PREFACE XV
l'égalité, et la souveraineté du nombre. Le grand citoyen de Genève eût dépensé en pure perte ses frais d'éloquence.
Au jour du triomphe, Cyrano a été absent. Le XVIIIe siècle, faute de connaître ses manuscrits, n'a pu lui rendre justice, et le XIXe qui, dans ses dernières années, a été plus, favorisé, ne s'est pas autrement préoccupé de son oeuvre libertine. La célébrité — son rêve — lui est venue tout de même... du côté où il ne l'attendait pas ! Il l'a due à son nom et à sa « sensibilité ». S'il s'était appelé Cyrano tout court, on ne lui aurait pas octroyé une origine gasconne, alors qu'il était né Parisien ; si on avait connu ses démêlés avec son père, ses lettres venimeuses, on ne lui aurait pas prêté une âme poétique et des qualités morales dont il était dépourvu : nom, âme et qualités qui ont constitué le héros si populaire de la tragi-comédie d'Edmond Rostand. Ce travestissement de sa personnalité lui a été, en somme, profitable. L'escrimeur sensible vivra longtemps encore ; mais le vrai Cyrano, le libertin Cyrano, a désormais sa place marquée dans le Panthéon des libres-penseurs. Peut-être aura-t-il un jour sa statue, et ce sera justice, alors que tant d'autres illustres inconnus, qui ne le valent pas, en ont une. Si l'homme n'est guère sympathique, l'écrivain, à défaut d'originalité, n'est pas négligeable. V Autre Monde est une utopie assez bien présentée et aussi attachante que peut être un ouvrage de ce genre ; les arguments, par leur faiblesse même, en réponse aux théories audacieuses des Séléniens, ne laissent aucun doute sur le fond de sa pensée ; son Pédant Joué a des parties excellentes et La Mort d'Agrippine renferme de très beaux vers, surtout dans les tirades libertines. Enfin, plusieurs
de qui ne passent que des images, qui ne connaît que la crainte et la colère et n'a aucune aspiration vers une autre vie, n'a point été imaginé par Rousseau. C'est Adam avant qu'il n'ait goûté au fruit de l'arbre de la science, c'est le Caraïbe découvert par Colomb et qui devait disparaître en quelques dizaines d'années devant les Européens. Est-ce à dire, pour cela, que le portrait du sauvage, tel que l'avaient tracé les missionnaires, pouvait convenir à l'humanité en général ? Faut-il donc en conclure que nous nous sommes pervertis à mesure que nous nous éloignions de ce type primitif? C'est ce que personne avant Rousseau n'avait dit avec netteté, c'est ce qu'il affirme, et c'est en cela que consiste son paradoxe et son cireur. Si le raisonnement de Rousseau est logiquement construit, si sa démonstration a une apparence de vérité qui attire, et si, malgré tout, nous sentons cpie tout cela est faux, c'est que l'auteur du Discours de l'Inégalité a tracé le portrait d'un homme qui n'existait et ne pouvait exister qu'aux Antilles, mais qui n'aurait pu vivre dans les conditions climatériques de l'Europe. La bonté de l'homme suppose, en effet, la bonté de lu nature, et c'est pour cela que l'homme de la nature, reconstitué par Jean-Jacques, à l'aide de documents authentiques et de faits 'prouvés, nous parait un étranger... »