‹ Cyrano de BergeracChapitre 88 sur 94 · BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE

§ i. — Notice de Lebret

L'éducation que nous avions eue ensemble, chez un bon prêtre de la campagne qui tenait de petits pensionnaires, nous avait faits amis dès notre plus grande jeunesse, et je me souviens de l'aversion qu'il avait dès ce temps-là pour ce qui lui paraissait l'ombre d'un Sidias (i) ; parce que, dans la pensée que cet homme en tenait un peu, il le croyait incapable de lui enseigner quelque chose ; de sorte qu'il faisait si peu d'état de ses leçons et de ses corrections que son père, qui était un bon vieux gentilhomme assez indifférent pour l'éducation de ses enfants, et trop crédule aux plaintes de celui-ci, l'en retira un peu trop brusquement ; et, sans s'informer si son fils serait mieux ailleurs, il l'envoya à Paris, où il le laissa jusqu'à dix-neuf ans sur sa bonne foi. Cet âge, où la nature se corrompt plus aisément, et la grande liberté qu'il avait de ne faire que ce que bon lui semblait, le portèrent sur un dangereux penchant, où j'ose dire que je l'arrêtai ; parce qu'ayant achevé mes études, et mon père voulant que je servisse dans les Gardes, je l'obligeai d'entrer avec moi dans la compagnie de Monsieur de Carbon Castel-Jaloux. Les duels, qui semblaient, en ce temps-là, l'unique et le plus prompt moyen de se faire connaître, le rendirent en si peu de jours si fameux, que les Gascons, qui composaient presque seuls cette compagnie, le

(i) Nom d'un pédant dans le poète comique grec, Théophile.

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considéraient comme le démon de la bravoure, et lui comptaient autant de combats que de jours qu'il y était entré. Tout cela cependant ne le détournait point de ses études, et je le vis un jour dans un corps de garde travailler à une élégie avec aussi peu de distraction que s'il eût été dans un cabinet fort éloigné de bruit. Il alla quelque temps après au siège de Mouzon, où il reçut un coup de mousquet au travers du corps, et, depuis, un coup d'épée dans la gorge, au siège d'Arras en 1640. Mais les incommodités qu'il souffrit pendant ces deux sièges, celles que lui laissèrent ces deux grandes plaies, les fréquents combats que lui attirait la réputation de son courage et de son adresse, qui l'engagèrent plus de cent fois à être second (car il n'eut jamais une querelle, de son chef), le peu d'espérance qu'il avait d'être considéré, faute d'un patron, auprès de qui son génie tout libre le rendait incapable de s'assujettir, et enfin le grand amour qu'il avait pour l'étude le firent renoncer entièrement au métier de la guerre, qui veut tout un homme, et qui le rend autant ennemi des lettres que les lettres le font ami de la paix. Je te particulaserais quelques combats qui n'étaient point des duels comme fut celui où, de cent hommes attroupés pour insulter en plein jour à un de ses amis sur le fossé de la porte de Nesle, deux par leur mort, et sept autres, par de grandes blessures, payèrent la peine de leur mauvais dessein. Mais, outre que cela passerait pour fabuleux, quoique fait à la vue de plusieurs personnes de qualiié qui; l'ont publié assez hautement pour empêcher qu'on n'en puisse douter, je crois n'en devoir pas dire davantage, puisque aussi bien en suis-je à l'endroit où il quitta Mars pour se donner à Minerve ;■ je veux dire qu'il renonça si absolument à toutes sortes d'em-i plois depuis ce temps-là, que l'étude fut l'unique auquel il s'adonna jusqu'à la mort.

Au reste, il ne bornait pas sa haine pour la sujétion, à celle qu'exigent les grands auprès desquels on s'attache; il retendait encore plus loin, et même jusqu'aux choses qui lui semblaient contraindre les pensées et les opinions, dans lesquelles il voulait être aussi libre que dans les plus indifférentes actions ; et il trai-; tait de ridicules certaines gens qui, avec l'autorité d'un passage,' ou d'Aristote, ou de tel autre, prétendent aussi audacieusement que les disciples de Pythagore avec leur magister dixit juger des] questions importantes, quoique des expériences sensibles et familières les démentent tous les jours. Ce n'est pas qu'il n'eût toute la vénération qu'on doit avoir pour tant de rares philoso- , phes, anciens et modernes ; mais la grande diversité de leurs i sectes, et l'étrange contrariété de leurs opinions, lui persuadaient* qu'on ne devait être d'aucun parti :

Nullins nddictus jur.irc in vcrbn nnLri>iri.

Démocrite el Pyrrhon lui semblaient, api plus

raisonnables de L'antiquité : encore, n'étaitr-cc qu'à cause que le premier avait mis la vérité dans un lieu bj obscur qu'il impossible de la voir ; et Pyrrhon avail [u'au-

cun des savants de sod siècle Q 'avait pu met sentiments

rvitude, et si modeste qu'il n'avait jamais voulu , àer ; ajoutant, à propos de ces Bavants, ou moderi i semblaient queles échos dai : que

»up de gens passent pour très doctes, qui aurai pour .. .uis. -i des savants les avaient précédés. De

qucycmandjelui demandais pourquoi donc il lisait 1. trui, ii adait que c'était pour connaître les larcins d'au-

trui, et que, s il eût été juge d tes de crimes, il y aurait

établi des peines plus rigoureuses que celles dont on punît les voleurs de grands chemins ; à cause que, la gloire étant quelque de plus précieux qu'un habit, qu'un cheval et même que dfl l'or, ceux qui s'en acquièrent par des livres qu'ils composent

qu'ils dérobentehez les autres étaient comme des voleurs de grands chemins, qui se parent aux dépens de ceux qu'ils dévalisent : et que, si chacun eût travaillé à ne dire que ce qui n'eût point été dit, les bibliothèques eussent été moins grosses, moins embarrassantes, plus uiiles, et la vie de l'homme, quoique très courte, eu' presque suffi pour lire et savoir toutes les bonnes choses ; au lieu que, pour en trouver une qui soit passable, il en faut lire crut mille, ou qui ne valent rien, ou qu'on a lues ailleurs une infinité de fois, et qui font cependant consumer le temps inutilement et désagréablement.

mmoins, il ne blâmait jamais un ouvrage absolument, quand il v trouvait quelque chose de nouveau ; parce qu'il disait que c'était un accroissement de bien aussi grand pour la république des lettres que la découverte des terres nouvelles est utile aux anciennes : et la nation des critiques lui semblait d'autant plus insupportable, qu'il attribuait, à l'envie et au dépit qu'ils avaient de se voir incapables d'aucune entreprise (qui est toujours louable, quand bien l'effet n'y répondrait pas entièrement ,1a passion qu'ils l'ont paraître à reprendre les autres. i\on ego paucis, disait-il,

Non ego paucis Offendar maculisquas aut incuria fudit Aut humana parum cavit natura.

« Et, en effet, si on souffre bien des ombres dans un tableau, pourquoi ne pas souffrir dans un livre quelques endroits moins

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forts que d'autres, puisque, par la rèç-le des contraires, le noir sert quelquefois à faire davantage briller le blanc? »

Cependant, comme il n'avait que des sentiments extraordinaires, aucun de ses ouvrages n'a été mis entre les communs. Son A ffrippine commence, continue, et finit d'une manière que d'autres n'avaient point encore pratiquée. L'élocution y est toute poétique le sujet bien choisi, les rôles fort beaux, les sentiments romains dans une vigueur digne d'un si grand nom, l'intrigue merveilleuse, la surprise agréable, le dénoûment clair, et la règle des vingtquatre heures si régulièrement observée que cette pièce peut passer pour un modèle de poème dramatique.

Mais en quoi particulièrement il était admirable, c'est que du sérieux il passait au plaisant et y réussissait également. Sa comédie du Pédant joué en est une preuve très forte et très agréable; de même que plusieurs de ses autres ouvrages ; témoignage très fidèle de l'universalité de son bel esprit. Son Histoire de l'étincelle et de la Répnbliq ne da Soleil (l),où, en même style qu'il a prouvé la lune habitable, il prouvait le sentiment des pierres, l'instinct des plantes, et le raisonnement des brutes, était encore au-dessus de tout cela, et j'avais résolu de la joindre à celle-ci ; mais un voleur qui pilla son coffre pendant sa 'maladie m'a privé de cette satisfaction, et toi, de ce surcroît de divertissement (2).

Enfin, Lecteur, il passa toujours pour un homme d'esprit très rare ; à quoi la nature joignit tant de bonheur du côté des sens qu'il se les soumit toujours autant qu'il voulut; de sorte qu'il ne but du vin que rarement, à cause, disait-il, que son excès abrutit, et qu'il fallait être autant sur la précaution à son égard que de l'arsenic (c'était à quoi il le comparait), parce qu'on doit tout appréhender de ce poison, quelque préparation qu'on y apporte ; quand même il n'y aurait à en craindre que ce que le vulgaire nomme qui pro quo, qui le rend toujours dangereux. Il n'était pas moins modéré dans son manger, dont il bannissait les ragoûts tant qu'il pouvait, dans la croyance que le plus simple vivre, et le moins mixtionné, était le meilleur : ce qu'il confirmait par l'exem-

(i) Lorsque Lebret publia le Voyage dans la Lune, de Cyrano, l'Histoire des Etats et Empires da Soleil n'avait pas encore été retrouvée. Quant à l'Histoire de l'Etincelle, on peut croire qu'elle n'exisic plus, car elle n'a pas été publiée par les détenteurs des manuscrits de Cyrano (Lac). — Les manuscrits ne la contiennent pas, en effet, et aucune analyse n'en est connue.

(2) Le vof. des manuscrits de Cyrano (il s'en plaint amèrement à la fin du Voyage dans la Lune) nous paraît n'avoir eu d'autre mobile qu'un zèle religieux qui voulait détruire des écrits entachés d'impiété et nuisibles à la religion (Lac.). — Voyez page 327.

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