I.AI IIM. M
Environ 6 ce! endroil de l'exhortation nous arrivâmes au lieu destiné pour mon supplice.
Il y avait quatre arbres fort proches l'un <I<- l'autre, et quasi en même distance, sur chacun desquels, à la hauteur pareille, un grand héron s'étail perché. On me descendit de dessus l'autruche noire, et quantité de cormorans m'élevèn nt où les quatre hérons m'attendaient. Ces oiseaux, i visl'un de l'autre, appuyés fermement chacun sur son arbre, avec leur cou de Longueur prodigieuse, m'entortillèrent comme avec une corde, les uns par les bras, les autres par les jambes, et me lièient si séné qu'encore que chacun de membres ne fût garrotté que du cou d'un seul, il n'était pas en ma puissance de me remuer le moins du monde.
Ils devaient demeurer long-temps en cette posture, car j'entendis qu'on donna charge à ces cormorans, qui m'avaient élevé, d'aller à la pêche pour les hérons et de leur couler la mangeaille dans le bec.
On attendait encore les mouches, à cause qu'elles n'avaient pas fendu l'air d'un vol si puissant que nous : toutefois, on ne resta çuère sans les ouïr.
Pour la première fois qu'ils exploitèrent, d'abord ils s'entre-départirent mon corps, et cette distribution fut faite si malicieusement qu'on assignâmes yeux aux abeilles, afin de me les crever en me les mangeant ; mes oreilles, aux bourdons, afin de me les étourdir et de me les dévorer tout ensemble ; mes épaules,- aux puces, afin de les entamer d'une morsure qui me démangeât, et ainsi du reste. A peine leur avais-je entendu disposer de leurs ordres, qu'incontinent après je les vis approcher. Il semblait que tous les atomes dont l'air est composé se fussent convertis en mouches; car je n'étais presque pas visité de deux ou trois faibles rayons de lumière qui semblaient se dérober pour venir jusqu'à moi, tant ces bataillons étaient serrés et voisins de ma chair.
Mais comme chacun d'entre eux choisissait déjà du désir
la place qu'il devait mordre, tout à coup je les vis brusquement reculer, et, parmi la confusion d'un nombre infini d'éclats qui retentissaient jusqu'aux nues, je distinguai plusieurs fois ce mot de Grâce ! grâce ! grâce!
Ensuite, deux tourterelles s'approchèrent de moi. A leur venue, tous les funestes appareils de ma mort se dissipèrent ; je sentis mes hérons relâcher les cercles de ces longs cous qui m'entortillaient, et mon corps, étendu en sautoir, tomber du faîte des quatre arbres jusqu'aux pieds de leurs racines .
Je n'attendais de ma chute que de briser à terre contre quelque rocher ; mais, au bout de ma peur, je fus bien étonné de me trouver à mon séant sur une autruche blanche qui se mit au galop, dès qu'elle me sentit sur son dos.
On me fit faire un autre chemin que celui par où j'étais venu, car il me souvient que je traversai un grand bois de myrtes et un autre de térébinthes aboutissant à une vaste forêt d'oliviers où m'attendait le roi Colombe au milieu de toute sa cour.
Sitôt qu'il m'aperçut, il fit signe qu'on m'aidât à descendre. Aussitôt deux aigles de la garde me tendirent les pattes et me portèrent à leur prince.
Je voulus par respect embrasser et baiser les petits ergots de Sa Majesté, mais elle se retira.
« Eh, je vous demande, dit-elle auparavant, si vous connaissez cet oiseau ? »
A ces paroles, on me montra un perroquet qui se mit à rouer et à battre des ailes : comme il aperçut que je le considérais :
a Eh, il me semble, criai-je au roi, que je l'ai vu quelque part; mais la peur et la joie ont chez moi tellement embrouillé les espèces que je ne puis encore marquer bien clairement où c'a été. »
Le perroquet, à ces mots, me vint de ses deux ailes accoler le visage, et me dit : •
i 'm i Ri MORDS
« Quoi! vous ne connaissez plus César, le perroqu I votre cousine, à l'occasion de qui vous avez tant de rois soutenu que les oiseaux raisonnent? C'est moi qui tantôt, pendant votre procès, ai voulu déclarer ;» l'assemblée obligations que je vous ai : mais la douleur de vous voir en un si grand péril m'a fait tomber en pâmoison. »
Son discours acheva de me dessiller la vue. L'ayant don< reconnu, je l'embrassai et le baisai; il m'embrassa et me baisa.
« Donc, lui dis-: toi, mon pauvre ' i qui
j'ouvris la cage pour te rendre la liberté que la tyranniquv coutume de notre monde t'avait ôtée? »
Le roi interrompit nos caresses, et me parla de la sorte :
« Homme, parmi nous, une bonne action n'est jamais perdue; c'est pourquoi, encore qu'étant homme tu mérites de mourir, seulement à cause que tu es né, le sénat te donne la vie. Il peut bien accompagner de cette reconnaissance les lumières dont nature éclaira ton instinct, quand elle te fit pressentir en nous la raison que tu n'étais pas capable de connaître. Va donc en paix, et vis joyeux ! »
Il donna tout bas quelques ordres, et mon autruche blanche, conduite par deux tourterelles, m'emporta de l'assemblée.