‹ Cyrano de BergeracChapitre 77 sur 94 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Plaidoyer fait au parlement des Oiseaux. — Le crime d'être homme. — Condamnation à mort. — L'auteur reçoit les exhortations de deux Oiseaux du Paradis. — Le supplice des mouches. — La grâce.

« Messieurs, la partie de ce criminel est Guillemette la Charnue, perdrix de son extraction, nouvellement arrivée du monde de la terre, la gorge encore ouverte d'une balle de plomb que lui ont tirée les hommes, demanderesse à rencontre du genre humain, et par conséquent àl'encontred'un animal queje prétends êtreun membrede ce grand corps. Il ne nous serait pas malaisé d'empêcher par sa mort les violences qu'il peut faire; toutefois, comme le salut ou la perte de tout ce qui vit importe à la république des vivants, il me semble que nous mériterions d'être nés hommes, c'est-àdire dégradés de la raison et de l'immortalité que nous avons par-dessus eux, si nous leur avions ressemblé par quelqu'une de leurs injustices.

« Examinons donc, Messieurs, les difficultés de ce procès, avec toute la contention de laquelle nos divins esprits sont capables.

« Le nœud de l'affaire consiste à savoir si cet animal est homme; et puis, en cas que nous avérions qu'il le soit, si pour cela il mérite la mort.

« Pour moi, je ne fais point de difficulté qu'il ne le soit, premièrement, par un sentiment d'horreur dont nous nous sommes tous sentis saisis à sa vue sans en pouvoir dire la cause ; secondement, en ce qu'il rit comme un fou ; troisièmement, en ce qu'il pleure comme un sot; quatrièmement.

mouche comme un vilain; cinquièmement, en ce qu'il est plume* comme un galeux; sixièmement, •

qu'il porte la queue devant; septièmement en ce qu'il a toujours une quantité de p< lans la bot

qu'il n'a pas L'espr ni d'avaler ; huitièmement,

et pour conclusion, en ce qu'il lève en haut tous les matins ses veux, son nez et son large l>ec, colle ses mains oui

>inte au ciel, plat contre plat, et n'en fait qu'une attachée comme s'il s'ennuyait d'en avoir deux libres; se les jambes par la moitié, en sorte qu'il tombe surs

. avec des paroles magiques qu'il bourdonne, j'ai pris le que ses jambes rompues se rattachent, et qu'il se re après aussi «rai qu'auparavant. Or, vous savez, Messieurs, que de tous les animaux il n'y a que l'homme seul dont l'âme soit assez noire pour s'adonner à la magie, et, par conséquent, celui-ci si homme. Il faut maintenant examiner si, pour être homme, il mérite la mort.

« Je pense, Messieurs, qu'on n'a jamais révoqué en doute que toutes les créatures sont produites par notre commune mère, pour vivre en société. Or, si je prouve que l'homme semble n'être né que pour la rompre, ne prouverai-je pas qu'allant contre la fin de sa création il mérite que la nature se repente de son ouvrage ?

« La première et la plus fondamentale loi pour la manutention d'une république, c'est l'égalité ; mais l'homme ne la saurait endurer éternellement : il se rue sur nous, pour nous manger; il se fait accroire que nous n'avons été faits que pour lui ; il prend, pour argument de sa supériorité prétendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre et le peu de résistance qu'il trouve à forcer notre faiblesse, et ne veut pas cependant avouer pour ses maîtres, les aigles, les condors et les grisons, par qui les plus robustes d'entre eux sont surmontés.

« Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait-elle diversité d'espèce, puisque, entre

eux-mêmes, il se rencontre des nains et des géants ? « Encore, est-ce un droit imaginaire que cet empire dont ils se flattent: ils sont, au contraire, si enclins à la servitude que, de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C'est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les paysans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques mêmes des lois qu'ils ont établies. Mais, avec tout cela, ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maîtres que, comme s'ils appréhendaient que la liberté ne leur vînt de quelque endroit non attendu, ils se forgent des dieux de toutes parts, dans l'eau, dans l'air, dans le feu, sous la terre ; ils en feront plutôt du bois, qu'ils n'en aient, et je crois même qu'ils se chatouillent des fausses espérances de l'immortalité, moins par l'horreur dont le non-être les effraie que par la crainte qu'ils ont de n'avoir pas qui leur commande après la mort. Voilà le bel effet de cette fantastique monarchie et de cet empire si naturel de l'homme sur les animaux et sur nousmêmes, carson insolence a été jusque-là. Cependant, en conséquence de cette principauté ridicule, il s'attribue tout joliment sur nous le droit de vie et de mort ; il nous dresse des embuscades, il nous enchaîne, il nous jette en prison, il nous égorge, il nous mange, et, de la puissance de tuer ceux qui sont demeurés libres, il fait un prix à la noblesse. Il pense que le soleil s'est allumé pour l'éclairer à nous faire la guerre ; que nature nous a permis d'étendre nos prome nades dans le ciel, afin seulement que de notre vol il puisse tirer de malheureux ou favorables auspices ; quand Dieu mit des entrailles dedans notre corps, qu'il n'eut intention que de faire un grand livre où l'homme pût apprendre la science des choses futures.

« Eh bien, ne voilà pas un orgueil tout à fait insupportable ! Celui qui l'a conçu pouvait-il mériter un moindre châtiment que de naître homme ? Ce n'est pas toutefois sur quoi je vous presse de condamner celui-ci. La pauvre bête

I, AUTUi: MOMiE

n'ayant pas comme noua l'usage de la raison, j'ej erreurs quant 6 celles q u<* produit son défaut d'enti ment ; mais, pour celles qui ne sont filles que de ta volonté, j'en demande justice : par exemple, de ce qu'il nous tue, sans être attaqué par nous ; de ce qu'il nous mange, pouvant repaître sa faim de nourriture plus convenable, que j'estime beaucoup plus lâche, de ce qu'il débauc bon nature] dequelques-uns des nôtres, comme des lai «les faucons et des vautours, pour les instruire au des leurs, à faire gorge chaude de leur semblable ou nous

livrer entre ses mains.

; Site seule considération est si pressante que je demande à la cour qu'il soit exterminé de la mort triste. »

Tout le barreau frémit de l'horreur d'un ai grand supplice; pourquoi, aHn d'avoir lieu de le modérer, le roi lit si^ne à mon avocat de répondre.

C'était un étourneau, grand jurisconsulte, lequel, après avoir frappé trois fois de sa patte contre la branche qui le soutenait, parla ainsi à l'assemblée :

« Il est vrai. Messieurs, qu'ému de pitié j'avais entrepris la cause de cette malheureuse bête ; mais, sur le point delà plaider, il m'est venu un remords de conscience, et comme une voix secrète qui m'a défendu d'accomplir une action si détestable. Ainsi, Messieurs, je vous déclare, et à toute la cour, que, pour faire le salut de mon âme, je ne veux contribuer en façon quelconque à la durée d'un monstre tel que l'homme. »

Toute la populace claqua du bec en sig-ne de réjouissance, et pour approuver le sincérité d'un si oiseau de bien.

Ma pie se présenta pour plaider à sa place; mais il lui fut impossible d'avoir audience, à cause qu'ayant été nourrie parmi les hommes, et peut-être infectée de leur morale, il était à craindre qu'elle n'apportât à ma cause un esprit prévenu ; car la cour des oiseaux ne souffre point que l'avocat, qui s'intéresse davantag-e pour un client que pour

l'autre, soit ouï, à moins qu'il ne puisse justifier que cette inclination procède du bon droit de la partie.

Quand mes juges virent que personne ne se présentait pour me défendre, ils étendirent leurs ailes, qu'ils secouèrent, et volèrent incontinent aux opinions.

La plus grande partie, comme j'ai su depuis, insista fort que je fusse exterminé de la mort triste ; mais, toutefois, quand on aperçut que le roi penchait à la douceur, chacun revint à son opinion. Ainsi, mes juges se modérèrent, et, au lieu de la mort triste, dont ils me firent grâce, ils trouvèrent à propos, pour faire sympathiser mon châtiment à quelqu'un de mes crimes, et m'anéantir par un supplice qui servît à me détromper en bravant ce prétendu empire de l'homme sur les oiseaux, que je fusse abandonné à la colère des plus faibles d'entre eux ; cela veut dire qu'ils me condamnèrent à être mangé des mouches.

En même temps, l'assemblée se leva, et j'entendis murmurer qu'on ne s'était pas davantage étendu à particulariser les circonstances de ma tragédie, à cause de l'accident arrivé à un oiseau delà troupe, qui venait de tomber en pâmoison comme il voulait parler au roi. On crut qu'elle était causée par l'horreur qu'il avait eue de regarder trop fixement un homme. C'est pourquoi on donna ordre de m'emporter.

Mon arrêt me fut prononcé auparavant, et sitôt que Porfraie, qui servait de greffier criminel, eut achevé de me le lire, j'aperçus à l'entour de moi le ciel tout noir de mouches, de bourdons, d'abeilles, de guiblets (i), de cousins et de puces, qui bruissaient d'impatience.

J'attendais encore que mes aigles m'enlevassent comme à l'ordinaire, mais je vis à leur place une grande autruche noire, qui me mit honteusement à califourchon sur son dos, car cette posture est entre eux la plus ignominieuse où l'on

(i) Très petits moucherons, vibette dans Robert Wace, vibet en normand actuel.

l'aotm KOMDI 2Ô3

puisse appliquer un criminel, et jamais our quel-

que offeôae qu'il ait commise, n'y peut être condamn

Les archers qui me conduisirent au supplice étaient une cinquantaine de condors el autant de griffon* ; devant et derrière ceux-ci, volait fort lentement une procession de aux qui croassaient je ne sais quoi de lugubre, et il me semblait ouïr, comme de plus loin, des chouette^ <jui leur répondaient.

A partir du lieu où mon jugement m'avait été rendu, deux Oiseaux de paradis, à qui on avait donné charçe de m'assistcr à la mort, se vinrent asseoir sur mes épaules.

Quoique mon âme fût alors fort troublée à cause de l'horreur du pas que j'allais franchir, je me suis pourtant souvenu de quasi tous les raisonnements, par lesquels ils tachèrent de me consoler.

« La mort, me dirent-ils, me mettant le bec à l'oreille, n'est pas sans doute un grand mal, puisque nature, notre bonne mère, y assujettit tous ses enfants ; et ce ne doit pas être une affaire de grande conséquence, puisqu'elle arrive à tout moment et pour si peu de chose ; car, si la vie était si excellente, il ne serait pas en notre pouvoir de ne la point donner; ou, si la mort traînait après soi des suites de l'importance que tu te fais accroire, il ne serait pas en notre pouvoir de la donner. Il y a beaucoup d'apparence, au contraire, puisque l'animal commence par jeu, qu'il finit de même. Je parle à toi ainsi, à cause que ton âme, n'étant pas immortelle comme la nôtre, tu peux bien juç-er, quand tu meurs, que tout meurt avec toi. Ne t'afilig-e donc point de faire plus tôt ce que quelques-uns de tes compagnons feront plus tard. Leur condition estplus déplorable que la tienne; car, si la mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir, et ils seront, au prix de toi, qui n'as plus qu'une heure entre ci et là, cinquante ou soixante ans en état de pouvoir mourir. Et puis, dis-moi, celui qui n'est pas né n'est pas malheureux ? Or. tu vas être comme celui qui n'est pas

né ; un clin d'œil après la vie, tu seras ce que tu étais un clin d'œil devant, et, ce clin d'œil passé, tu seras mort d'aussi longtemps que celui qui mourut il y a mille siècles. Mais, en tout cas, supposez que la vie soit un bien, le môme rencontre, qui, parmi l'infinité du temps, a pu faire que tu sois, ne peut-il pas faire quelque jour que tu sois encore un autre coup? La matière, qui, à force de se mêler, est enfin arrivée à ce nombre, cette disposition et cet ordre nécessaires à la construction de ton être, ne peut-elle pas, en se remêlant, arriver à une disposition requise pour faire que tu te sentes être encore une autre fois(i)? Oui; mais, me diras-tu, je ne me souviendrai pas d'avoir été? Eh! mon cher frère, que t'importe, pourvu que tu te sentes être ? Et puis, ne se peut-il pas faire que, pour te consoler de la perte de ta vie, tu imagineras les mêmes raisons que je te représente maintenant?

« Voilà des considérations assez fortes pour t'obliger à boire cette absinthe en patience. Il m'en reste, toutefois, d'autres encore plus pressantes qui t'inviteront sans doute à la souhaiter. Il faut, mon cher frère, te persuader que, comme toi et les autres brutes êtes matériels, et comme la mort, au lieu d'anéantir la matière, elle n'en fait que troubler l'économie, tu dois, dis-je, croire avec certitude que, cessant d'être ce que tu étais, tu commenceras d'être quelque autre chose. Je veux donc que tu ne deviennes qu'une motte de terre ou un caillou, encore seras -tu quelque chose de moins méchant que l'homme. Mais j'ai un secret à te découvrir, que je ne voudrais pas qu'aucun de mes compagnons eût entendu de ma bouche : c'est qu'étant man^é, comme tu vas être, de nos petits oiseaux, tu passeras en leursubstance. Oui, tu auras l'honneur de contribuer quoique aveuglément, aux opérations intellectuelles de nos mouches, et de participer à la gloire, si tu ne raisonnes toimême, de les faire au moins raisonner. »

(i) Faut-il voir ici une modeste esquisse de l'idée du retour éternel?

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