PREFACE XI
dans le but de faire croire à la terreur qu'il aurait inspirée à la Compagnie de Jésus! Nicolas B... c'est François Hérault, ou Hayrault, professeur de « cas de conscience » au collège de Clermont, à Paris. Ce Père avait soutenu, en 1642 et 1643, une thèse vraiment exagérée : il serait permis de supprimer en cachette l'ennemi qui vous diffame si on, ne peut en venir à bout autrement. Les huit cents écoliers se réduisaient à un chanoine et à un prêtre ayant transcrit, chacun sur un cahier, le cours oral de François Hérault. Et c'est tout, Cyrano n'ayant jamais été mêlé ni de près ni de loin à cette affaire (1).
Quoi qu'il en soit, le calcul de notre libertin, tout en étant d'une correction douteuse, a failli réussir. Son premier biographe sérieux s'est d'autant mieux rencontré avec lui qu'il possédait la même mentalité ; cependant, ce qui n'était que vantardise chez Cyrano se traduisait en naïveté chez Paul Lacroix. Le malheureux avait, dans sa jeunesse, contracté la « Phobie des Jésuites », maladie endémique qui a sévi avec plus ou moins de violence depuis deux siècles et dont les victimes ont été innombrables (2). Aussi n'a-t-il pas hésité à affirmer solennellement que les nombreuses éditions des œuvres de Cyrano avaient été détruites systématiquement par la « Confrérie de l'Index », comme elle aurait aussi détruit « les autographes et les lettres de Molière » ! Qu'eût dit ce perspicace bibliophile Jacob, à quelle hauteur son lyrisme vengeur ne se serait-il pas élevé, s'il avait eu sous les yeux un texte authentique, indiscutable (celui du manuscrit de la Bibliothèque Nationale) établissant la préméditation du meurtre de Cyrano (3) : il eût vu la poutre, lancée par un homme noir, d'une fenêtre de l'Hôtel d'Arpajon, tomber et mettre en demi-capilotade la tête de l'auteur de L'Autre Monde (4). Avec quelle vigueur n'aurait-il pas
(1) On verra par la biographie de Cyrano que les Jésuites n'ont pas eu l'occasion de se préoccuper de l'existence de ce pauvre diable, la plupart du temps sans sou ni maille.
(2) Surtout parmi les intellectuels. Citons, comme exemples au xix« siècle : Michelet et Quinet. Un symptôme que le microbe va s'aiïaiblissant s'est manifesté chez Gabriel Monod, l'historien protestant ; il a été obligé de reconnaître que Michelet et Quinet avaient traduit « inexactement » certaines phrases de la Constitution de la célèbre Compagnie, et cela volontairement.
(3) Voir p. x, note 3.
(4) Ce que n'avait pas osé dire Paul Lacroix, M. Jacques Denis l'a affirmé résolument : « Il (Cyrano) pourrait même être rangé parmi les martyrs de la libre-pensée, si l'on doit ce nom à ceux qui sont morts d'une manière quelconque, victimes de leurs