‹ Cyrano de BergeracChapitre 68 sur 94 · L AUTRE M · texte numérisé non relu

L AUTRE M

2<KJ

qu'on estimera pourtant for! habile, qu'un fort habile, qu'on estimera ignorant, parce qu'il se figure que notre \n\;>.i lion, travaillant à notre santé, pourvu qu'elle soit aidée de des, est capable de nous guérir; mais que les plus puissants étaient trop faibles, quand l'imagination ne les appliquait pas. Vous étonnez-vous que les premiers hommes de votre monde vivaient tant de siècles, sans avoir aucune connaissance «le la médecine? Non. El qu5 votre avis, qui en pouvait rire la cause, sinon leur nature • dans sa force, et ce baume universel, qui n'est pas encore dissipé par les drogues dont vos médecins vous consument; n'ayant lors, pour rentrer en convalescence, qu'à le souhaiter fortement, et s'imaginer d'être guéris? A leur fantaisie vigoureuse, se plongeant dans cette huile, en attirait l'élixir, et, appliquant l'actif au passif, ils se trouvaient presque dans un clin d'œil aussi sains qu'auparavant: ce qui, malgré la dépravation de la nature, ne laisse pas de se faire encore aujourd'hui, quoique un peu rarement, à la vérité; mais le populaire l'attribue à miracle. Pour moi, je n'en crois rien du tout, et je me fonde sur ce qu'il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela n'est facile à faire ; car, je leur demande: le fiévreux, qui vient d'être guéri, a souhaité bien fort, pendant sa maladie, comme il est vraisemblable, d'être guéri, et même il a fait des vœux pour cela ; de sorte qu'il fallait nécessairement qu'il mourût, ou qu'il demeurât dans son mal, ou qu'il guérît ; s'il fût mort, on eût dit que le Ciel l'avait récompensé de ses peines, et même on eût dit que, selon la prière du malade, il a été guéri de tous ses maux ; s'il fût demeuré dans son infirmité, on aurait dit qu'il n'avait pas la foi: mais, parce qu'il est guéri, c'est un miracle tout visible. N'est-il pas bien plus vraisemblable que sa fantaisie, excitée par les violents désirs de la santé, a fait son opération ? Car je veux qu'il soit réchappé. Pourquoi crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui

s'étaient vouées, périr misérablement avec leurs vœux ?

— Mais, à tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous dites de ce baume est véritable, c'est une marque de la raisonnabilité de notre âme, puisque, sans se servir des instruments de notre raison, sans s'appuyer du concours de notre volonté, elle fait elle-même, comme si, étant hors de nous, elle appliquait l'actif au passif. Or, si, étant séparée de nous, elle est raisonnable, il faut nécessairement qu'elle soit spirituelle; et, si vous la confessez spirituelle, je conclus qu'elle est immortelle, puisque la mort n'arrive dans l'animal que par le changement des formes, dont la matière seule est capable. »

Ce jeune homme alors, s'étant mis en son séant sur son lit, et m' ayant fait asseoir, discourut à peu près de cette sorte :

« Pour l'âme des bêtes, qui est corporelle, je ne m'étonne pas qu'elle meure, vu qu'elle n'est, possible, qu'une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une proportion d'organes bien concertés ; mais je m'étonne bien fort que la nôtre, intellectuelle, incorporelle et immortelle, soit contrainte de sortir de chez nous par la même cause qui fait périr celle d'un bœuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps que, quand il aurait un coup d'épée dans le cœur, une balle de plomb dans la cervelle, une mousquetade à travers le corps, d'abandonner aussitôt sa maison trouée? Encore manquerait-elle souvent à son contrat, car quelques-uns meurent d'une blessure dont les autres réchappent; il faudrait que chaque âme eût fait un marché particulier avec son corps. Sans mentir, elle qui a tant d'esprit, à ce qu'on nous a fait accroire, est bien enragée de sortir d'un logis, quand elle voit qu'au partir de là on lui va marquer son appartement en enfer (i). Et, si cette âme était spirituelle et par soi-même si raisonnable, qu'elle fût aussi capable d'intelligence, quand elle est séparée de notre masse, que

(i) Inédit, depuis « Encore manquerait-elle... »

l'ai nu II0MD1 •.'. ! i

quand elle en est revêtue, pourquoi les aveu tous les beaux avantages de cette àma intellectuelle) no sauraient-ils s'imaginer ce que c'est que de voir? EsUcea cause qu'ils ne sont pas encore |>ri\ es, parle trépas, de tous leurs sens? Quoi ! je ne pourrai donc me servir île ma main droite, à cause que j'en ai une gauche?

— Ils allèguent, pour prouver qu'elle ne saurait agir sans les sens, encore qu'elle soit spirituelle, l'exemple d'un peintre <[ui ne saurai! faire un tableau s'il n'a ses pinceaux.

— Oui, mais, ce n'est pas à dire que le peintre qui ne peut travailler sans pinceaux, quand il aura perdu ses couleurs, ses crayons et ses coquilles, qu'alors il pourra mieux faire : bien au contraire, plus d'obstacles s'opposeront à son labeur, plus il lui sera impossiblede peindre (i). Cependant ils veulent que cette âme, qui ne peut a^ir qu'imparfaitement, à cause de la perte d'un de ses outils dans le cours de la vie, puisse alors travailler avec perfection, quand après notre mort elle les aura tous perdus. S'ils me viennent rechanter qu'elle n'a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions, je leur rechanterai qu'il faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de ne voir goutte.

— Oui, mais (2), lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc qu'une chimère, car il faudrait que Dieu la recréâtetcelane serait pas résurrection. »

Il m'interrompit par un hochement de tête.

a Hé, par votre foi, s'écria-t-il, qui vous a bercé de ce Peau d'Ane? Quoi, vous! quoi, moi! quoi, ma servante ressusciter !

— Ce n'est point, lui répondis-je, un conte fait à plaisir, c'est une vérité indubitable que je vous prouverai.

(1, Inédit depuis : « Ils allèguent... ».

(2) Inédit jusqu'à : « Il voulait continuer... », p. 214.

— Et moi, dit-il, je vous prouverai bien le contraire. Pour commencer donc, je suppose que vous mangiez un mahométan. Vous le convertissez, par conséquent, en votre substance. N'est-il pas vrai que ce mahométan digéré se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme ? Vous embrasserez votre femme, et de la semence tirée tout entière du cadavre du mahométan, vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande: le mahométan aura-t-il son corps? Si la terre le lui rend, le petit chrétien n'aura pas le sien ; Dieu dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n'a reçu que de lui. Ainsi faut-il que l'un ou l'autre manque de corps. Vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira de la matière pour suppléer à celui qui n'en aura pas assez. Oui, mais une autre difficulté nous arrête, c'est que le mahométan damné ressuscitant et Dieu lui fournissant un corps tout neuf, à cause du sien que le chrétien lui a volé, comme le corps tout seul, comme l'âme toute seule ne fait pas l'homme, mais l'un et l'autre joints en un seul sujet, et comme le corps et l'âme sont parties aussi intégrantes de l'homme Tune que l'autre, si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien, ce n'est plus le même individu. Ainsi Dieu damne un autre homme que celui qui a mérité l'enfer ; ainsi ce corps a paillarde, ce corps a continuellement abusé de tous ses sens et Dieu, pour châtier ce corps, en jette un autre au feu, lequel est vierge, lequel est pur et qui n'a jamais prêté ses organes à l'opération du moindre crime; et, ce qui serait encore bien ridicule, c'est que ce corps aurait mérité l'enfer et le paradis tout ensemble, car, en tant que mahométan, il doit être damné, en tant que chrétien, il doit être sauvé: de sorte que Dieu ne le saurait mettre en paradis, qu'il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation qu'il avait méritée comme mahométan, et ne le peut mettre en enfer qu'il ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude qu'il avait méritée comme chrétien. Il

Page 1