LA VIE DE CYRA.NO DE BERGERAC XLIX
Car, autrement, moy ne puis reconnoistre Tant d'amitié qu'à moy toy fais paroistre : Escoute moy donc toy louer grandement.
Toy fais bien vers, toy moult as jugement, Toy^ie fuis fille et bois aucunement, Toy bon amy, voudrois moy grand poëte estre Pour te louer.
Mais moy (Grand est !), point ne fais compliment,
Car moy ne peux ; ains diray seulement
Qu'il n'est plus vray qu'aprentif n'est pas maistre,
Puisque ton coup d'essay me fait connoistre, Que moy n'ay pas assez d'entendement Pour te louer.
Après Le Pédant Joué, Cyrano commence L'Autre Monde. Son état d'esprit, nous le connaissons grâce à Le Bret, se résume en une ligne : l'horreur de toute sujétion morale et matérielle. C'est bien là la mentalité libertine, ennemie de toute discipline, qui place son « moi » au-dessus de tout :
« Au reste, il ne bornoit pas sa haine pour la sujettion, à celle qu'exigent les Grands auprès desquels on s'attache ; il l'estendoit encore plus loin, et mesme jusqu'aux choses qui luy sembloient contraindre les pensées et les opinions dans lesquelles il vouloit estre aussi libre que dans les plus indifférentes actions ; et il traittoit de ridicules certaines gens, qui avec l'aulhorité d'un passage ou d'Aristote, ou de tel autre, prétendent aussi audacieusement que les Disciples de Pitagore avec leur Magister durit, juger des questions importantes, quoy que des espreuves sensibles et familières les démentent tous les jours. Ce n'est pas qu'il n'eust toute la vénération qu'on doit avoir pour tant de rares Philosophes, anciens et modernes, mais la grande diversité de leurs sectes, et l'estrange contrariété de leurs opinions, luy persuadoient qu'on ne devoit estre d'aucun party (1).
Nullius addictus jurare in verba Magistri,
» Démocrite et Pirron luy sembloient, après Socrate, les plus raisonnables de l'antiquité ; encore n'estoit-ce qu'à cause que le premier avoit mis la vérité dans un lieu si obscur qu'il estoit impossible de la voir ; et que Pirron avoit esté si généreux, qu'aucun des Sçavans de son siècle n'avoit pu mettre ses sentimens en servitude, et si modeste qu'il n'avoit jamais voulu rien décider ; adjoûtant, à propos de ces Sçavans, que
(1) Préfane de L'Histoire Comique, 1657.
beaucoup de nos modernes ne luy sembloient que les échos d'autres Sçavans, et que beaucoup de gens passent pour très doctes, qui auroient passé pour très-ignorans, si des Sçavans ne les avoient précédez... »
( rardons-nous de prendre à la lettre ce plaidoyer de Le Bret : Cyrano ne « vénérait » que lui-même et n'attachait d'importance qu'à Bes propres conceptions ou plutôt à celles qu'il tâchait de rajeunir, nous l'avons dit, en se les assimilant. Aussi La Cité du Soleil {en latin) de Campanella, la traduction récente, par S. Sorbière, de L'Utopie de Thomas Morus (1) ; le roman Francion de Ch. Sorel, réimprimé quinze fois depuis 1622, le Recueil des Pièces Nouvelles de ce Temps, de 1644, etc., etc., sans compter sa vieille fréquentation des Œuvres de Théophile de Viau et les leçons de physique de Gassendi, vont lui permettre de se montrer... original et libertin ; il stupéfiera le badaud par le cynisme de ses théories philosophiques et l'audace de ses conceptions scientifiques.
Entre temps, et pour se délasser, Cyrano cultive le genre épistolaire, il compose des lettres descriptives, satyriques et amoureuses, exercices de rhétorique mûris dans le silence du cabinet ; c^esl une occasion d'étaler s<>n mauvais goût, d'épancher son fiel sur ses «init mis,... sur ses amis et, sans rime ni raison, d'attaquer la religion chrétienne en raillant ses dogmes et en ridiculisant les recils et les personnages de la Bible.
A propos d'un livre, véritable panégyrique du sexe féminin, publié en L646 par M. de Gerzan, et dont L'achevé d'imprimer est du 8 octobre, Cyrano est supposé écrire à son auteur, en mars 1*147 :
« O que nostre Seigneur sçavoit bien ce que vous escririez un jour làdessus (/n, uni il refusa d'estre le fils d'un homme et qu'il voulut aaistre d'une femme. Sans doute il connoissoit la dignité de leur sexe puisque nostre grand' mère ayant tué le genre humain dans une pomme, il iugea glorieux de mourir jiuiir le caprice d une femme, et mesprisa cependant de venger l'injure de sa mort a cause (/ne c estait seulement des hommes qui l (noient procurée. »
Puis, a côté de l'encens qu'il prodigue, contrairement à sou habitude, il glisse une impertinence : M. de Gerzan « a commencé L'éloge des Dames a un âge ou il est incapable d'en
ivoir ». Gette épître reste dans ses cartons près de sept
(1) Amsterdam, Jean Dlucu, 1643, in-12.
années jusqu'au moment où il la fait imprimer dans ses Œuvres Diverses, en supprimant, bien entendu, le texte que nous avons mis en italique. Quelques mois plus tard, dans une autre lettre, aussi sotte qu'odieuse, visant le célèbre Zacharie Jacob, dit Montileury, il se moque de son obésité et lui reproche d'avoir tiré sa tragédie : La Mort d'Asdrubal, « de toutes les autres » (1). Cette accusation de plagiat, sous la plume de Cyrano, est sans portée. Il était persuadé que, du moment qu'on connaissait ses lettres on se les appropriait ; il a accusé de cette malpropreté ses amis Chapelle, La Mothe [Le Vayer fils ?], Dassoucy. Les deux premiers n'ont rien su de cette imputation diffamatoire ; plus tard, il ne s'est pas contenté de taire leurs noms, il a inscrit en tête des lettres en question d'autres initiales.