JUGEMENTS LITTERAIRES ET SCIENTIFIQUES
Ses productions abondent en pensées antithétiques et en scintillementsd'esprit; elles sont piquantes, aiguisées, étincelantes comme les fragments d'un pilier de glace brisé quand le soleil luit sur eux... La présente collection (de lettres) fut le fruit de ses années de jeunesse, les épanchements de ses fantaisies vierges, le mai de son intelligence,
Qui de son vert giron jette
le jaune coucou et la pâle primevère, fécondé vraiment par toute l'exubérance vigoureuse d'un sol riche et non labouré... Qu'une pensée se présente d'elle-même, et il la poursuit droit à travers tous ses tours et détours, jusqu'à ce qu'il se perde agréablement lui-même dans les méandres de sa propre fantaisie... Cyrano possédait un singulier jet d'esprit qui nous surprend avec les ressemblances les plus inouïes, les discordances les plus neuves ; mais il les mélange cependant avec la plus exquise observation de
la nature, et les imaginations les plus magnifiques. Le faux, l'affecté et le vrai, alternativement et dans une succession rapide, telle que rarement ils peuvent être séparés,
« Prennent les sens emprisonnés et les enveloppent dans un Elysée. »
Telle est la vigueur et telles sont les rêveries de Cyrano (1).
(Satirical Characters and handsome descriptions in Lettres wrilten to several persons ofquality, by M. de Cyrano Bergerac, translated from the french, bij a Person of honour ; Londres, 1638.)
11 semble qu'un homme qui a ouvert tant de voies au talent, et qui est allé si avant lui-même dans toutes les voies qu'il a ouvertes, devrait avoir laissé un beau nom dans une littérature. Or demandez, s'il vous plaît, ce que vaut en France le nom littéraire de Cyrano.
Il y avait une fois un cheval de bois qui porta clans ses flancs tous les conquérants d'Ilion et qui n'eut point de part au triomphe. Ceci commence comme un conte de fées..., et cependant c'est une histoire.
Pauvre cheval de bois! pauvre Cyrano!
Que s'il avait fait valoir, aux dépens de son honneur, la tutelle obligeante de M. le duc d'Arpajon ou de M. le maréchal de Gassion, et fréquenté sous leurs auspices quelque bureau de pédants, favorisé de la clientèle d'un grand seigneur ou avantageusement noté dans la plate Gazette de Loret ;
S'il avait, l'infortuné ! doté de quelques vers à'Aggripine la boutique des Cinq Auteurs et l'atelier tragique du Cardinal ;
S'il avait seulement résumé son génie dans le sonnet sans défaut qui vaut un long poème, et jeté une troisième pomme de dis corde entre les Uranins et les Jobelins;
S'il avait dépensé son entraînante gaieté à distraire, comme Boisrobert, les veilles moroses d'un tyran cacochyme, ou son me'rite éminent de versification, comme Colletet, à dépeindre en six vers descriptifs, au modeste prix de dix pistoles chacun :
La cane barbotant dans la bourbe de l'eau ;
Que dis-je ! s'il avait gardé le silence prudent de Conrart, ou s'il avait épanché du moins les flots de sa verve abondante au milieu d'un auditoire moins nombreux que celui de Cassagne, mais un peu frotté de bel esprit et bien accrédité en cour ;
(i) Traduction de Pierre Brun, Cyrano, p. 84.