XII PREFACE
flétri une Société qui, après avoir assassiné la pensée en brûlant les livres (1), assassinait, par surcroît, les auteurs euxmêmes !
Une autre préoccupation, d'un caractère différent, mais visant également à exaller sa personnalité, hantait l'esprit de Cyrano. Il entendait, en tant qu'écrivain, ne devoir rien à personne, prendre exclusivement sur son propre fonds ; en un mot, être original. Trop habile pour afficher ouvertement cette prétention, il s'est servi d'un biais. Dans ses Lettres « académiques » à ses amis Chapelle, La Mothe (Le Yayer fils), Das- Boucy, il les accuse d'avoir plagié ses « Lettres », reproche absurde, imaginaire, qui a toujours été ignoré des intses (2), et dans ses entretiens avec son intime Henri Le Bret, il revenait sur le plagiat avec une telle insistance que cet éditeur de ses oeuvres posthumes a pris soin d'en fixer le souvenir :
« ... Quand je lui demandons pourquoi donc il lisoit les ouvrages d'autruy, il me répondoit que c'estoit pour connoistre les larcins d'autruy et que, s'il eût esté juge de ces sortes de crimes, il y auroit établi des l>. in< !S plus rigoureuses que celles dont on punit les voleurs de grands chemins, à cause que, la gloire étant quelque chose déplus précieux qu'un habit, qu'un cheval et même que de l'or, ceux qui s'en acquièrent par des livres qu'ils composent de ce qu'ils dérobent chez les autres étoient comme des voleurs de grands chemins qui se parent aux dépens de ceux qu'ils dévalisent, et que si chacun eût travaillé à ne dire que ce qui n'eût point été dit, les bibliothèques eussent été moins grosses, moins embarrassantes, plus utiles, et la vie de l'homme, quoique très courte, eût presque suffi pour lire et savoir toutes les bonnes choses ; au lieu que, pour en trouver une qui soit passable, il en faut lire cent mille, ou qui ne valent rien, ou qu'on a lues ailleurs une infinité de fois et qui font, cependant, consumer le temps inutilement et désagréablement.
» Néanmoins, il ne blàmoit jamais un ouvrage absolument quand il y trouvoit quelque chose de nouveau, parce qu'il disoit que c'estoit un
opinions. Car sa mort pourrait bien être non un accident, mais un assassinat. » (Sceptique» et Libertins de la Première moitié du xvn* Siècle. Mémoires de l'Académie de Caen. T. XXXIX, /'. 'J'i'i. — Bien entendu, J. Denis na pas connu le texte de la lettre en onestion du manuscrit de la Bibliothèque Nationale !
(1) Voir dans Le Libertinage au XVIP siècle. Mélanges, l'article : Paul Lacroix et Cyrano de Bergerac, l'édition originale du Voyage dans la Lune.
(2) Les lettres de Cyrano de Bergerac sont de simples exercices de rhétorique, elles ne répondent à aucune réalité, le- MBM mêmes des personnes auxquelles il les a adress.'.s ieuM !,• aiannstrii de la Bibliothèque nationale ne sont là que pour leur donner plus de piquant. Jamais les intéressés ne les ont reçues.