PREFACE XIII
accroissement de bien aussi grand pour la République des Lettres que la découverte des Terres nouvelles est utile aux anciennes... » (1).
Sur de pareils témoignages, directs et indirects, les doutes, si on en avait, sur l'originalité des idées de Cyrano, seraient dissipés; et, pourtant, les sources où il a puisé s'offrent en abondance (2) ; point n'est besoin de chercher dans l'antiquité la plus reculée : elles étaient à sa portée. Là encore son attitude en a imposé à presque tous les érudits qui se sont occupés de ses écrits, sauf à Pierre Brun et à N. M. Bernardin (3). Il faut lire l'article de M. Juppont consacré à L'Œuvre Scientifique de Cyrano de Bergerac^) pour se rendre compte à quel point il a mystifié ce savant, assez peu informé d'ailleurs, sur l'histoire littéraire et scientifique de la première moitié duxvn6 siècle (5).
Les deux traits de caractère, ou plutôt l'unique trait de caractère sous deux formes différentes relevé par nous, serait insuffisant pour expliquer le rôle qu'à joué Cyrano de Bergerac dans l'histoire du libertinage au xvne siècle. Il a fallu autre chose pour qu'il ait été capable de lui imprimer une nouvelle orientation, celle qui a assuré, nous le répétons, son succès au siècle suivant. L'explication, nous la trouvons dans sa biographie : sa grande maladie (la syphilis) de 1645, en ruinant complètement sa santé, en l'éloignant du sexe qui l'avait si maltraité, l'a voué — malgré lui — aux spéculations intellectuelles, elle a déterminé sa vocation d'écrivain, et d'écrivain ayant des prétentions philosophiques et scientifiques ! Cyrano a entendu se poser en adversaire de la religion chrétienne, en réformateur de la société et en prophète de la science. Le résultat n'a pas répondu à l'intention. L'auteur de L'Autre Monde a passé inaperçu parce que son courage moral a fléchi devant les risques à courir. Il s'est refusé à exposer sa vie pour défendre
(1) Préface de l'Histoire Comique... 1657.
(2) Nous avons indiqué en notes les plagiats de Cyrano.
(3) Pierre Brun, Savinien Cyrano de Bergerac. Paris, 1893. — N.-M. Bernardin, Hommes et Livres au xvne Siècle, Paris, 1900.
(4) Voici quelques appréciations de M. Juppont ; « Au début du xvn* siècle, ta langue est à peine formée; la poésie, bien qu'éternelle et universelle, se manifeste seulement dans les arts, puisque les lettres françaises sont enlisées au milieu du flot du latin des pédagogues, perdues dans les facéties des burlesques, les mièvreries des précieux, ou noyées dans les concetti et les agudezzas mis en honneur à la Cour par les personnages italiens qui y donnaient le ton, (p. 324), etc., etc. » Plus loin, Théophile de Viau et Vanini « furent emprisonnés et brûlés pour leurs idées libertines ». C'est un peu excessif pour Théophile, qui ne fut « brûlé » qu'en effigie !
(5) Mémoires de l'Académie des sciences de Toulouse, 1906.