaient les lits du pays. Enfin, nous nous couchâmes chacun dans notre cellule ; et, dès que je fus étendu sur mes fleurs, j'aperçus, à la lueur d'une trentaine de gros vers luisants enfermés dans un cristal (car on ne sert point de chandelles), ces trois ou quatre jeunes garçons qui m'avaient déshabillé au souper, dont l'un se mit à me chatouiller les pieds, l'autre les cuisses, l'autre les flancs, l'autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de délicatesse qu'en moins d'un moment je me sentis assoupi.
Je vis entrer, le lendemain, mon Démon, avec le soleil,
« Je vous veux tenir parole, me dit-il ; vous déjeunerez plus solidement que vous ne soupâtes hier. »
A ces mots, je me levai, et il me conduisit, par la main, derrière le jardin du logis, où l'un des enfants de l'hôte nous attendait avec une arme à la main, presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon guide si je voulais une douzaine d'alouettes, parce que les magots (il croyait que j'en fusse un) se nourrissaient de cette viande. A peine eus-je répondu qu'oui, que le chasseur déchargea un coup de feu, et vingt ou trente alouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties. « Voilà, m'imaginai-je aussitôt, ce qu'on dit, par proverbe, en notre monde, d'un pays où les alouettes tombent toutes rôties ! » Sans doute que quelqu'un était revenu d'ici.
« Vous n'avez qu'à manger, me dit mon Démon ; ils ont l'industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue, plume, rôtit, et assaisonne le gibier. »
i 'AI i EtE M0MDI 1IJ7
.1 ; quelques-unes, donl je
parole, et, en vérité, je n'ai jamais es ma vie rien ••■
. Anivs ce déjeuner, nous noua mîmes en étal de partir, el avec m il f< in ces «Ion! il quand ils veulenl témoigner de l 'affection, L'hôte reçut un papier de mon Démon. Je lui demandai si c'était une obligation pour la valeur de l'écot, II me repartit que non ; qu'il ne lui devaii rien, et que c'étaieni d
« Commenl des vers? lui répliquai-je. Les taverniers soni donc ici curieux de rimes ?
— C'est, me dit-il, la monnaie du pays, et la dép que nous de l'aire céans s'est trouvée montera un sixain que je lui viens de donner. Je ne craignais j>us de demeurer court; car, quand nous ferions ici ri [taille pendant nuit jours, nous ne saurions dépenser un sonnet, et j'en ai quatre sur moi, avec deux épigrammes, deux odes ci une égiogue.
— Eh, plut à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde ! J y connais beaucoup d'honnêtes poètes qui meurent de faim, et qui feraient bonne chère, si on payait les traiteurs en cette monnaie. »
Je lui demandai si ces vers servaient toujours, pourvu qu'on les transcrivît : il me répondit que non, et continua ainsi :
« Quand on en a composé, l'auteur les porte à la cour des Monnaies, où les poètes jurés du royaume tiennent leur séance. Là, ces versificateurs officiers mettent les pièces à l'épreuve, et si elles sont jugées de bon aloi. on les taxe, non pas selon leur prix, c'est-à-dire qu'un sonnet ne vaut pas toujours un sonnet, mais selon le mérite de la pièce ; et ainsi, quand quelqu'un meurt de faim, ce n'est jamais qu'un buffle, et les personnes d'esprit font toujours grand 'chère. »
J'admirais, tout extasié, la police judicieuse de ce payslà, et il poursuivit de cette façon : « Il y a encore d'autres
personnes qui tiennent cabaret d'une manière bien différente. Lorsqu'on sort de chez eux, ils demandent, à proportion des frais, un acquit pour l'autre monde ; et, dès qu'on le leur donne, ils écrivent dans un grand registre qu'ils appellent les comptes du grand Jour, à peu près en ces termes : « Item, la valeur de tant de vers, délivrés un « jour, à un tel qu'on m'y doit rembourser aussitôt l'ac- « quit du premier fonds qui s'y trouvera; » et lorsqu'ils se sentent en danger de mourir, ils font hacher ces registres en morceaux, et les avalent, parce qu'ils croient que, s'ils n'étaient ainsi digérés, cela ne leur profiterait de rien. »
Cet entretien n'empêchait pas que nous ne continuassions de marcher, c'est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aventures qui nous arrêtèrent sur les chemins, qu'enfin nous terminâmes à la ville où le roi fait sa résidence. Je n'y fus pas plutôt arrivé qu'on me conduisit au palais, où les grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n'avait fait le peuple, quand j'étais passé dans les rues. Mais la conclusion que j'étais sans doute la femelle du petit animal de la reine fut celle des grands comme celle du peuple. Mon guide me L'interprétait ainsi ; et cependant lui-même n'entendait point cette énigme, et ne savait qui était ce petit animal de la reine; mais nous en fûmes bientôt éclaircis. Le roi, quelque temps après m'avoir considéré, commanda qu'on l'amenât, et, à une demi-heure de là, je vis entrer au milieu d'une troupe de singes qui portaient la fraise et le haut de chausses, un petit homme bâti presque tout comme moi, car il marchait à deux pieds ; sitôt qu'il m'aperçut, il m'aborda par unCriado, vuestra merced(i); je lui ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais, hélas! il ne nous eurent pas plutôt vus parler ensemble qu'ils crurent tous le préjugé véritable ; et cette con-
(i) En espagnol : Serviteur, Votre Grâce.
l'autri KG
lecture n'avait garde de produire un autre ju celui des assistants qui opinait pour nous avec pltu de ferveur protestait que notre entretien était un grognement que la joie d'être rejoints, par un instinct naturel, nous
faisait bourd 1er. Ce petil homme me conta qu'il étail
Européen, natif de la vieille Gastille; qu'il avait trouvé n, avec des oiseaux, de se faire porter jusques au monde de la lune où nous étions alors; < j 1 1 * « • l ; • 1 1 l tombé entre 1rs mains de la reine elle l'avait pris pour un singe, à cause qu'ils habillent, par hasard en ce paj inges à L'espagnole, e1 que, l'ayant à son an trouvé vêtu de cette Façon, elle n'avait point douté qu'il ne fût de L'espèce.
« Il faut bien dire. Lui répliquai-je, qu'après leur avoir essayé toutes ['habits ils n'en ont point rencontré
tle plus ridicules, et que ce n'est qu'à cause de cela qu'ils les équipent de la sorte, n'entretenant ces animaux que pour s'en donner du plaisir.
— Ce n'est pas connaître, reprit-il, la dignité de notre nation, en faveur de qui l'univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves, et pour qui la nature ne saurait engendrer que des matières de rire. »
Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m'étais osé hasarder de monter à la lune avec la machine dont je lui avais parlé : je lui répondis que c'était à cause qu'il avait emmené les oiseaux sur lesquels j'y pensais aller. Il sourit de cette raillerie, et, environ un quart d'heure après, le roi commanda aux gardeurs de singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble, l'Espagnol et moi, pour faire en son royaume multiplier notre espèce. On exécuta de point en point la volonté du prince; de quoi je fus très aise, pour le plaisir que je recevais d'avoir quelqu'un qui m'entretînt pendant la solitude de ma brutification.Un jour, mon mâle (car on me prenait pour la femelle) me conta que ce qui l'avait
véritablement obligé de courir toute la terre, et enfin de l'abandonner pour la lune, était qu'il n'avait pu trouver un seul pays où l'imagination même fût en liberté.
a Voyez-vous, me dit-il, à moins de porter un bonnet, quoi que vous puissiez dire de beau, s'il est contre les principes des docteurs de drap (1), vous êtes un idiot, un fou, et quelque chose de pis. On m'a voulu mettre, en mon pays, à l'Inquisition, parce qu'à la barbe des pédants j'avais soutenu qu'il y avait du vide, et que je ne connaissais point de matière au monde plus pesante l'une que l'autre. »
Je lui demandai de quelles probabilités il appuyait une opinion si peu reçue.
a II faut, me répondit-il, et pour en venir à bout, supposer qu'il n'y a qu'un élément; car, encore que nous voyions de l'eau, de la terre, de l'air et du feu séparés, on ne les trouve jamais pourtant si parfaitement purs qu'ils ne soient encore engagés les uns avec les autres, yuand, par exemple, vous regardez du feu, ce n'est que de l'eau beaucoup étendue ; l'air n'est que de l'eau fort dilatée ; l'eau n'est que de la terre qui se fond, et la terre elle-même n'est autre chose que de l'eau beaucoup resserrée; et ainsi, à pénétrer sérieusement la matière, vous connaîtrez qu'elle n'est qu'une, qui, comme excellente comédienne, joue icibas toutes sortes de personnages, sous toutes sortes d'habits. . . »
Je pense qu'il voulait encore parler; mais on nous apporta notre mangeaille ; et parce que nous avions faim, je fermai les oreilles à ses discours, pour ouvrir l'estomac aux viandes qu'on nous donna.
Il me souvient qu'une autre fois, comme nous philoso-
(1) C'est-à-dire docteur à diplômes, parce que, suivant les usages universitaires, tout licencié qui voulait être reçu docteur donnait une pièce de drap au professeur devant lequel il passait sa thèse (Lacroix).
i. \i i ni. M I 7 J
pliions, car nous n'aimions -mav ni l'un ni l'autre à nous
e tenir des cho .< Je suis bien fâché, dit-il, de voir on esprit d< npe du vôtre infecté des erreurs du vulgaire. Il faut donc que vous sachiez, malgré le pédantisme d'Ârû dont retentissent aujourd'hui tontes les classes de votre France, que toul est en tout, c'est-à-dire que dans Iran. par exemple, il 3 a du feu ; dedans le feu, d
dedans l'air, de la terre, et dedans la de l'air...
Ainsi, on peut dire que dans l'homme il y a tunt ce qui est
nécessaire pour composer un arbre et dans un arbre tout ce qui es ire pour composer un homme. Enfin, de
cette façon, toutes chôaef se rencontreront en foute- chômais il nous manque un Prométhée, qui nous tire du sein de la nature et nous rende sensible ce que je veux bien appeler matière première. »