ANECDOTES
Ayant entendu parler du célèbre philosophe Gassendi, qui était pour lors précepteur du fameux Chapelle, et qui se faisait un plaisir de donner des leçons,non seulement à son disciple, mais encore à Molière, à Bernier et à quelques autres jeunes gens auxquels il avait reconnu d'heureuses dispositions pour la philosophie, Cyrano, jeune homme vif et turbulent, voulut aussi entrer en société avec les disciples de Gassendi, et il fallut, bon gré, mal gré, l'y admettre, après qu'il eut intimidé par ses menaces le maître et les disciples ; à qui d'ailleurs il fit connaître, par le brillant et les saillies de son esprit, qu'il n'était pas indigne de cette faveur. Comme il était avide de savoir et qu'il avait une fort heureuse mémoire, il sut profiter des leçons de Gassendi.
(Le P. Niceron, t. III.)
Quant à Il tragédie d'Agrippine, la plus ancienne édition est de 1654, «■! lei bibliographes du ThéAtre sont d'accord pour ranporter la date de la première représentation à l'année mên l'impression de cette tragédie,qni ne fut jouée qu'un petit nombre de fais, l'autorité ayant interdit de la représenter, ;'i cause du scandale Qu'elle causail parmi les dévots. Depuis la représentation de cette |iièee, ,|ui l'ut réimprimée cependant plus , sans
empêchement, Cyrano se ni considéré comme un athée dai reuxet incorrigible. Cette opinion, qui semble ai lement aocrédil ['après quelques icônes delà tra-
gédie, où Cyrano ;i mis, dans la bouche des personnages, divers Blasphèmes contre les dieux du paganisme, outre une ti. assez matérialiste sur la nature mortelle de l'âme humaine. Lne anecdote, raco] Monnoye dans le Mènagiana, prouve à
quel point le public s'obstinait à découvrir des traces d'athéisme dans la tragédie de Cyrano. Des badauds, ayant ouï dire que l'auteur s'était permis de violentes attaques contre la reli.i on chrétienne, voulurent en ju^er par eux-mêmes, et allèren' jouer Agrippine. Ils laissèrent passer sans s'émouvoir les endroits les plus scabreux, ils entendirent sans sourciller les impiétés de Séjanus ; mais, au milieu du quatrième acte, lorsque Séjanus s'écrie, en désignant Tibère, comme une victime à immoler : Frappons, voilà lliostie ! ils interrompirent l'acteur par des sifflets et des huées, en répétant : « An ! le scélérat ! ah U'athée ! Comme il parle du Saint Sacrement !
(Lacroix, d'après le Menagiana de 1715.)
Un fou, nommé Cyrano, fit une pièce de théâtre intitulée la Mort d' Agrippine, où Séjanus disait des choses horribles contre les dieux. La pièce était un pur galimatias (1); Percy, qui l'imprima, dit à Bois-Robert qu'il avait vendu l'impression en moins de rien. Je m'en étonne, dit Bois-Kobert. — Ah ! Monsieur, reprit le libraire, il y a de belles impiétés.
(Tallemant des Réaux, Historiettes, tome X.)
(i) Ce que c'est que les préjugés! Rien de plus clair ni d'un meilleur style, et moins archaïque que celui de Corneille. Voir p. i3o.
Bergerac était un grand ferrailleur. Son nez, qu'il avait tout défiguré,- lui a fait tuer plus de dix personnes. Il ne pouvait souffrir qu'on le regardât, etil faisait mettre aussitôt l'épée à la main. Il avait eu bruit avec Mondory, le comédien, et lui avait défendu de sa pleine autorité de monter sur le théâtre. Je t'interdis, lui dit-il, pour un mois. A deux jours de là, Bergerac se trouvant à la comédie, Mondory parut et vint faire son rôle à son ordinaire; Bergerac, du milieu du parterre, lui cria de se retirer en le menaçant, et il fallut que Mondory, crainte de pis, se retirât. Bergerac disait en parlant de Mondory : « A cause que ce coquin-là est puissant et qu'on ne peut pas le bâtonner tout entier en un jour, il fait le fier. » Si Bergerac avait vécu dans ce temps-ci, je doute fort qu'il lut autant estimé, à beaucoup près, qu'il l'a été de son temps, qui était le règne des pointes et des équivoques. Je ne sais si les bons mots de Bergerac qui ont été le plus admirés à la cour : Qu'on ne savait, en parlant d'un homme qui sentait mauvais, si sa mère était accouchée de lui par le derrière ; Que M. de Boutteville, qui avait eu le cou coupé pour s'être battu en duel, s'était allé loger au oc Champs-Elysées, près les grammairiens grecs qui ont invente le duel, et autres semblables, dérideraient à présent le front à des laquais, tant le goût est changé. Qui se fut mêlé de prédire alors un pareil changement se fût fait moquer de lui ; comme un homme qui soutiendrait à présent que ce goût peut revenir.
(Menagiana, 1695.)
AVKC LE SINGE DE BRIOCHÉ, AU BOUT DU PONT-NEUF (i)
Un jour, Phœbus, plus gai qu'à l'ordinaire, avait quitté de grand matin le lit de Thétis, sa belle hôtesse, pour dorer la terre de ses rayons ; il s'était même donné les airs de montrer sa tresse blonde pendant douze heures, lorsqu'un auteur, qui se vantait de
(i)Très probablement par d'Assoucy, qui s'empressa d'ailleurs de décamper et de passer en Italie, peu soucieux de faire le onzième mort de Cyrano. Ce combat, célèbre anecdote, est fort peu certain, surtout sous cette forme.
IPPENDICK
tirer son origine dea mages, représenta une tragique comédie au bout <!u ponl où l<" cheval de bronze accompagne de loin la Samaritaine. Ce fui là que ce brave champion extermina le qu'homme dea marionnettes.
Tout ce beau préambule signifie qu'en un charmant jour d'été, sur les Quatre heures du soir, Cyrano de B< de Brioché au bout du Pont-Neuf (1)...
Charbonnoos maintenant le portrait de mon héros, j'entei portrait de ; il n'est question que celui-ci, et il fait
beaucoup à la chose. n'était ni de la nature des Lapons,
ni de celle des gens. Sa tête paraissait presque veuve de cheveux; on les eût comptés de dix pas. Ses yeux se perdaient sou
par sa tige et recourbé, r< relui de ces babillards jaunes et verts, qu'on apporte de l'Amérique. Ses jambes, brouillées avec sa chair, figuraient des fuseaux. Sou œsophage pagotait un pou. Son estomac était une copie de la bedaine ésopique. Il n'est pas vrai que notre auteur l'ùt malpropre; mais il est vrai que ses souliers aimaient fort madame la boue : ils ne se quittaient presque point!...
Entrons maintenant dans l'arène et voyons le combat en question. Notre auteur, galopant de son pied sur le Pont-Neuf, s'arrêta court devant le logis de Brioché. Une troupe de cens du régiment de l'arc-en-ciel (2), attendant que les machines hriochiques fussent prêtes à donner le di eut à Ihonorable compagnie, agaçaient le singe défi : singe était gros ainsi qu'un
pâté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en diable; Brioché l'avait coiffé d'un vieux vigogne, dont un plumet cachait les trous, les fissures, la gomme et "la colle ; il lui avait le col d'une fraise à la Scaramouche ; il lui faisait porter un pourpoint à six basques mouvantes garni de passements et d'aiguillettes, vêtement qui sentait le Iaquéisme ; il lui avait concède un baudrier où pendait. une lame sans pointe. Nota, que le maître avait accoutumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques bottes. Cette remarque est nécessaire.
A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe à couleur éclata le rire sardoniquement ; un de la bande fit faire le moulinet au leutre de l'auteur ; un autre gaillard, en lui appuyant une chique-
(i) Jean Brioché, ou Briocci, avait établi son théâtre de marionnettes à l extrémité nord de la rue Guénégaud.en face d'une petite tour en encorbellement sur la Seine, qu'on appelait le Château Gaillard. Ce théâtre existait encore en 1677, puisque Boileau en fait mention dans sa vne épitre, publiée cttte anuee-là; mais alors François Brioché avait succédé à son père, qui s'était retiré ou qui était mort (Lacroi x .
(a) C est-à-dire la foule des laquais aux livrées de toutes couleurs.
naudc au beau milieu de la face, s'écria : « Est-ce là votre nez de tous les jours'? Quel diable de nez 1 Prenez donc la peine de reculer, il m'empêche de voir 1 » Notre nasardé, plus brave que don Quichotte de la Manche, mit flamberge au vent contre vingt ou trente agresseurs à brettes : les laquais alors portaient des épécs. Il les poussa si vivement, qu'il les chassa tous devant lui comme le mâtin d'un berger l'ait un troupeau. Belle comparaison ! Laissez-la passer.
Le singe, farci d'une ardeur guénonique, lorgnant notre guer- i rier le fer en main, se présenta pour lui allonger une botte de I quarte. Bergerac, dans l'agitation où il se trouvait, crut que le \ singe était un laquais, et l'embrocha tout vif. 0! quelle désola-j tion pour Brioché !
« Animal sans pareil, s'écria-t-i!, larmoyant comme un veau, t'avais-je doué de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine ! Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et facétieux gagne-pain, bête moins bête que tel homme, singe des plus singes, où me réduis-tu ! »
Après ces pitoyables et lamentables paroles, il se colla quelque! temps sur le mort; ensuite son camarade Violon, l'angoisse au cœur, s'empara du corps du défunt; ayant détaillé m remontrances à son maître, il lui persuada, primo, de rendre six blancs à ceux qui étaient entrés pour visiter les marionnettes; secundo et ullimo, de noyer sa douleur dans le vin. Brioché suivit ce conseil salutaire; ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique : on y sable des rasades, la couleur enlumine ■ la face, les esprits volatils de la liqueur pétillante s'insinuent dansj la glande pinéale : alors, que de pleurs vineux sur la privatior d'un trépassé! que de clameurs bachiques contre l'assassin Minuit se fit entendre, l'hôte reçut de la péc%ne, on déguerpit..
Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières, mal nettes» il rumine à sa perte. « Quittons le grabat, dit-il, et intentons ual procès criminel. »
Ce qui fut dit, fut exécuté : il se lève et met la main à l'œuvre ; il ne prétendait pas moins que cinquante pistoles de dommages etintérêts.
Bergerac se défendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des écrits facétieux et des paroles grotesques : il dit au juge, qu'il payerait Brioché en poète, ou en monnaie de singe; que les espèces étaient un meuble que Phœbus ne connaissait point ; il jura qu'il, apothéoserait la bête morte, par une épitaphe appollinique.
Sur les raisons alléguées, Brioché fut débouté de ses prétend
on lui défendif même de laisser vaguera l'avenir le qui succéderai! au défunt, crainte d'accident.
Dm.
MANuacan
— Cyrano et la Confrérie de l'Index (1)
Les œuvres de Cyrano de Bergerac on! été imprimées an moins
douze l'ois, sans compter les éditions partielles, qui sont nomlnvu-
ii on peut les ranger parmi 1rs livres qui, sans
cire rares, oe se rencontrent p ; dans le commerce de la
librairie et qui manquent presque toujours clans les grandes biblio-
disparu V Sont-elles allées pourrir sur les quais el tomber en ; le pilon ? Non, cer-
tainement,(-.■u- elles n'ont jamais été décriées et négligées; jamais l'acheteur ne leur a fait défaut et leur prix vénal s'est maintenu toujours à on taux honnête, sinon élevé. L'auteur est connu, Touîtimé, mais le livre a disparu.
Nous sommes convaincu que, jusqu'à l'époque de la Révolution de 89, les éditions de Cyrano de Bergerac ont été détruites systématiquement par les soins infatigables de la mystérieuse confrérie de l'Index. Cette confrérie, qui faisait une guerre sourde et terrible aux ouvrages des philosophes et des libres penseurs, qu'elle avait marqués du sceau de l'athéisme ou de l'impiété, se recrutait parmi les laïques comme parmi les ecclésiastiques; ses instruments les plus actifs et les plus redoutables étaient les confesseurs in extremis et les syndics de la librairie. Dès qu'un homme connu par ses opinions hardies en matière de religion et noté comme tel sur les listes de l'Index était dangereusement malade, il se voyait circonvenu et obsédé par les gens qui tenaient à honneur de le confesser, de le convertir/de lui faire faire amende honorable : s'il cédait à ces persécutions, on lui enlevait ses papiers. Dans tous les cas, après sa mort, sa succession avait peine à défendre son cabinet et sa bibliothèque contre l'invasion de la confrérie de l'Index, qui faisait main basse sur tout écrit, sur tout imprimé portant témoignage des idées antireligieuses du défunt. C'est ainsi que s'épuraient les collections de livres,
(i) Ou plutôt du Saint-Sacrement. Son histoire a été faite récemment par M. Raoul Allier, la Cabale des Dévots, 1902.
qui ne pouvaient être mises en vente sans avoir subi le contrôle rigoureux de deux experts du syndicat de la librairie. L'objet de cette visite était d'extraire et d'anéantir les livres défendus, les . uns notoirement désignés par l'autorité civile comme dangereux à différents titres, les autres condamnés secrètement comme hérétiques par la confrérie de l'Index. Quant aux ouvrages inédits des écrivains accusés d'être les ennemis avoués ou latents de la religion catholique, quant à leurs correspondances particulières, on les recherchait avec un zèle et une persévérance qui triomphaient tôt ou tard de la vigilance des parties intéressées. Voilà comment nous avons perdu non seulement tous les autographes de Molière, mais encore toutes les lettres qui lui avaient été adressées, toutes celles aussi où son nom se trouvait mentionné, comme si l'on eût essayé d'eflacer la mémoire de l'auteur du Tartufe.
Il en a été de même de Cyrano, qui était, ainsi que Molière, f inscrit dans le répertoire des athées, par la confrérie de l'Index. De son vivant, on l'eût fait brûler vif, si les dénonciations anonymes avaient suffi pour allumer un bûcher ; on le menaça, on l'inquiéta de poursuites judiciaires ; on fit interdire la représentation de sa tragédie A'Agrippine ; on fit saisir la première édition de sa comédie du Pédant joué; pendant sa dernière maladie, on tenta de s'emparer de ses manuscrits, pour les détruire ; mais, par bonheur, ses amis, qui les avaient cachés, en sauvèrent au moins une partie ; après sa mort, on ne cessa de faire disparaître les exemplaires de ses œuvres, que le clergé avait mises à l'Index, sans que le parlement ait jamais autorisé cette proscription, qui n'en fut que plus ardente et plus impitoyable. Les éditions avaient beau succéder aux éditions, les ouvrages de Cyrano ne parvenaient pas à se répandre ; son nom seul était populaire, et encore presque entaché de ridicule! On ne saurait mieux donner une idée de cette guerre acharnée faite à l'auteur par la confrérie de l'Index qu'en constatant que la première édition des Œuvres diverses, publiée en 4654, ne se trouve plus que dans les grandes bibliothèques publiques et qu'elle n'a figuré dans aucun catalogue de bibliothèque particulière depuis deux siècles.
En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano de Bergerac, nous aurions voulu pouvoir remplir les déplorables lacunes qui existent dans Y Histoire comique des Etats et Empire de la Lune. Mais le savant M. de Monmerqué, qui possède un manuscrit complet de cet ouvrage, se propose de le publier lui-même. « Il y a plus de vingt ans, nous écrit-il à ce sujet, que j'ai acquis un manuscrit des Etats et Empires de la Lune du singulier Cyrano de Bergerac, dans lequel les passages retran-
.1 .Imiii l'absence esl indiquée par des points, se trou Bans que le sens éprouve d'interruption. Je le publierai, dèa que j'aurai achevé de payer mon tribu! à madame <l<- Sevigné... Cyrano faisait partie d'une coterie prétendue philosophique, avec d'autres littérateurs du temps, sur laquelle je lèverai quelques voiles... Publiez donc votre édition sans moi et nuscrits ; je \ tendrai après vous ci je profiterai de i os recherches.
• Tout ce que je puis vous dire, <-''si que les passages retranchés <lans les Etats dt la [mm, outre certaines bizarreries propres à Cyrano, sont les avant-coureurs de la philosophie du dixhuitième Biècle, dont les auteurs n'ont cherché qu'à nier et à repousser toutes les bases religieuses.
s Mon manuscrit est du temps de Bergerac ; je ne serais pas éloigné de croire qu'il est de sa main (li; mais je n'ai jamais vu une lettre écrite et signée par lui. Quand je le publierai, les morceaux inédits seront, je pense, imprimés en caractères italiques, peur les faire mieux distinguer des autres, sauf les observations de mon éditeur, qui pourrait demander de simples guillemet
Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué sont île nature à nous faire regretter davantage de n'avoir pu faire usage de son manuscrit. Nous ne partageons pas, d'ailleurs, son sentiment à l'égard du caractère personnel de Cyrano de Bergerac : la coterie dont Cyrano faisait partie était celle des jeunes philosophes, élèves de Gassendi, de Campanella et de Descartes ; ils ne se piquaient pas d'athéisme proprement dit ; quelques-uns même, par exemple Jacques Rohault, étaient fort pieux ; mais ils soumettaient à l'examen philosophique la religion, la morale et la politique ; ils s'élevaient, par la raison et la science, au-dessus des ténèbres du préjugé et de la superstition ; ils avaient la passion du beau et du vrai ; ils étudiaient la nature, ils lui dérobaient ses secrets ; ils apprenaient à douter, en s'initiant aux mystères de la sagesse humaine.
On a dit que Cyrano de Bergerac était un fou, fou spirituel, selon les uns, fou sublime, suivant les autres. C'était plutôt un plein de caprice et d'imagination ; c'était un homme de énie, qui n'a pas vécu dans des conditions favorables pour faire reconnaître o-énéralement sa supériorité comme philosophe, son mérite comme écrivain, sa puissance comme inventeur. Il y a sans doute beaucoup de verve comique dans son Pédant Joué, beaucoup d'éloquence théâtrale dans son Agrippine, beaucoup
(i) C'est fort douteux. L'écriture, belle et nette, sans aucune rature, semble plutôt d'un copiste de profession.
d'esprit et d'originalité dans ses Lettres ; mais, malgré de grossières incorrections de style, malgré de nombreuses fautes de goût, qui sont les mêmes dans toutes les compositions de l'auteur, on peut regarder comme deux chefs-d'œuvre, comparables à ceux que le dix-septième siècle a produits, Y Histoire comique des Etats et Empires de la Lime, et surtout V Histoire comique des Etals et Empires du Soleil, quoique ce dernier ouvrage ne soit pas achevé et que le précédent ait été mutilé par la prudence timorée des premiers éditeurs.
Nous sommes certain que tùt ou tard Cyrano de Bergerac reprendra son rang parmi les écrivains les plus remarquables de la France et en même temps parmi les philosophes les plus illustres des temps modernes. Heureux si nous avons pu contribuer, en réimprimant ses œuvres avec quelque soin, à le réhabiliter au double point de vue littéraire et scientifique ! Nous espérons aussi que cette nouvelle édition, en attirant l'attention sur notre auteur, amènera la découverte de plusieurs de ses ouvrages inédits, en prose et en vers, notamment celle de l'Histoire de l'Etincelle, qu'il regrettait lui-même à son lit de mort, quand il conjurait les détenteurs des manuscrits qu'on lui avait dérobés de les donner au public comme l'expression de ses dernières volontés.
(Lacroix, Avertissement de l'édition de 1858.)
§ 2. — L'inédit des Manuscrits
Le manuscrit dont il vient d'être question est entré à la Bibliothèque Nationale. Il est intitulé l'Autre Monde ou les Etats et Empires de la Lune. Monmerqué ne s'en exagérait pas l'impor-: tance . Des nombreuses pages inédites qu'il contient en effet, nous avons pu en retenir plusieurs passages assez piquants; le reste nous a paru d'un intérêt moindre, plus théologique que^ philosophique, et nous l'avons négligé. M. Pierre Brun, dans son. Savinien de Cyrano, parle de ce manuscrit ; il en cite, dans son Appendice, quelques pages, omettant avec soin celles de valeur. Il fait davantage ; il cite comme inédit un fragment qui figure dans toutes les éditions ou à peu près, notamment Amsterdam, 1709, et Paris, 1858. Il fait plus encore. Les dernières lignes du Voyage à la Lune étant différentes dans l'édition Lacroix et clans le manuscrit, il accuse Lacroix de les avoir modifiées pour justifier sa théorie de la persécution de Cyrano par les dévots. Or, cette fin a déjà été imprimée au moins dans l'édition de : 1709, que j'ai sous la main, et Lacroix n'y a pas changé une
i Pierre Bran est d'ailleurs coutumier de mettre au jour du faux inédit. Dans un autre manuscrit de Cyra ; riment A la Bibliothèque, et qui contient le Pédant jonéi Lettre», il ■ découverl une lettre inédite qui figure mol pour mot dans l'édition Lacroi? md manuscrit renferme cependant
de l'inédil et c'est M. Pierre Brun lui-même à qui est •'•chu d'abord le sih'u ironique de publier la Lettre Contre un Je. assassin ci méditant. Cette sortie anti-jésuitique confirme singulièrement ('idée de Lacroix exp i le 'Luis 1rs | plus haut. CyranOi
disait René Grousset, dans son Etude sur lee Libertine, est mort à temps pour éviter le sort de Théophile. .Mais est-il certain que raccident mystérieux d >m il Fut victime à l'hôtel d'Arpajon i ' [tas un de ces avertissements du ciel, comme les bons pères excellaient à en donner à leurs ennemis? Les aulres lettres du manuscrit portent souvint des titres différents de ceux qui ont été imprimés. Nous en avons adopté quelques-uns. L'n manuscrit autographe a moins d'autorité qu'un imprimé surveillé par l'auteur ; et un manuscrit non autographe n'en a pas davantage que tout imprimé contemporain.