‹ Cyrano de BergeracChapitre 69 sur 94 · I. Ail Kl. MONDE · texte numérisé non relu

I. Ail Kl. MONDE

faut donc, s'il veut être équitable, qu'il damne et ^uive

éternel lem.nt cet homme-là. »

Alors, je pris la parole :

« Je n'ai rien à répondre, lui repartis-jr. juments

sophistiques contre la résurrection, tant y a que Dieu l'a dit. Dieu ne peut mentir.

— N'allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes

à Dieu l'a dit; il faut prouver auparavant qu'il est un Dieu, car pour moi je vous le nie tout à plat.

— Je ne m'amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les démonstrations évidentes dont les philosophes se sont a pour l'établir, il faudrait redire tout ce qu'ont jamais écrit les hommes raisonnables. Je vous demande seulement quel inconvénient vous trouvez de le croire. Je suis bien assuré que vous ne m'en sauriez protester aucun; puisque donc il est impossible d'en tirer, que ne vous le persuadez-vous? Car s'il y a un Dieu, outre qu'en ne le croyant pas, vous vous serez mécompte, vous aurez désobéi au précepte qui commande d'en croire, et s'il n'y en a point, vous n'en serez pas mieux que nous.

— Si fait, me répondit-il, j'en serai mieux que vous, car s'il n'y en a point, vous et moi serons à deux de jeu ; mais au contraire, s'il y en a, je n'aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n'être point, puisque, pour pécher, il faut ouïe savoir ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu'un homme même tant soit peu sag-e ne se piquerait pas qu'un crocheteur l'eût injurié, si le crocheteur eût pensé ne pas le faire, s'il l'avait pris pour un autre, ou si c'était le vin qui l'eût fait parler; à plus forte raison Dieu tout inébranlable s'emportera-t-il contre nous pour ne l'avoir pas connu, puisque c'est lui-même qui nous a refusé les moyens de le connaître? Mais, par votre foi, mon petit animal, si la créance en Dieu nous était si nécessaire, enfin si elle nous importait de l'éternité, Dieu lui-même ne nous en aurait-il pas infusé à tous les lumières aussi claires que le soleil qui

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ne se cache à personne? Car de feindre qu'il ait voulu jouer entre les hommes à cligne musette, faire comme les enfants « Tonton, le voilà ! » c'est-à-dire, tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres, c'est se forger un Dieu ou sot ou malicieux, vu que si c'était par la force de mon génie que je l'aie connu, c'est lui qui mérite, et non moi, d'autant qu'il pouvait me donner une âme ou des organes imbéciles qui me l'auraient fait méconnaître; et si, au contraire, il m'eût donné un esprit incapable de le comprendre, ce n'aurait pas été ma faute, mais la sienne, puisqu'il pouvait m'en donner un si vif que je l'eusse compris (i). »

Il voulait continuer dans de siimpertinents raisonnements ; mais je lui fermai la bouche, en le priant de les cesser : comme il fit, de peur de querelle; car il connaissait que je commençais à m'échauffer. Il s'en alla ensuite, et me laissa dans l'admiration des gens de ce monde-là, dans lesquels, jusqu'au simple peuple, il se trouve naturellement tant d'esprit, au lieu que ceux du nôtre en ont si peu, et qui leur coûte si cher. Enfin, l'amour de mon pays me détachant petit à petit de l'affection , et même de la pensée que j'avais eue de demeurer en celui-là, je ne songeai plus qu'à mon départ; mais j'y vis tant d'impossibilité que j'en devins tout chagrin. Mon Démon s'en aperçut; et, m'ayant demandé à quoi il tenait que je ne parusse pas le même que toujours, je lui dis franchement le sujet de ma mélancolie; mais il me fit de si belles promesses pour mon retour que je m'en reposai sur lui entièrement. J'en donnai avis au Conseil, qui m'envoya quérir, et qui me fit prêter serment que je raconterais dans notre monde les choses que j'avais vues

(i) Fin de l'inédit. A partir d'ici, le texte du ta. et celui du texte imprimé diffèrent encore, mais sans corrompre la pensée de l'auteur. Il ne s'agit plus que de la manière dont il quitte la lune et se retrouve sur la terre. La version imprimée est la moins déraisonnable ou, si l'on veut, la plus logique.

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en celui-là. Ensuite, on me fit expédier des passe-ports, et mon Démon, s'étant muni des choses nécessaires pour un si grand voyage, me demanda en quel endroit de mon pays je voulais descendre. Je lui dis que la plupart des riches enfants de Paris, se proposant un voyage à Rome une fois en la vie, ne s'imaginant pas, après cela, qu'il y eût rien de beau ni à faire, ni à voir, je le priais de trouver bon que je les imitasse.

« Mais, ajoutai-je, dans quelle machine ferons-nous ce Voyage, et quel ordre pensez-vous que me veuille donner le mathématicien qui me parla l'autre jour de joindre ce globe-ci au nôtre ?

— Quant au mathématicien, me dit-il, ne vous y arrêtez point, car c'est un homme qui promet beaucoup, et qui ne tient rien. Et quant à la machine qui vous reportera, ce sera la même qui vous voitura à la cour.

— Gomment ? dis-je, l'air deviendra pour soutenir mes pas aussi solide que la terre? C'est ce que je ne crois point.

— Et c'est une chose étrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne croyez pas ! Eh ! pourquoi les sorciers de votre monde, qui marchent en l'air et conduisent des armées, des grêles, des neiges, des pluies, et d'autres tels météores, d'une province en une autre, auraient-ils plus de pouvoir que nous ? Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma faveur.

— Il est vrai, lui dis-je, que j'ai reçu de vous tant de bons offices, de même que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d'amitié, que je me dois fier à vous, comme je fais, en m'y abandonnant de tout mon cœur. »

Je n'eus pas plutôt achevé cette parole qu'il s'enleva comme un tourbillon, me tenant entre ses bras : il me fit passer, sans incommodité, tout ce grand espace que nos astronomes mettent entre nous et la lune, en un jour et demi; ce qui me fit connaître le mensonge de ceux qui disent qu'une meule de moulin serait trois cent soixante et tant d'années

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à tomber du ciel, puisque je fus si peu de temps à tomber du globe de la lune en celui-ci. Enfin, au commencement de la seconde journée, je m'aperçus que j'approchais de notre monde. Déjà je distinguais l'Europe d'avec l'Afrique, et ces deux d'avec l'Asie, lorsque je sentis le soufre que je vis sortir d'une fort haute montagne : cela m'incommodait, de sorte que je m'évanouis. Je ne puis pas dire ce qui m'arriva ensuite; mais je me trouvai, ayant repris mes sens, dans des bruyères, sur la pente d'une colline, au milieu de quelques pâtres qui parlaient italien. Je ne savais ce qu'était devenu mon Démon, et je demandai à ces pâtres s'ils ne l'avaient point vu. A ce mot, ils firent le signe de la croix, et me regardèrent comme si j'en eusse été un moi-même. Mais, leur disant que j'étais chrétien, et que je les priais par charité de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer, ils me menèrent dans un village, à un mille de là, où je fus à peine arrivé que tous les chiens du lieu, depuis les bichons jusqu'aux dogues, se vinrent jeter sur moi, et m'eussent dévoré si je n'eusse trouvé une maison où je me sauvai. Mais cela ne les empêcha pas de continuer leur sabbat, en sorte que le maître du logis m'en regardait de mauvais œil ; et je crois que, dans le scrupule où le peuple augure de ces sortes d'accidents, cet homme était capable de m'abandonner en proie à ces animaux, si je ne me fusse avisé que ce quiles acharnait ainsi après moi était le monde d'où je venais, à cause qu'ayant accoutumé d'aboyer à la lune, ils sentaient que j'en venais, et que j'en avais l'odeur, comme ceux qui conservent une espèce de relent ou air marin, quelque temps après être descendus de dessus la mer. Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposai sur une terrasse, durant trois ou quatre heures, au soleil : après quoi, je descendis, et les chiens qui ne sentaient plus l'influence qui m'avait fait leur ennemi ne m'aboyèrent plus et s'en retournèrent chacun chez soi. Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes de quelques

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