‹ Cyrano de BergeracChapitre 27 sur 36 · VIII. — LA MALADIE DU PÈRE DE CYRANO. — SON TESTAMENT · texte numérisé non relu

VIII. — LA MALADIE DU PÈRE DE CYRANO. — SON TESTAMENT

Cyrano apprend sans grand chagrin la maladie de son père qui s'affaiblit lentement. Le 8 octobre 1647, Abel de Cyrano, couché dans la première chambre sur le derrière de son logis ayant vue sur la cour de la rue du Faubourg-Saint-Jacques, sain de corps et d'esprit, dicte, devant deux notaires au Châtelet de Paris, maîtres Ricordeau et Quarré, ses dernières volontés:

« Par devant les nottaires et garde-nottes du Roy, nostre Sire, en son Chastellet de Paris soubzsignez, fut présent en sa personnne Abel de Cyrano, escuyer, sieur de Mauvières, demeurant au faulxbourg sainct Jacques, grande rue dudit lieu, parroisse Saint Jacques et Saint Philippes, estant de présent détenu mallade de son corps en la première chambre sur le derrière ayant veue sur la court de ladite maison, toutesfois sain d'esprit, mémoire et entendement comme par ses parolles, bons propos, maintien et actions, il est déprime face apparu aux nottaires

(1) Ms. de la Bibl. Nat. Dans l'imprimé de 1654, il n'est plus question de La Mort d'Asdrubal, mais d'une tragédie de Didon (?) « la pièce des pièces » et que Ja belle Didon vous a fait triompher sur les théâtres de Venise ». Paul Lacroix, qu'aucune difficulté n'embarrasse, a tranché la question par la note suivante : « Cette tragédie, que Monlfleury avait composée et jouée pendant ses voyages dramatiques en Italie et en Espagne, ne fut représentée à Paris, par les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, qu'en 1012, et imprimée sous ce titre : L'Ambigu Comique, ou les Amours de Didon et d'OEnée, tragédie en trois actes, meslée de trois intermèdes comiques. Paris, II. Loyson, 1613, in-12. // est probable que Cyrano l'avait vu représenter en province par une troupe de comédiens. » L'hypothèse de P. Lacroix ne repose sur rien de sérieux, L'Ambigu Comique n'est pas plus un plagiat que La Mort d'Asdrubal, il n'a jamais été visé par Cyrano qui l'ignorait certainement, et pour cause !

soubzsignez, Considérant qu'il n'y a rien de plus certain que la mort ny rien de si incertain que le jour et l'heure d'icelle, Pour ces causes et autres considérations à ce le mouvans pendant que sens et raison agissent en luy et gouvernent ses pensées, il a faict son testament et ordonnance de dernière volonté qu'il a nommé et dicté de mot après autres ausditz nottaires soubzsignez ainsy qu'il ensuit :

■ Au nom du Père, du Filz et du Sainct-Esprit. Premièrement comme Chrestien et Catholique a recommandé son âme à Dieu, le suppliant très humblement que par le méritte de la mort et passion de son filz unicque noslre sauveur et rédempteur Jésus Christ, il luy pardonne ses offences, intercédant la Vierge Sacrée Marie, mère de notre rédempteur, Sainct-Michel ange, son bon ange tutélaire et tous les Saincts et Sainctes de Paradis qu'ilz prient pour luy envers la divine Majesté affin qu'il obtienne rémission de ses faultes et iniquitez. Item lorsqu'il plaira à Dieu luy redemander son esprit et séparer son âme d'avec son corps : et veut et entend son dit corps mort estre enterré en ladite église Sainct Jacques-Sainct Philippes à l'endroict où défunte damoiselle Espérance Bellanger, sa femme, est enterrée et qu'il soit dit un service complet, le corps présent ; pour ses funérailles et obsèques, s'en remet à ses exécuteurs testamentaires cy-après nommez.

» Item, ordonne être distribué le jour de son enterrement aux pauvres la somme de dix livres pour une fois.

» Item, veut et ordonne ses debtes, si aucunes il y a, estre payez et acquittez, ses tortz et dictz réparez et amendez avant toutes choses.

» Item, veut et ordonne qu'il soit dit un annuel à son intention d'une Messe basse de Requiem, chaque jour de la première année de s,on décez en ladite églize Sainct Jacques.

» Item, donne et lègue à Elisabeth Descourtieux, sa servante, demeurant en sa maison depuis longtemps, le lict où elle couche, avec le bois, matelatz, couvertures et autres garnitures du dit lict comme il est présent, pour en disposer à sa volonté et outre donne et lègue à laditte Descourtieux trois cens livres tournois de rentes constituées sur les anciennes aydes par contract du premier jour de novembre mil cinq cens soixante-dix-sept, par Messieurs les Prévost des marchands et échevins de Paris, à noble homme Savinian de Cyrano, père dudit sieur testateur, pour desditz trois cens livres tournois de rente jouir par laditte Descour- Lieux ^.i \ ie durant seulement à commencer du jour du decez dudit sieur testateur à recevoir les arrérages qui s'en payeront à bureau ouvert lors dudit décez pour après la mort de ladictc Descourtieux et du jour d'icelle ladite rente retourner aux héritiers dudit sieur testateur et ce en considération des bons services que ladite Descourtieux luy a rendus i I à defJ'uncte ladite damoiselle sa femme et allin qu'elle prie Dieu pour eux et aussy à la charge qu'elle fera dire une messe basse de requiem par

chacun an à leur intention à pareil jour que ledit sieur testateur décédera. Et pour exécuter le présent testament ledit sieur testateur a nommé et esleu les sieurs Scopart et Desboys (1), les suppliant d'en vouloir prendre la peine se dessaisissant de ses biens en leurs mains jusques à concurrence d'icelluy voulant qu'ilz en soient saisis suivant la coustume, soubzmettant le compte de ladicte exécution testamentaire à la jurisdiction de la prévosté de Paris. Révoquant tous autres testamens et codicilles faictz auparavant celluy-cy auquel seul il s'arreste et lequel luy ayant esté leu et releu par l'un desditz no tt aires, l'autre présent, a déclaré l'avoir bien et au long entendu, qu'il contient son intention et dernière vollonté. Ce fut fait, dicté, nommé, leu et releu en ladicte chambre devant déclarée l'an mil six cens quarante-sept le huictiesme jour d'octobre après midy et a signé la minutte des présentes demeurée par devant et en la possession de Quarré, l'un desditz nottaires soubzsignez. Signé Ricordeau et Quarré. »

Quelques semaines plus tard, le 16 novembre, Abel de Cyrano confirmait par un bref codicille les clauses de son testament et augmentait de « deux pistoles » la somme à distribuer aux pauvres le jour de son enterrement :

« Et le seiziesme jour de novembre audit an mil six cens quarantese'pt ledit sieur Abel de Cyrano, sieur de Mauvières, dessus nommé, a derechef mandé en sa maison devant déclarée les nottaires soubzsignez où estans et l'ayant trouvé sain d'esprit, mémoire et entendement, il leur a, par forme de codicille adjoustant à son testament devant escript, dicté et nommé ce qui s'ensuit : Qu'il veut et entend que le jour de son enterrement il soit donné et distribué encore deux pistolles aux pauvres oultre celle qu'il a ordonnée par sondict testament qui font en tout la somme de trente livres pour une foys et pour les sieurs Scopart et Desboys qu'il a nommez ses exécuteurs testamentaires les prie de faire ladite charge conjointement ou séparément à deffault ou arrivant le décez de l'un des deux et au surplus veut et entend que sondit testament dont luy a esté faict lecture soit exécuté avec le présent codicille selon sa forme et teneur. Faict en la chambre déclarée audit testament devant escript, et a signé la minutte des présentes demeurée audict Quarré et estant ensuitte d'icelle du testament. Signé : Ricordeau, Quarré. »

Un second codicille du 30 décembre 1647 précise que la rente de trois cents livres nominales, sa vie durant, léguée à sa servante, réduite alors en réalité à cent cinquante livres,

(1) Scopart était son beau-frère, et Jean Desbois, le gendre de Scopart. Jean Deslu.is avait été secrétaire du cardinal de La Rochefoucauld. Il figure connue parrain1 de Jean-Baptiste Serre, fils de Jean de Serre et de Marie de Cyrano, fille de Samuel II de Cyrano et de Marie de Serqueville.

sera maintenue à ce dernier chiffre. S'il plaisait au roi de rétablir ladite rente en son entier, soit seulement de l'augmenter, Elisabeth Descourtieux ferait rétrocession du surplus des cent cinquante livres aux héritiers du testateur. De plus, Abel de Cyrano lui lègue tous les meubles garnissant la chambre où il est couché et d'autres objets, et fait ensuite de graves déclarations au, sujet des vols commis dans sa maison depuis quatre mois, il termine par unjegs à ses exécuteurs testamentaires :

« Et le trentiesme et pénultiesme jour de décembre audict an mil six cens quarante-sept après midy au mandement dudit sieur Abel de Cyrano, sieur de Mauvières, les nottaires soubzignez se sont transportez en la chambre desclarée en son testament devant escript où il est détenu malade de son corps et toutesfois sain d'esprit, mémoire et entendement comme il leur est apparu par ses bons propos, maintien et actions ausqueiz il a faict entendre vouloir augmenter sondit testament par forme de codicille duquel l'un desditz nottaires lùy ayant faict lecture, il leur a dicté et nommé mot après mot ce qui ensuit :

Item ledit sieur testateur a dict et déclaré que désirant que le legs qu'il a faict à Elisabeth Descourtieux, sa servante, sorte son plein et entier elfect, sans doute ny interprétation quelconque qui luy puisse estre préjudiciable, il veut et entend qu'elle jouisse de la rente de trois cens livres à elle léguée par sondit testament suivant et jusques à concurrence de ce qui s'en paye à présent à bureau ouvert sans aucune diminution et où par cy après il plairoit au Roy faire le restablissement du courant entier de ladicle rente à tiltre onéreux, supplément de finance ou autrement, en ce cas ladite Descourtieux jouira seulement sa vie durant de cent cinquante livres de rente qui est ce qui se paye à présent au dit bureau ouvert et, du surplus, elle en fera rétrocession sans garantie aux héritiers dudit sieur testateur qui audit cas l'acquitteront de toute la finance qui pourroit estre imposée sur les dictes trois cens livres de rente en telle sorte qu'elle jouisse franchement et paisiblement sa vie durant sans aucune charge ny diminution desditz cent cinquante livres de rente.

hem donne et lègue en outre à ladite Descourtieux par dessus ce qui est contenu par son dict testament tous les meubles meublans qui sont de présent en la présente chambre où il est détenu malade de son corps, hors et excepté le lit où il couche, garniture d'icelluy, le grand tableau qui est sur son buffet représentant le Baptesme de Nostre-Seigneur, les gros chenetz à pommes de cuivre qui sont en ladite chambre avec le feu et garniture, la tapisserye et tout ce qui est dans un bahut quarré qui est de présent en ladicte chambre, comme aussy lui donne et lègue deux chaizes à bras de tapisserye rouge et noire qui sont en un cabinet proche la troisiesme chambre, une paire de chenetz de cuivre qu'il a prestez à

mademoiselle Denisot, sa locataire, sa petitte marmite de cuivre rouge, ensemble ledit bahut après que ce qui est dedans et cy-dessus réservé en aura esté osté ; luy donne pareillement le pied dudit bahut pour les bons et grands services que ladicte Descourtieux luy a rendus et rend journellement.

Item déclare, en oultre, ledit sieur testateur pour ayder à' la vérité que, dès auparavant sa maladie de laquelle il est détenu au lict. qui sont de quatre mois et plus, et pendant icelle, luy a esté pris et soubz.i.raict en sa maison ce qui ensuit :

» Premièrement, un grand tapis de table de tapisserye au gros point, un autre moyen tapis de Turquie, un autre de buffet à bandes de drap de tapisserye, un autre tapis de buffet de tapisserye rehaussé de soye servant à couvrir tout le buffet, la couverture d'une forme de tapisserye, une couverture de lict, une escuelle d'argent à oreille et une cuiller aussy d'argent, un oreiller de duvet, plusieurs volumes in-tolio de Droit canon, Ordonnances et Coustumes de France, les Vies de Plutarque, avec quantité de linge, tableaux de pourtraitz, vaisselle d'eslain et autres choses dont il n'a la mémoire présentement ; pour quoy faire on a forcé les serrures des armoires et coffres où estoient lesdites hardes et choses, et attendu qu'il sçait par quelles personnes lesdites choses lui ont esté soubzlraites, les noms desquelles il ne veut estre exprimez pour certaines considérations, il en décharge entièrement laditte Descourtieux et tous autres.

Item ledit sieur testateur donne et lègue audit sieur Scopart, son beau-frère, et audit sieur Desboys, gendre dudit sieur Scopart, ses exécuteurs testamentaires en commun toutes les figures, vazes, escuelles, vazes de terre, potteries, verreries et autres vaisseaux de verrerie qui sont en son cabinet, les priant de les accepter pour avoir mémoire de luy, avec regret qu'il n'a chose plus digne d'eux, et de l'affection qu'il leur porte pour le tout demeurer au survivant des deux, et après ce que dessus leu et releu audit sieur testateur par l'un desditz nottaires, l'autre présent, il a dit l'avoir bien et au long entendu, qu'il contient son intention, voulant au surplus que son dit testament et lesdictz codicilles cy dessus soient exécutez selon leur forme et teneur. Faict en la dite chambre devant déclarée les jour et an dessus dictz, et a signé la minutte des présentes estant ensuitte de celles du testament et codicille cy dessus et devant escript demeurez par devers et en la possession dudit Quarré, l'un des desditz nottaires soubsignez. Signé Ricordeau et Quarré » (1).

Sur quoi portaient les doléances (2) d'Abel de Cyrano ? Simplement, on l'a vu, sur des larcins dont il avait été la victime.

(1) Archives Nationales, Y 13.848.

(2) Ces confidences nous ont été conservées \>&v le document suivant qu'on trouvera aux Pièces Justificatives : Compte de l'exécution du testament et codicilles de dcffunt Abtl de Cyrano, sieur de Mauvières...

Tout en ne révélant pas le nom des voleurs, il prend le soin d'écarter les soupçons qui auraient pu se porter sur sa servante « Elisabeth Descourlieux et tous autres », Limitant de la sorte le champ des recherches a ses deux fils : Savinien et Abel II. Sentant la mort venir, le malheureux vieillard a peur, vivant encore, d'être dépouillé brutalement du peu qui lui reste, aussi supplie-t-il le sieur Desbois d'emporter son testament, un sac contenant six cents livres, la clef de son cabinet et la petite clef de l'armoire ou cassette dans laquelle sont enfermés les contrats de Tentes sur la Ville de Paris, son seul bien... On ne lira pas sans grand'pitié les lignes suivantes :

« Ledict défunt sieur de Mauvières, ayant demeuré plusieurs moysau lict malade d'une rétention d'urine qui le travaillent il y avoit desjà plusieurs années auroit envoyé quelques jours avant son trespas prier ledit sieur Desbois de l'aller voir et lay dict en ces termes ou autres fort approchans, mais de pareil sens et substance : qu'estant aagé de plus de quatrevingts ans, il connaissoit bien que la maladie dont il est affligé par d'extresmes douleurs est incurable, attendu sa foyblesse laquelle augmentoit de jour à autre ; qu'il prévoyoit son décez dans peu de joui^ et l'attendoit avec toute la résignation que pouvoit faire un bon chrestien à la volonté de Dieu ; que pendant les intervalles de son mal il avoit pensé aux obligations qu'il avoit de remercier particulièrement sa bonté de luy avoir laissé la force de jugement pour luy rendre grâce de ses souffrances et moyen de satisfaire à son prochain, qu il avoit fait un testament et quelques codirilles mais que la seule peyne qui travailloit son esprit estoit qu'il n'avoit personne qu'il ozast prier d'en faire l'exécution, qu'estant fort aagé, que ses parens n'estoient pas éloignez de son aage et que ledit sieur Desbois estant encor le moins incommodé, il avoit jette les yeux sur luy et sur ledit sieur Scopart, beau-frère dudict sieur de Mauvières, s'ils en voulaient prendre la peyne à cause de leur proximité quoy qu'il sceut bien que le grand âge du dit sieur Scopart en laisseroit la peyne audit Desbois lequel il pria très instamment de luy accorder en ce Bubjel son employ, ledict sieur Desbois luy ayant faict entendre que chacun ayant ses affaires particulières il ne manquoit pas de son côté d'en avoir plus qu'il ne désiroit et que si ledit testament estoit de longue exécution, il avoit juste subject de s'en excuser, que néantmoingtz ce seroit tousjours avec desplaisir s'il ne luy donnoit consentement el «pie le soir niesun- il en communiqueroil avec ledit sieur Scopart. Quelques jours après le dict BÎeur Desboifl retourna visiter ledit deffunct auquel il promis! qu'ils accepteroient la dicte exécution testamentaire s'il plaisoit à Dieu de disposer de luy dans le cours de sa maladie. Et lors ledit Bieurde Mauvières, témoignant allégresse de cœur par beaucoup de larmes, tira ledit testament

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