‹ Cyrano de BergeracChapitre 59 sur 94 · L AUTRE MONDE · texte numérisé non relu

L AUTRE MONDE

« Voyez un peu, outre cela, comment ils oui I tournée devers le ciel! C'est la disette où ImVu les a mis de toutes choses, qui l'a située de la sorte, car cette posture suppliante témoigne qu'ils se plaignent au ciel de Celui qui les a créés, el qu'ils lui demandent permission de s'accommoder de nos restes. M.ii^, dous autres, mous avons la tète penchée en bas, pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et comme n'y avant rien au ciel à <|ui notre heureuse condition puisse porter envie. »

J'entendais tous les jours, à ma loge, faire ces contes.' m d'autres semblables; et ils en bridèrent si bien l'esprit des peuples sur cet article qu'il fut arrêté que je ne passerais tout au plus que pour un perroquet sans plumes; car ils confirmaient les persuadés, sur ce que, non plus qu'un oiseau, je n'avais que deux pieds. Cela fit qu'on me mit en cage par ordre exprès du Conseil d'en haut.

Là, tous les jours, l'oiseleur de la reine prenant le soin de me venir siffler la langue, comme on fait ici aux sansonnets, j'étais heureux, à la vérité, en ce que je ne manquais point de mangeaille. Cependant, parmi les sornettes dont les regardants me rompaient les oreilles, j'appris à parler comme eux, en sorte que, quand, je fus assez rompu dans l'idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j'en contais des plus belles. Déjà les compagnies ne s'entretenaient plus que de la gentillesse de mes bons mots, et de l'estime que l'on faisait démon esprit. On vint jusquela. que le Conseil fut contraint de faire publier un arrêt, par lequel on défendait de croire que j'eusse de la raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes, de quelque qualité ou condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoi que je pusse faire de spirituel, que c'était l'instinct qui me le faisait faire.

Cependant la définition de ce que j'étais partagea la ville en deux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait de jour en jour, et enfin, en dépit de l'a-

nathème par lequel on tâchait d'épouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandèrent une assemblée des Etats, pour résoudre cette controverse. On fut longtemps à s'accorder sur le choix de ceux qui opineraient; mais les arbitres pacifièrent L'animosité par le nombre des intéressés qu'ils égalèrent, et qui ordonnèrent qu'on me porterait dans l'assemblée comme l'on fit; mais j'y fus traité autant sévèrement qu'on se le peut imaginer. Les examinateurs m'interrogèrent, entre autres choses, de philosophie : je leur exposai, tout à la bonne foi, ce que jadis mon récent m'en avait appris, mais ils ne mirent guère de temps à me le réfuter par beaucoup de raisons convaincantes ; de sorte que, n'y pouvant répondre, j'alléguai pour dernier refuge les principes d'Aristote, qui ne me servirent pas davantage que les sophismes; car, en deux mots, ils m'en découvrirent la fausseté.

« Cet Aristote, me dirent-ils, dont vous vantez si fort la science, accommodait sans doute les principes à sa philosophie, au lieu d'accommoder sa philosophie aux principes, et encore devait-il les prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres sectes dont vous nous avez parlé. C'est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains. »

Enfin, comme ils virent que je neclabaudais autre chose, si non qu'ils n'étaient pas plus savants qu'Aristote, et qu'on m'avait défendu de discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous d'une commune voix, que je n'étais pas un homme, mais possible quelque espèce d'autruche, vu que je portais comme elle la tête droite, que je marchais sur deux pieds, et qu'enfin, hormis un peu de duvet, je lui étais tout semblable; si bien qu'on ordonna à l'Oiseleur de me reporter en cage.

J'y passais mon temps avec assez de plaisir, car, à cause de leur langue que je possédais correctement, toute la cour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la

■ . entra autres, Fourraienl toujours quelque bribi dans mon panier; el la plus gentille de toul conçu quelque amitié pour moi, elle était m transporté de joie, lorsqu'étanl ei je l'entretenais di

et .les divertissements des gens de notre mond . principalement de qos cloches el de dos autres instruments tic musique, qu'elle me protestait, les larmes aux yeux, que si jamais je m<' trouvais en état de notre monde, elle me suivrait de bon cœur.

Un jour, de grand matin, m'étant éveillé en sursaut, je la vis qui tambourinail cont ons «le m i

Réjouissez-vous, me dit-elle, hier dans le Conseil os

clut la guerre contre le Roi -j , . — (i). J'espère,

parmi l'embarras des préparatifs, pendant que notre monarque et ses sujets seront éloignés, taire naître l'occasion de vous sauver.

— Comment, la guerre? l'interrompis-je. Arrive-t-il des querelles entre les princes de ce monde ici comme entre ceux du nôtre? Hé! je vous prie, parlez-moi de leur façon de combattre.

— Quand les arbitres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, ont désigné le temps accordé pour l'armement. celui de la marche, le nombre des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant d'égalité qu'il n'y a pas dans une armée un seul homme plus que dans l'autre, les soldats estropiés d'un côté sont tous enrôlés dans une compagnie, et, lorsqu'on en vient aux mains, les maréchaux de camp ont soin de les exposer aux estropiés de l'autre côté; les géants ont en tête les colosses; les escrimeurs, les adroits; les vaillants, les courageux; les débiles, les faibles; les indisposés, les malades; les robustes, les forts; et, si quelqu'un entreprenait de frapper un autre que son

(i) Nom du roi de la Lune, noté en musique: Doladodosol, d'après une note du ms.

ennemi désigné, à moins qu'il ne put justifier que c'était par méprise, il est condamné comme couard. Après la bataille donnée, on compte les blessés, les morts, les prisonniers; car, pour les fuyards, il ne s'en trouve point; si les pertes se trouvent égales de part et d'autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux.

« Mais, encore qu'un roi eût défait son ennemi de bonne guerre, ce n'est presque rien avancé, car il y a d'autres armées, plus nombreuses, de savants et d'hommes d'esprit, des disputes desquelles dépend entièrement le triomphe ou la servitude des Etats.

« Un savant est opposé à un autre savant, un spirituel à un autre spirituel, et un judicieux à un autre judicieux. Au reste, le triomphe que remporte un Jitat en cette façon est compté pour trois victoires à force ouverte. Après la proclamation de la victoire, on rompt l'assemblée, et le peuple vainqueur choisit pour être son roi, ou celui des ennemis, ou le sien. »

Je ne pus m'empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles; et j'alléguais, pour exemple d'une bien plus forte politique, les coutumes de notre Europe, ou le monarque n'avait garde d'omettre aucun de ses avantages pour vaincre ; et voici comme elle me parla :

« Apprenez-moi, me dit-elle, si vos princes ne prétextent pas leurs armements, du droit?

— Si fait, lui répliquai-je, et de la justice de leur cause.

— Pourquoi donc, continua-t-elle, ne choisissent-ils des arbitres non suspects, pour être accordés? Et s'il se trouve qu'ils aient autant de droit l'un que l'autre, qu'ils demeurent comme ils étaient, ou qu'ils jouent en un coup de piquet la ville ou la province dont ils sont en dispute ?

— Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces circonstances en votre façon de combattre ? Ne suffit-il pas que les armées soient un pareil nombre d'hommes?

— Vous n'avez guère de jugement, me répondit-elle.

i \i i ivi: MONDE I 77

Croiriez noms, par votre foi, ajant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul, l'avoir vaincu de bonne guerre, si voua étiez maillé (1), el lui, non; s'il n'avail qu'un poignard, ci vous une estocade; enfin s'il était manchot, el que vous eussiez deux bras? Cependant, .ivre toute l'égalité que vous recommandez tanl à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils ; car l'un sera de grande, l'autre, de petite taille; l'un sera adroit, l'autre, n'aura jamais manié d'épée; l'un sera robuste, l'autre faillie; et, quand même ces disproportions seraient égales, qu'ils seraient aussi adroits et aussi loris l'un que l'autre, encore ne seraientils pas pareils, car l'un «1rs deux aura peut-être plus de courage que l'autre; et, sous l'ombre que cet emporté ne considérera pas le péril, qu'il scia bilieux, qu'il aura plus de sang, qu'il avait le cœur plus sérié, avec toutequalités qui font le courage, comme si ce n'était pas. aussi bien qu'une épée, une arme que son ennemi n'a point, il s'ingère de se ruer éperdument sur lui, de l'effrayer, et d'ôter la vie à ce pauvre homme, qui prévoit le danger, dont la chaleur est étouffée dans la pituite, et duquel le cœur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu'on appelle poltronnerie. Ainsi vous louez cet homme d'avoir tué son ennemi avec avantage, et, le louant de sa hardiesse, vous le louez d'un péché contre nature, puisque sa hardiesse tend à la destruction. Et, à propos de cela, je vous dirai qu'il y a quelques années qu'on fit une remontrance au Conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et plus consciencieux dans les combats. Et le philosophe qui donnait l'avis parla ainsi :

a Vous vous imaginez. Messieurs, avoir bien é^alé les « avantages de deux ennemis, quand vous les avez choisis « tous deux grands, tous deux adroits, tous deux pleins « de courage ; mais ce n'est pas encore assez, puisqu'il

(1) Couvert d'une cotte de maille.

« faut qu'enfin le vainqueur surmonte par adresse, par « force, et par fortune. Si c'a été par adresse, il a frappé « sans doute son adversaire par un endroit où il ne l'at- « tendait pas, ou plus vite qu'il n'était vraisemblable ; ou, « feignant de l'attraper d'un côté, il l'a assailli de l'autre. « Cependant tout cela, c'est affiner, c'est tromper, c'est « trahir, et la tromperie et la trahison ne doivent pas faire a l'estime d'un véritable généreux. S'il a triomphé par « force, estimerez-vous son ennemi vaincu, puisqu'il a été « violenté? Non sans doute, non plus que vous ne direz « pas qu'un homme ait perdu la victoire, encore qu'il soit « accablé de la chute d'une montagne, parce qu'il n'a pas « été en puissance de la gagner. Tout de môme, celui-là « n'a point été surmonté, à cause qu'il ne s'est point trouvé, « dans ce moment, disposé à pouvoir résister aux violente ces de son adversaire. Si c'a été par hasard qu'il a ter- « rassé son ennemi, c'est la fortune qu'on doit couronner. « Il n'y a rien contribué; et enfin le vaincu n'est non plus « blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points « en voit faire dix-huit. »

« On lui confessa qu'il avait raison ; mais qu'il était impossible, selon les apparences humaines, d'y mettre ordre, et qu'il valait mieux subir un petit inconvénient, que de s'abandonner à cent autres de plus grande importance. »

Elle ne m'entretint pas cette fois davantage, parce qu'elle craignait d'être trouvée toute seule avec moi si matin. Ce n'est pas qu'en ce pays limpudicité soit un crime ; au contraire, hors les coupables convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme, et une femme tout de même pourrait appeler un homme en justice, qui l'aurait refusée. Mais elle ne m'osait pas fréquenter publiquement, à cause que les gens du Conseil avaient dit, dans la dernière assemblée, que c'étaient les femmes principalement qui publiaient que j'étais homme, afin de couvrir sous ce prétexte le désir qui les brûlait de se mêler aux bêtes, et de commettre avec

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