chapitre m
Succès des « bêtes du roi ». — Les docteurs du pays décident que l'auteur est un oiseau sans plumes. — Ou le remet eu ca.%t. — Curiosité d'une tille de la reine. — Nouvelle délibération des docteurs. — Un avocat d'office. — Mise en liberté.
Voilà les choses à peu près dont nous amusions le temps ; car ce petit Espagnol avait l'esprit joli. Notre entretien toutefois n'était que la nuit, à cause que, depuis six heures du matin jusques au soir, la grande foule du monde, qui nous venait contempler à notre logis, nous eût détournés; car quelques-uns nous jetaient des pierres; d'autres, des» noix ; d'autres, de l'herbe. Il n'était bruit que des bêtes du roi. On nous servait tous les jours à manger à nos heures, et le roi et la reine prenaient eux-mêmes assez souvent la peine de me tâter le ventre, pour connaître si je n'emplissais point, car ils brûlaient d'une envie extraordinaire d'avoir de la race de ces petits animaux. Je ne sais si ce fut pour avoir été plus attentif que mon
mâle à leurs simagrées et à leurs tons ; mais j'appris plus tôt que lui à entendre leur langue et à l'écorcher un peu : ce qui fit qu'on nous considéra d'une autre façon qu'on n'avait fait, et les nouvelles coururent aussitôt par tout le royaume qu'on avait trouvé deux hommes sauvages, plus petits que les autres, à cause des mauvaises nourritures que la solitude nous avait fournies, et qui, par un défaut de la semence de leurs pères, n'avaient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s'appuyer dessus.
Cette créance allait prendre racine à force d'être confirmée, sans les docteurs du pays, qui s'y opposèrent, disant que c'était une impiété épouvantable de croire que non seulement des bêtes, mais des monstres, fussent de leur espèce.
« Il y aurait bien plus d'apparence, ajoutaient les moins passionnés, que nos animaux domestiques participassent au privilège de l'humanité, et de l'immortalité, par conséquent, à cause qu'ils sont nés dans notre pays, qu'une bête monstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la lune; et puis, considérez la différence qui se remarque entre nous et eux. Nous autres marchons à quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier d'une chose si précieuse à une moins ferme assiette, et il eut peur qu'allant autrement il n'arrivât malheur à l'homme; c'est pourquoi il prit la peine de l'asseoir sur quatre piliers, afin qu'il ne pût tomber; mais, dédaignant de se mêler de la construction de ces deux brutes, il les abandonna au caprice de la nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya que sur deux pattes.
« Les oiseaux mêmes, disaient-ils, n'ont pas été si maltraités qu'elles, car au moins ils ont reçu des plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l'air, quand nous les éconduirons de chez nous ; au lieu que la nature, en ôtant les deux pieds à ces monstres, les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre justice.