XIV PREFACE
ses opinions... subversives, et, en cela, il a eu raison. Son autodafé, non plus que ceux de Geoffroy Vallée, de Lucilio Vanini, de Jean Fontanier, n'aurait servi en rien la cause de la pensée soidisant libre. Ses contemporains, de sens rassis et de complexion solide, n'auraient accordé nulle faveur à ses « nouveautés ». Le considérant comme un fou ou un détraqué, ils se seraient bien gardés de donner un regret à ses cendres. Ils auraient négligé son Autre Monde, même publié sans suppressions, comme ils ont négligé La Terre Australe connue et L Histoire des Sévarambes. Le seul mérite de Cyrano de Bergerac, c'est d'avoir montré la voie aux novateurs et de se rattacher ainsi aux Encyclopédistes, ces bouffons d'une aristocratie dégénérée, suivant le mot cruel, mais juste, de Georges Sorel (1). Il a fallu l'atmosphère de la Régence et celle du Parc aux Cerfs pour désagréger la matière-cérébrale des nobles et des grands bourgeois et la rendre infiniment sensible, si sensible que l'esprit philosophique a complètement remplacé chez eux le bon sens, c'est-à-dire le sens des réalités (2). On aurait proposé vainement, sous Louis XIV, de reconstruire la société sur de nouvelles bases, sur des bases aussi manifestement fragiles, au point de vue du bon sens, que la bonté native de l'homme (3),
(1) Georges Sorel, Les Illusions du Progrès, p. 129.
(2) Le xvm* siècle a marqué le point culminant de la lutte contre le catholicisme ou plutôt le christianisme, l'Infâme, suivant Voltaire. En dehors de ses dogmes et de ses formes extérieures attestant sa réalité, le christianisme représente une doctrine morale, la plus helle et la plus haute qui ait jamais été enseignée sur la terre, la seule qui soit capable, si on l'appliquait, de maintenir la concorde entre les hommes ; niais cette morale n'a d'autorité que si elle s'impose par son origine surnaturelle, c'en! là l'évidence même. Toutes les morales émanant d'esprits plus ou moins distingués : celles de M. Paul Bert, de M. Durckeim, de M. Léon Bourgeois, n ont d'autorité que celle de leurs auteurs, c'est-à-dire aucune. Personne n'est obligé de s'y soumettre ni même de s'y arrêter. Le jour où le christianisme disparaîtra, la bète humaine pourra s'en donner à cœur joie, elle retournera à la barbarie primitive dont elle parait, d'ailleurs, se rapprocher de plus en plus.
F.n fait, deux conceptions de morale ont commencé à s'opposer à partir du wiir siècle : celle du christianisme basée sur le péché originel, qui tend à rendre I homme meilleur en le forçant de réfréner ses mauvais instincts et qui lui dénie la liberté de nuire a ses semblables ; celle de Rousseau et des Encyclopédistes, qui ne met aucune entrave à la liberté de l'homme, lui laissant la faculté de prêcher et de propager les doctrines les plus absurdes et les plus contraires à l'ordre social. Gomme on sait que l'ivraie lève plus \it<- que le bon grain, on ne doit pas s'étonner de voir le monde moderne, après des carnages comme l'humanité n'en a jamais vus, glisser rapidement vers l'anarchie.
(3) Jean-Jacques Rousseau, comme l'a montré M. Gilbert Chinard, a puisé sa doctrine dons les récits de voyage des missionnaires en Amérique : « Cet homme primitif, splendide animal dont rien n'était venu entraver le développement, dont le corps n était pas déformé par un travail intensif comme celui du paysan courbé sur la glèbe ; cet être aux idées simples, ou plutôt sans idées aucunes, dans le cerveau