CHAPITRE III
Histoire des Oiseaux. — L'Oiseau merveilleux. — Son discours. — Prisonnier des Oiseaux. — Le tribunal des Oiseaux. — Intervention de la Pie. — Le roi Colombe.
Je commençais de m'endormir à l'ombre, lorsque j'aperçus en l'air un oiseau merveilleux qui planait sur ma tête; il se soutenait d'un mouvement si léger et si imperceptible que je doutai plusieurs fois si ce n'était point encore un petit univers balancé par son propre centre. Il descendit pourtant peu à peu, et arriva enfin si proche de moi que mes yeux soulagés furent tout pleins de son image. Sa queue paraissait verte, son estomac d'azur émaillé, ses ailes incarnates, et sa tête de pourpre faisait briller, en s'agitant, une couronne d'or dont les rayons jaillissaient de ses yeux.
Il fut longtemps à voler dans la nue, et je me tenais tellement à tout ce qu'il devenait que mon âme s'étant repliée et comme raccourcie à la seule opération de voir, elle n'atteignit presque pas jusqu'à celle d'ouïr, pour me faire entendre que l'oiseau parlait en chantant.
Ainsi, peu à peu débandé de mon extase, je remarquai distinctement les syllabes, les mots et le discours qu'il articula.
Voici donc, au mieux qu'il me souvient, les termes dont il arrangea le tissu de sa chanson :
« Vous êtes étranger, siffla l'oiseau fort agréablement, et naquîtes dans un monde d'où je suis originaire. Or, cette propension secrète, dont nous sommes émus pour nos compatriotes, est l'instinct qui me pousse à vouloir que vous sachiez ma vie.
« Je vois votre esprit tendu à comprendre comment il est
ble que je m'explique à vous d'un discours suivi, vu que, encore que les oiseaux contrefassent votre parole, ils h ■ la conçoivent pas; unis aussi, quand voua oontrefa
i d'un chien ou le chant d'un rossignol, vous oec
vos pas non plus ce que le chien ou le rossignol ont voulu dire. Tirez donc conséquence de là que ni les oiseaux ni les hommes ne sonl pas pour cela moins raisonna'
Cependant, de même qu'entre vous autres il s'en est trouvé d'>s>i éclairés qu'ils ont entendu et parlé notre lanime Apollonius de Tjanes, Anaximandre, Esope, et plusieurs autres dont je vous tais les noms, pour cequ'ils ne sont jamais venus à votre connaissance ; de même, parmi nous, il s'en trouve qui entendent et parlent la vôtre. Quelques-uns, à la vérité, ne savent que celle d'une nation. Mais, tout ainsi qu'il se rencontre des oiseaux qui ne disent mot. quelques-uns qui gazouillent, d'autres qui parlent, il s'en rencontre encore de plus parfaits qui savent user de toutes sortes d'idiomes; quant à moi, j'ai l'honneur d'être de ce petit nombre.
a Au reste, vous saurez qu'en quelque monde que ce soit nature a imprimé aux oiseaux une secrète envie de voler jusqu'ici, et peut-être que cette émotion de notre volonté qui nous fait croître des ailes, comme les femmes grosses produisent sur leurs enfants la figure des choses qu'elles ont désirées; ou plutôt comme ceux qui, passionnant de savoir nager, ont été vus tout endormis se plonger au courant des fleuves et franchir, avec plus d'adresse qu'un expérimenté nageur, des hasards qu'étant éveillés ils n'eussent osé seulement regarder ; ou comme ce fils du roi Crésus, à qui un véhément désir de parler pour garantir son père enseigna tout d'un coup une langue; ou, bref, comme cet ancien, qui, pressé de son ennemi et surpris sans armes, sentit croître sur son front des cornes de taureau, par le désir qu'une fureur semblable à celle de cet animal lui inspira.
ce Quand donc les oiseaux sont arrivés au soleil, ils vont joindre la république de leur espèce. Je vois bien que vous êtes gros d'apprendre qui je suis. C'est moi que parmi vous on appelle Phénix. Dans chaque monde il n'y en a qu'un à la fois, lequel y habite durant l'espace de cent ans; car, au bout d'un siècle, quand sur quelque montagne d'A" rabie il s'est déchargé d'un gros œuf au milieu des charbons de son bûcher, dont il a trié la matière de rameaux d'aioès, de cannelle et d'encens, il prend son essor et dresse sa volée au soleil, comme la patrie où son cœur a longtemps aspiré. Il a bienfait auparavant tous ses efforts pour ce voyage ; mais la pesanteur de son œuf, dont les coques sont si épaisses qu'il faut un siècle à le couver, retardait toujours l'entreprise.
« Je me doute bien que vous aurez de la peine à concevoir cette miraculeuse production ; c'est pourquoi je veux vous l'expliquer. Le Phénix est hermaphrodite; mais, entre les hermaphrodites, c'est encore un autre Phénix tout extraordinaire, car.. . »
Il resta un demi-quart d'heure sans parler, et puis il ajouta:
« Je vois bien que vous soupçonnez de fausseté ce que je vous viens d'apprendre; mais, si je ne dis vrai, je veux jamais n'aborder votre globe, qu'un aigle ne fonde sur moi. »
Il demeura encore quelque temps à se balancer dans le ciel, et puis il s'envola.
L'admiration qu'il m'avait causée par son récit me donna la curiosité de le suivre ; et, parce qu'il fendait le vague des cieux d'un essor non précipité, je le conduisis de la vue et du marcher assez facilement.
Environ au bout de cinquante lieues, je me trouvai dans un pays si plein d'oiseaux que leur nombre égalait presque celui des feuilles qui les couvraient. Ce qui me surprit davantage fut que ces oiseaux, au lieu de s'effaroucher à ma
i/autm h
re, voltigeaient aient urdemoi ; l'un sifflait à mes oreillesj l'autre faisait la roue sur ma tète; bref, après que petites gambades eurent occupé mon attention fort longtemps, tout à coup je sentis mes bras chargés de plus d'un million de toutes sort ai lourdement que je ne les pouvais remuer.
Ils me tinrent en cet état jusqu'à ce que je vis arriver quarandes aigles, dont les unes, m'ayant d accolé par les jambes, les deux autres par les bras, m'enle- ■t fort liant.
J remarquai parmi la foule une pie, qui, tantôt deçà, tantôt delà, volait et revolait avec- beaucoup d'empressement, et j'entendis qu'elle me cria que je ne me défendisse point, à cause que ses compagnons tenaient déjà conseil de me crever les yeux. Cet avertissement empêcha toute la résistance que j'aurais pu faire; de sorte que ces aig-les m'emportèrent à plus de mille lieues de là dans un grand bois, qui était (à ce que me dit ma pie) la ville où leur roi faisait sa résidence.
La première chose qu'ils firent fut de me jeter en prison dans le tronc creusé d'un qrand chêne, et quantité des plus robustes se perchèrent sur les branches, où ils exercèrent les fonctions d'une compagnie de soldats sous les armes.
Environ au bout de vingt-quatre heures, il en entra d'autres en g-arde qui relevèrent ceux-ci. Pendant que j'attendais avec beaucoup de mélancolie ce qu'il plairait à la fortune d'ordonner de mes désastres, ma charitable pie m'apprenait tout ce qui se passait.
Entre autres choses, il me souvient qu'elle m'avertit que la populace des oiseaux avait fort crié de ce qu'on me gardait si longtemps sans me dévorer; qu'ils avaient remontré que j'amaigrirais tellement qu'on ne trouverait plus sur moi que des os à rong-er.
La rumeur pensa s 'échauffe rjen sédition, car. ma pie s'étant émancipée de représenter que c'était un procédé bar-
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bare de faire ainsi mourir sans connaissance de cause un animal qui approchait en quelque sorte de leur raisonnement, ils la pensèrent mettre en pièces, alléguant que cela serait bien ridicule de croire qu'un animal tout nu, que la nature même en mettant au jour ne s'était pas souciée de fournir des choses nécessaires à le conserver, fût comme eux capable de raison.
« Encore, ajoutaient-ils, si c'était un animal qui approchât un peu davantage de notre figure, mais justement le plus dissemblable et le plus affreux; enfin une bête chauve, un oiseau plumé, une chimère amassée de toutes sortes de natures et qui fait peur à toutes : l'homme, dis-je, si sot et si vain, qu'il se persuade que nous n'avons été faits que pour lui; l'homme, qui, avec son âme si clairvoyante, ne saurait distinguer le sucre d'avec l'arsenic, et qui avalera de la ciguë que son beau jugement lui aurait fait prendre pour du persil; l'homme, qui soutient qu'on ne raisonne que par le rapport des sens, qui cependant a les sens les plus faibles, les plus tardifs et les plus faux d'entre toutes les créatures; l'homme enfin que la nature, pour faire de tout, a créé comme les monstres, mais en qui pourtant elle a infus l'ambition de commander à tous les animaux et de les exterminer. »
Voilà ce que disaient les plus sages: pour la commune, elle criait que cela était horrible de croire qu'une bête qui n'avait pas le visage fait comme eux eût de la raison.
« Eh quoi, murmuraient-ils l'un à l'autre, il n'a ni bec ni plumes, ni griffes, et son âme serait spirituelle! 0 dieux! quelle impertinence ! »
La compassion qu'eurent de moi les plus généreux n'empêcha point qu'on n'instruisît mon procès criminel : on en dressa toutes les écritures dessus l'écorce d'un cyprès ; et puis, au bout de quelques jours, je fus porté au tribunal des oiseaux. Il n'y avait, pour avocats, pour conseillers et pour juges, à la séance que des pies, des geais et des étourneaux ;
IIONVS
encore, n'avait-on choisi que ceux qui entendaient langue.
\u lieu <!«' m'interroger sur la sellette, on me mit a califourchon sur un chicot <le bois pourri, d'oo celui qui pi liait à l'auditoire, après avoir claqué du bec deux ou u coups, et secoué majestueusement ses plumes, me i d'où j'étais, de quelle Dation et de qu Ma charita-
ble })ie m'avait donné auparavant quelques instructions qui me lurent très salutaires, et, entre autres, que je nie . dasse bien d'avouer que je fusse homme. Je répondis donc que j'étais de ce petit monde qu'on appelait la terre, dont le phénix et quelques autres que je voyais dans l'assemblée pouvaient leur avoir parlé; que le climat qui m'avait vu naître était assis sous la zone tempérée du pôle arctique, dans une extrémité de l'Europe, qu'on nommait la France; et, quant à ce qui concernait mon espèce, que je n'étais point homme comme ils se le figuraient, mais singe; que des hommes m'avaient enlevé au berceau fort jeune et nourri parmi eux; que leur mauvaise éducation m'avait ainsi rendu la peau délicate ; qu'ils m'avaient fait oublier ma langue naturelle et instruit à la leur; que, pour complaire à ces animaux farouches, je m'étais accoutumé à ne cher que sur deux pieds ; et qu'enfin, comme on tombe plus facilement qu'on ne monte d'espèce, l'opinion, la coutume et la nourriture de ces bêtes immondes avaient tant de pouvoir sur moi qu'à peine mes parents, qui sont singes d'honneur, me pourraient eux-mêmes reconnaître. J'ajoutai, pour ma justification, qu'ils me fissent visiter par des experts, et qu'en cas que je fusse trouvé homme je me soumettais à être anéanti comme un monstre.
« Messieurs, s'écria une hirondelle de l'assemblée, dès que j'eus cessé de parler, je le tiens convaincu : vous n'avez pas oublié qu'il vient de dire que le pays qui Pavait vu naître était la France ; mais vous savez qu'en France les singes n'engendrent point : après cela, jusez s'il est ce qu'il se vante d'être ? »
Je répondis à mon accusatrice que j'avais été enlevé si jeune du sein de mes parents et transporté en France qu'à bon droit je pouvais appeler mon pays natal celui duquel je me souvenais le plus loin.
Cette raison, quoique spécieuse, n'était pas suffisante; mais la plupart, ravis d'entendre que je n'étais pas homme, furent bien aises de le croire ; car ceux qui n'en avaient jamais vu ne pouvaient se persuader qu'un homme ne fût bien plus horrible que je ne leur paraissais, et les plus sensés ajoutaient que l'homme était quelque chose de si abominable qu'il était utile qu'on crût que ce n'était qu'un être imaginaire.
* De ravissement, tout l'auditoire en battit des ailes, et sur l'heure on me mit, pour m'examiner, au pouvoir des syndics, à la charge de me représenter le lendemain, et d'en faire, à l'ouverture des Chambres, le rapport à la compagnie. Ils s'en chargèrent donc, et me portèrent dans un bocage reculé. Là, pendant qu'ils me tinrent, ils ne s'occupèrent qu'à gesticuler autour de moi cent sortes de culbutes, à faire la procession, des coques de noix sur la tête. Tantôt ils battaient des pieds l'un contre l'autre, tantôt ils creusaient de petites fosses pour les remplir, et puis j'étais tout étonné que je ne voyais personne.
Le jour et la nuit se passèrent à ces bagatelles, jusqu'au lendemain que, l'heure prescrite étant venue, on me reporta derechef comparaître devant mes juges, où mes syndics, interpellés de dire vérité, répondirent que, pour la décharge de leur conscience, ils se sentaient tenus d'avertir la Cour qu'assurément je n'étais pas singe, comme je me vantais :
« Car, disaient-ils, nous avons eu beau sauter, marcher, pirouetter et inventer en sa présence cent tours de passepasse, par lesquels nous prétendions l'émouvoir à faire de môme, selon la coutume des singes. Or, quoiqu'il eût été nourri parmi les hommes, comme le singe est toujours singe, nous soutenons qu'il neût pas été en sa puissance de
s'abstenir de contre/aire nos sic Voilà, Messieurs,
Dotre rapport. »
juges alors s'approchèrent pour venir aux opinions ; h s'aperçut que le ciel se couvrait et paraissait chai Cela Ht lever L'assembl
Je m'imaginais que les apparences du mauvais temps les y avait conviés, quand l'avocat général me vint dire, par ordre
de la cour, qu'on ne me jugerait point ce jour-là; que jamais on ne vidait un procès criminel lorsque le ciel n'était pas serein, parce qu'ils craignaient que la mauvaise température de l'air n'altérât quelque chose à la bonne constitution de l'esprit des juges ; que le chagrin, dont l'humeur des oiseaux se charge durant la pluie, ne dégorgeât sur la eau--. ou qu'enfin la cour ne se vengeât de sa tristesse sur l'accuest pourquoi mon jug-ement fut remis à un plus beau temps. On me ramena donc en prison, et je me souviens que, pendant le chemin, ma charitable pie ne m'abandonna guère, et elle vola toujours âmes côtés, et je crois qu'elle ne m'eût point quitté, si ses compag-nons ne se fussent approchés de nous.
Enfin j'arrivai au lieu de ma prison, où, pendant ma captivité, je ne fus nourri que du pain du roi : c'était ainsi qu'ils appelaient une cinquantaine de vers et autant de g-uillots qu'ils m'apportaient à manger de sept heures en sept heures.
Je pensais comparaître dès le lendemain, et tout le monde le croyait ainsi ; -mais un de mes g-ardes me conta, au bout de cinq ou six jours, que tout ce temps-là avait été employé à rendre justice à une communauté de chardonnerets, qui l'avait implorée contre un de leurs compagnons. Je demandai à ce g-arde de quel crime ce malheureux était, accusé :
« Du crime, répliqua le garde, le plus énorme dont un oiseau puisse être noirci. On l'accuse... le pourrez-vous bien croire? On l'accuse... mais, bons dieux! d'y penser
seulement les plumes m'en dressent à la tête... Enfin, on l'accuse de n'avoir pas encore, depuis six ans, mérité d'avoir un ami ; c'est pourquoi il a été condamné à être roi, et roi d'un peuple différent de son espèce.
« Si ses sujets eussent été de sa nature, il aurait pu tremper, au moins des yeux et du désir, dans leurs voluptés; mais, comme les plaisirs d'une espèce n'ont point du tout de relation avec les plaisirs d'une autre espèce, il supportera toutes les fatigues et boira toutes les amertumes de la royauté, sans pouvoir en goûter aucune des douceurs.
« On Ta fait partir ce matin, environné de beaucoup de médecins, pour veiller à ce qu'il ne s'empoisonne dans le voyage. »
Quoique mon garde fût grand causeur de sa nature, il ne m'osa pas entretenir seul plus longtemps, de peur d'être soupçonné d'intelligence.
Environ sur la fin de la semaine, je fus encore ramené devant mes juges.
On me nicha sur la fourche d'un petitarbre sans feuilles. Les oiseaux de longue robe, tant avocats, conseillers que présidents, se juchèrent tous par étage, chacun selon sa dignité, au coupeau d'un grand cèdre. Pour les autres qui n'assistaient à l'assemblée que par curiosité, ils se placèrent pêle-mêle tant que les sièges furent remplis, c'est-à-dire tant que les branches du cèdre furent couvertes de pattes.
Cette pie, que j'avais toujours remarquée pleine de compassion pour moi, se vint percher sur mon arbre, où, feignant de se divertir à becqueter la mousse :
k En vérité, me dit-elle, vous ne sauriez croire combien votre malheur m'est sensible ; car, encore que je n'ignore pas qu'un homme parmi les vivants est une peste dont on devrait purger tout Etat bien policé ; quand je me souviens toutefois d'avoir été dès le berceau élevée parmi eux, d'avoir appris leur langue si parfaitement, que j'en ai presque oublié la mienne, et d'avoir mangé de leur main des fro-
L AUTRE -: a55
ii excellents! que je ne saurais y bo que l'eau m'en vienne aux yeux <• t à la bouchi pour
vous des tendresses <{ui m'empêchent «l'incliner au plus
juste parti, »
Elle achevait ceci, quand nous fûmes interrompus par l'arrivée d'un aigle qui se vint asseoir entre les rameaux d'un arbre assez proche du mien. .!<■ voulus me lever, pour me mettre à genoux devant lui, croyant que ce fût le roi, si ma pie, de sa patte, ne m'eût contenu en mon assiette.
« Pensiez-vous donc, me dit-elle, que ce grand aigle fût notre souverain? C'est une imagination de vous autres hommes, qui, à cause que vous laissez commander aux plus grands, aux plus forts et aux plus cruels de vos compagnons, avez sottement cru, jugeant de toutes choses par vous, que l'aigle nous devait commander.
« Mais notre politique est bien autre ; car nous ne choisissons pour nos rois, que les plus faibles, les plus doux et les plus pacifiques; encore, le changeons-nous tous les six mois, et nous les prenons faibles, afin que le moindre à qui ils auraient fait quelque tort se pût venger d'eux. Nous les choisissons doux, afin qu'ils ne haïssent ni se fassent haïr de personne, et nous voulons qu'ils soient d'une humeur pacifique, pour éviter la guerre, le canal de toutes les injustices.
« Chaque semaine, notre roi tient les États, où tout le monde est reçu à se plaindre de lui. S'il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il est dépossédé, et l'on procède à une nouvelle élection.
a Pendant la journée que durent les Etats, notre roi est monté au sommet d'un grand if sur le bord d'un étang, les pieds et les ailes liés. Tous les oiseaux, l'un après l'autre, passent par devant lui ; et si quelqu'un d'eux le sait coupable du dernier supplice, il le peut jeter à l'eau. Mais il faut que sur-le-champ il justifie la raison qu'il en a eue. autrement il est condamné à la mort triste. »
Je ne pus m'empêcher de l'interrompre pour lui demander ce qu'elle entendait par la mort triste, et voici ce qu'elle me répliqua :
« Quand le crime d'un coupable est jugé si énorme que la mort est trop peu de chose pour l'expier, on tâche d'en choisir une qui contienne la douleur de plusieurs ; et l'on y procède de cette façon :
« Ceux d'entre nous qui ont la voix la plus mélancolique et la plus funèbre sont délégués vers le coupable qu'on porte sur un funeste cyprès. Là, ces tristes musiciens s'amassent tout autour, et lui remplissent l'âme, par l'oreille, de chansons si lugubres et si tragiques que, Pamertume de son chagrin désordonnant l'économie de ses organes et lui pressant le cœur, il se consume à vue d'œil et meurt suffoqué de tristesse.
a Toutefois un tel spectacle n'arrive guère; car, comme nos rois sont fort doux, ils n'obligent jamais personne à vouloir, pour se venger, encourir une mort si cruelle.
(( Celui qui règne à présent est une colombe dont l'humeur est si pacifique que, l'autre jour, qu'il fallait accorder deux moineaux, on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre ce que c'était qu'inimitié. »
Ma pie ne put continuer un si long discours, sans que quelques-uns des assistants y prissent garde ; et, parce qu'on la soupçonnait déjà de quelque intelligence, les principaux de l'assemblée lui firent mettre la main sur le collet par un aigle de la a^arde, qui se saisit de sa personne. Le roi Colombe arriva sur ces entrefaites ; chacun se tut et la première chose qui rompit le silence fut la plainte que le grand censeur des oiseaux dressa contre la pie. Le roi, pleinement informé du scandale dont elle était cause, lui demanda son nom et comment elle me connaissait.
« Sire, répondit-elle fort étonnée, je me nomme Margot; il y a ici force oiseaux de qualité qui répondront de moi. J'appris un jour, au monde de la terre d'où je suis native,
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parGuillerv l'Enrhumé, que voilà (qui, m'ayant entendu crier en cage, me vint visiter à la fenêtre où j'étais pendue), que mon père était Porte-queue et ma mère Croche-noix. Je ne l'aurais pas su sans lui; car j'avais été enlevée de dessous l'aile de mes parents, au berceau, fort jeune. Ma mère, quelque temps après, en mourut de déplaisir, et mon père, désormais hors d'âge de taire d'autres enfants, désespéré de se voir sans héritiers, s'en alla à la guerre dis geais, où il fut tué d'un coup de bec dans la cervelle. Ceux qui me ravirent furent certains animaux sauvages qu'on appelle porchers, qui me portèrent vendre à un château, où je vis cet homme à qui vous faites maintenant le procès. Je ne sais s'il conçut quelque bonne volonté pour moi, mais il se donnait la peine d'avertir les serviteurs de me hacher de la mangeai lie. Il avait quelquefois la bonté de l'apprêter luimême. Si en hiver j'étais morfondue, il me portait auprès du feu, calfeutrait ma cage ou commandait au jardinier de me réchauffer dans sa chemise. Les domestiques n'osaient m'agacer en sa présence, et je me souviens qu'un jour il me sauva de la gueule du chat, qui me tenait entre ses griffes, où le petit laquais de ma dame m'avait exposée. Mais il ne sera pas mal à propos de vous apprendre la cause de cette barbarie. Pour complaire à Verdelet (c'est le nom du petit laquais), je répétais un jour les sottises qu'il m'avait enseignées. Or, il arriva, par malheur, quoique je récitasse toujours mes quolibets de suite, que je vins à dire en son ordre, justement comme il entrait pour faire un faux message : Taisez-vous, fils de putain, vous avez menti! Cet homme accusé, que voilà, qui, connaissant le naturel menteur du fripon, s'imagina que je pourrais bien avoir parlé par prophétie, envoya sur les lieux s'enquérir si Verdelet y avait été : Verdelet fut'con vaincu de fourbe, Verdelet fut fouetté et Verdelet, pour se venger, m'eût fait manger au matou, sans lui. »
Le Roi, d'un baissement de tête, témoigna qu'il était
content de la pitié qu'elle avait eue de mon désastre; il lui défendit toutefois de me plus parler en secret. Ensuite il demanda à l'avocat de ma partie si son plaidoyer était prêt. Il fit signe, de la patte, qu'il allait parler, et voici, ce me semble, les mêmes points dont il insista contre moi.