‹ Cyrano de BergeracChapitre 29 sur 36 · IX. — APRÈS LA MORT DE M. DE MAUVIÈRES · texte numérisé non relu

IX. — APRÈS LA MORT DE M. DE MAUVIÈRES

Cyrano assiste à l'inhumation de son père, le 20 janvier 1648, dans l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Le service fut décent. Le détail des frais qu'il entraîna est un document curieux : trente-quatre livres au curé pour ses droits et l'assistance de ses prêtres et officiers du chœur ; onze livres à la fabrique de la paroisse ; quarante-sept livres à l'épicier Jacques Ruiné, du faubourg Saint-Jacques, pour les torches et luminaires ; soixante-dix livres au crieur Vassy pour les tentures noires tant à la maison qu'à l'église et autres droits et salaires ; cent sols à Pierre de Saint-Denis, menuisier, pour la bière ; six livres à Jean Grimblet, fossoyeur; enfin, trente livres distribuées aux pauvres et dix sols à un porteur de billets d'enterrement qui « importunoit lesdits sieurs et oyans compl»- ».

Les deux frères furent habillés de deuil aux frais de la succession ; le vêtement de Cyrano monta au total de cent seize

livres dix sols, dont soixante-huit au sieur de Lescolle, marchand drapier ; quinze livres dix sols à François Gervais, tailleur ; quatorze livres à Michel Crespinet, cordonnier ; cinq livres dix sols pour un chapeau de deuil ; sept livres dix sols pour jarretières, aiguillettes et crêpes ; quatre livres dix sols pour un grand bas de serge à botter ; trente sols pour un autre bas de chausse de treillis noir. Abel ne dépensa que cent dix livres dix sols ; la différence porta sur le cordonnier : huit livres, au lieu de quatorze livxes.

La réputation de solvabilité des deux héritiers de M. de Mauvières était si douteuse que le médecin, Du Chesne, se faisait payer à chacune de ses visites. Elie Pe/gou, en bon con-/ frère, l'avait probablement prévenu de ses propres déboires.

La longue maladie d'Abel de Cyrano avait nécessité d'adjoindre à sa servante une jeune fille : Françoise Jourdain et son ancienne domestique Geneviève Blondeau (1), pour le veiller tour à tour. Françoise reçut dix livres, et Geneviève douze livres pour quatre mois de gages, et, en outre de ses gages, un ciel de lit de tapisserie rouge et noire, rideaux, dossier, bonnes grâces de serge d'Aumale rouge, haut-de-chausse de vieux drap couleur de biche, pourpoint de cuir, et un vieux manteau île deuil. Ces dernières Libéralités des deux frères sont à leur honneur.

Les exécuteurs testamentaires d'Abel de Cyrano devaient se heurter, dès le premier jour, à de sérieuses difficultés. Nicolas Choppin, avocat en Parlement, fit apposer les scellés sur « le cabinet et autres endroit/ » de la maison dudit défunt, sous le prétexte que le sieur de Mauvières était son débiteur au jour de son décès de cinquante livres de rente, qu'il tenait par transport de M* Camus, huissier, son beau-père. Les oppositions fp'tes auxdits seellés ne furent levées qu'un mois et demi après, !t I mars. De plus, Abel II de Cyrano, âgé seulement de vingt-trois ans, étant mineur, le Bailli du Palais rendit, le 6 mars 1648, une sentence lui désignant pour curateur notre Savinien Cyrano de Bergerac. L'inventaire de la succession, commencé le 11 mars par devant maîtres Cartier et Quarré, notaires au Châtelet, se termina le 15 du même mois, en présence

(1) Voici un acte des Archives de Seine-et-Oise concernant Geneviève Blondeau : « Promesse et contrat de mariage entre Pierre David, marchand tanneur à Chevreuse, d'une part, et Geneviève Blondeau, servante d'Abel de Cyrano, d'autre part, 28 février 1630. n (f. 47) (E 6.586)

d'Elisabeth Descourtieux et de Louis Baudouin, sergent à verge, priseur et vendeur de meubles. Cet inventaire révéla la situation très modeste à laquelle avait été réduit M. de Mauvières. Une salle, deux chambres, deux cabinets et une cuisine composaient tout ce qui lui restait de la maison qu'il occupait ; il en avait en effet sous-loué le 31 mars 1644, à Gille Poissy, marchand fruitier, deux corps de logis l'un sur le devant, l'autre sur le milieu, pour la somme de deux cent soixante-dix livres par an, et, plus récemment, deux chambres à une demoiselle Denizot. Voici l'inventaire :

En la salle de ladite maison :

Une vieille tenture de tapisserie de Bergame fort usée, contenant sept pièces de deux aunes et demie de hauteur sur vingt-trois aunes ou environ de tour, une grande table à châssis de bois de noyer posée sur son châssis, un buffet de salle 10 1.

Six chaises caquetoires de bois de noyer couvertes de tapisserie à points de Hongrie, deux fauteuils aussi couverts de tapisserie, quatre chaises caquetoires couvertes de tapisserie rouge et jaune, une forme sans tapisserie, un pied à bassin de bois de noyer 20 1.

Un tableau peint sur bois, garni de sa bordure, où est représentée la Nativité de Nostre Seigneur, un autre tableau carré peint sur toile où est

représentée la Charité 10 1.

Six tabourets à points de Hongrie 6 1.

Dans la première chambre sur la cuisine, où est décédé ledit sieur de Mauvières :

Une paire de chenets de cuivre à figure, une paire de chevrettes, une pelle, une paire de tenailles et pincettes 100 s.

Une table de bois de noyer posée sur son châssis, sur laquelle est un tapis de drap vert garni de tapisserie de soie verte 6 1.

Un buffet de bois de noyer à un guichet fermant à clef, garni d'une layette coulisse à l'antique, sur lequel il y a un tapis de drap vert à bande de tapisserie, frangé de soie 100 s.

Un bahut carré à une serrure fermant à clef garni de ses pieds. 100 s.

Une forme de bois de noyer garnie de tapisserie rouge et noire, six chaises dont deux caquetoires couvertes de pareille tapisserie que la forme et quatre bras de mesme estoffe 6 1.

Une grande couche à hauts piliers fermant à vis, garnie de sa paillasse, et un lit de coutil et traversin rempli de plume, un matelas de futaine et toile, une couverture de laine rouge, trois pentes de ciel, trois rideaux, deux bonnes grâces et le dossier à fonds, une courte pointe, lesdits rideaux doublés de taffetas mesme couleur et lesdites pentes garnies de boutons,

franges de soie et ladite courte pointe doublée de boucassin rouge. 120 1.

Une petite couche aussi de noyer à hauts piliers de bois de noyer 30 1.

Une tenture de tapisserie de Rouen, façon de Bergarae, à colonnes, contenant cinq pièces de deux aunes et quart de hauteur sur quinze aunes et demie ou environ de contour 30 1.

Un tableau peint sur bois, garni de sa bordure, où est représenté un Baptême de Nostre Seigneur, et un autre tableau aussi peint sur bois où est représenté Nostre Seigneur et St Jean en leur enfance et la Vierge les tenant, garni de sa bordure. 10 1.

Un crucifix d'ivoire sur sa croix d'ébène 30 s.

Dans une chambre à côté de celle ci-dessus :

Une table de bois de noyer posée sur son châssis, un coffre de bois de chêne à l'antique, un buffet de bois de noyer à deux layettes coulisses sur lequel il y a un petit tapis de serge rouge avec une bande de tapisserie noire et rouge, trois chaises à vertugadin couvertes de tapisserie bleue et orange, un escabeau de noyer 100 s.

Une paire d'armoires de chêne servant à mettre habits à quatre guichets, fermant à clef, un lit de camp garni de deux matelas futaine et toile, un traversin rempli de plume, deux couvertures de laine dont une blanche et l'autre rouge 20 1.

Une autre couche à hauts piliers de bois de chêne 30 1.

Une paire de chenets de cuivre à doubles pommes. ..... 81.

Ledit Desbois a dit avoir bonne souvenance que ledit défunt sieur de Mauvières lui a dit plusieurs fois avoir prêté lesdits chenets à mademoiselle Denisot, demeurant en ladite maison, lesquels elle a rapportés.

Dans un petit cabinet proche le grenier :

Sept sièges ployants, dont trois grands et quatre petits, couverts de tapisserie à points de Hongrie, un petit cabinet d'Allemagne couvert de cuir fermant à clef, une armoire de tablettes de hêtre à mettre livres et six tablettes 4 1.

Deux petites pièces et trois morceaux de tapisserie et deux méchants tapie de lil de laine, une petite boîte en forme d'écritoire couverte de cuir rouge, une hallebarde, un cadran de cuivre sans aiguille, une paire de balances de cuivre avec un marc, un trébuchet garni de ses poids et grains et un miroir à glace de Venise garni de sa bordure de verre. . . 6 1.

Deux tableaux représentant le sacrifice d'Abraham, un autre rond sur bois OÙ esl représenté h' .Ingénient de Sainte Suzanne et un étui de cuir dans lequel il y a une montre d'ivoire .'11.

Deux petits tableaux de broderie où est représenté un œillet <■! rose, deux autres petits tableaux représentant deux Suint-Esprit en cœur et

un tableau sur bois où est représenté Saint-François , sept petits tableaux 30 s.

Quarante-six tableaux sur carte, une carte fermée roulée sur un bâton 3 1. 10 s.

Huit écuelles de faïence figurées, onze pièces de diverses figures de terre et une écritoire couverte de veau doré fermant à clef. . -. . 100 s.

Trente-six verres de cristal, tant couverts que découverts. . 8 1.

Quarante-sept autres verres de cristal composés de vase, aiguière, coupes, soucoupes 12 1.

Trois portraits en ovale, deux sur cuivre et l'autre sur plomb . 20 s.

Deux petites écuelles faïence de la Chine servant à mettre poudre avec trois petites écuelles de faïence avec deux autres petits tableaux où sont représentés Nostre-Seigneur et la Vierge 40 s.

Une boîte de bois de sapin dans laquelle se sont trouvées dix boules de diverses grosseurs de marbre et porphyre 6 1.

Une boite de bois blanc dans laquelle se sont trouvés un couteau, un autre couteau, un fusil servant à aiguiser couteaux, un petit couperet, quatre serpettes, deux rasoirs 40 s.

Trois arquebuses, tant à fusil qu'à rouet, avec une carabine, deux épées et un hausse-col 3 1.

Ensuivent les habits à l'usage dudit défunt :

Trois pourpoints et trois hauts de chausse de drap d'Espagne et Hollande, un manteau de drap noir 3 1.

Un pourpoint de cuir tailladé, un haut de chausse de drap couleur de biche, un haut de chausse de drap d'Espagne et un pourpoint de satin à fleurs sans basques et une casaque de drap de Berri doublée de panne 40 s.

Un pourpoint et haut de chausse de satin à fleurs et un autre de taffetas doublé de satin découpé, un manteau de drap noir doublé de panne 4 1.

Un manteau de drap d'Espagne doublé de panne de soie couleur de pensée, un autre manteau de drap de musnier noir doublé de panne de soie même couleur 12 1.

Un manteau de drap d'Espagne noir, une soutane de serge de Condom noire, une robe de chambre de serge couleur de pensée garnie de boutons de soie et argent 14 1.

Cette formalité terminée, certains objets furent, suivant les dernières volontés de M. de Mauvières, remis soit à Elisabeth Descourtieux, sa servante, soit à ses exécuteurs testamentaires. Les autres furent vendus aux enchères. Dix-huit livres quatorze sols furent payés aux « crocheteurs qui ont apporté les meubles depuis le faubourg Saint-Jacques jusqu'au logis des sieurs Scopart et Desbois, où la vente a été faite, et le reste aux

Halles ». Certains articles toutefois furent exceptés de la vente, tels que « plusieurs tableaux, pour n'avoir pu être vendus à si vil prix que lesdits oyans n'ont jugé à propos de les vendre, mais de les partager », tel «. un anneau d'or où est enchâssé un petit diamant en cœur au milieu et douze autres petits diamants à l'entour. » (1)

Cyrano et son frère, installés dans la partie de l'appartement de la maison de la rue du Faubourg-Saint-Jacques, que leur père n'avait pas sous-louée, étaient obligés de la quitter, le bail expirant le 15 mars 1648. Dans ces deux mois, deux cent seize livres huit sols, avancées par les exécuteurs testamentaires d'Abel de Cyrano, servirent à payer leur nourriture, leur entretien, les gages des deux servantes : Descourtieux et Geneviève Blondeau « l'une faisant difficulté de rester sans l'autre » ; trois cents livres allèrent au propriétaire contre quittance du dernier terme de six mois.

X. — SEPARATION DES DEUX FRERES. — CYRANO LIT « L'HOMME DANS LA LUNE », DE GODWTN. — SON ÉPITRE EN PROSE POUR « LE JUGEMENT DE PARIS », DE DASSOUCY. — RUPTURE DE CYRANO ET D ABEL II AVEC LES EXÉCUTEURS TESTAMENTAIRES DE LEUR PÈRE.

Les deux frères se séparèrent en quittant le faubourg Saint-Jacques ; ils n'avaient pour vivre que les avances à obtenir de MM. Desbois et Scopart.

Par une matinée de la seconde quinzaine de mars, Cyrano aperçoit, à la devanture de Jean Guignard, au premier pilier de la grand'salle du Palais, un ouvrage traduit de l'anglais portant à peu près le titre de la première partie de son Autre Monde, encore inachevée :

/ Homme dans la Lune ou le voyage chùm rique fait <m Monde de la Lune, nouvellement découvert par Dominique Gonzales, Adventurier Eepagnol, autrement dit Le Courrier volant. Mis en nostre Langue pur I. B. D. (Jean Bcaudoin). Paris, Chez François Piot... Et chez Jean Guignard... M.DC.XLVIII (16k8). Avec privilège du Roy. (2)

(1) Tous ces détails sur le patrimoine de Cyrano et d'autres non moins intéressants, ont été pris dans l'article de M. Lemoine.

(2) In-12 de 9 f. prél. pour le fr. gr., le titre, l'épitre dédie, à M. de Deremberg, • ur de HerUberg, résidenl de S A. S. madame la landgrave de Hesse près Sa

Majesté Très Chrestienne, sig. J. Baudoin, l'Advi> du tmiluctnir, l'Advis au Lecteur, et le privilège pour cinq ans, daté du dernier jour de février 1648, avec achevé d'imprimer du 16 mars, 176 pp. chiffr. dont 2 fig. (N).

Il est vivement contrarié en constatant que la ressemblance entre les deux utopies ne s'arrêtait pas seulement au frontispice ; il est vrai qu'on n'y rencontrait aucune des audaces outrancières de notre parisien, aucune de ses théories libertines, aucune de ses longues dissertations scientifiques. C'était une ébauche presque effacée de L'Autre Monde. Mais cette ébauche posait devant lui la question de la publication de son œuvre maîtresse. Avouons-le, la vaillance sur le pré n'a rien à faire avec la détermination froide de l'apôtre ou du martyr, et Cyrano n'avait l'étoffe ni de l'un ni de l'autre. Entre le manuscrit et l'imprimé, un abîme restait à franchir. Le privilège sollicité serait-il accordé ? Et même accordé, personne n'était en mesure de garantir l'auteur des poursuites qui pouvaient être légitimement exercées contre lui du chef de lèse-majesté divine, d'outrages à la religion et aux bonnes mœurs : une protestation probable de la Faculté de Théologie semblait capable d'amener ce résultat. D'un autre côté, V Homme dans la Lune effaçait momentanément Le Voyage dans la Lune. A la réflexion, Cyrano ne regretta pas ce contre-temps, V Autre Monde était trop en avance sur la mentalité de ses contemporains et.... aussi la justice trop attentive encore aux attaques contre l'orthodoxie. Cependant Cyrano utilisera Dominique Gonzalès ; il en fera l'Espagnol arrivé avant lui dans la Lune et il empruntera à Godwin le langage des Séléniens en sons et en notes de musique. Point n'est de maigre butin !

Une petite brise d'anarchie, prélude de la tempête qui allait souiller sur la France, se faisait déjà sentir ; la Fronde commençait (1). Sans nager dans l'abondance, notre libertin, grâce à la complaisance de MM. Desbois et Scopart, jouissait d'une tranquillité relative ; il reprit le contact, un moment interrompu par la maladie et la mort de son père, avec quelques-uns de ses amis, particulièrement avec Dassoucy et Jean

(1) Jacques Denis estime que la Fronde fut le dernier soupir de nos vieilles libertés et de nos vieilles franchises, frappées' à mort par Richelieu, remuant convulsivement sous son successeur pour expirer enfin dans le despotisme de Louis jXIV. (Littérature Politique de la Fronde, 1892). J. Denis était féru de lu Réforme et du xvni* siècle ; le despotisme (mettons, pour employer ici le terme exact, le principe d'autorité) n'a pas d'adversaire plus ardent ; cette manière de voir ne justifie pas, cependant, l'aphorisme qu'il émet à propos de la Fronde, et cela pour expliquer son échec : « La licence est toujours la mère du despotisme. » Mais pourquoi, grands dieux ? Est-ce parce qu'aux époques où le principe d'autorité fléchit, la licence s'en donne à cœur joie? Si oui, c'est exactement le contraire de ce qu'a dit J. Denis, la liberté et la licence vont de pair et si la licence a une mère, laissons-lui la liberté.

Royer de Prades (i). '"Dassoucy plaisait à Cyrano ; au courage près, leurs esprits sympathisaient. Tous deux aimaient le burlesque : le premier pour en tirer profit, le second parce que, contempteur du passé, il voyait dans la charge outrée une arme destinée à le combattre insidieusement. Le poème Le Jugement de Paris (2) de Dassoucy, cette parodie des Dieux de l'Olympe, amuse Cyrano ; il se réserve le droit de le présenter au public par une épître rédigée dans le goût de l'ouvrage :

Au sot lecteur et non au sage.

« Vulgaire, n'approche pas de cet ouvrage ; cet avis au Lecteur est un chasse coquin. Je l'aurois escrit en quatre langues si je les avois sçuës pour te dire en quatre langues : Monstre sans teste et sans cœur que tu es, de toutes les choses du monde la plus abjecte, et que je serois mesme lâché de t'avoir chanté de trop bonnes injures, de peur de te donner du plaisir. Je sçay bien que tu l'altens par dépit de donner la torture à cet ouvrage. Mais si tu 1 as j> iyé au Libraire, on ne te permet pas seulement d'en médire, mais encore de t'en chauffer. Aussi bien quelque jugement que tu en fasses, il est impossible qu'on ne soit vengé de ton ignorance, puisque de le blasmer tu seras estimé stupide, et stupide aussi de le louer, ne sçachant pas pourquoi. Encore suis-je certain <|ue tu en jugeras favorablement, de peur qu'on ne croye que cet avis au sot Lecteur n'ait été Fait pour toy, et ce qui est cause que je te berne avec plus d'asseujance, c'est qu'il n'est point en ta bassesse d'en empescher le débit : car quand ce serait ton arrest de mort, ou Nostradamus en Syriaque, deux belles grandes images par où sa prudence a sceu débuter, triompheront si bien de ton œconomie que tu ne seras plus maistTC de la bourse. Cependant, ô vulgaire ! j'estime si fort la clarté de ton beau génie, que j'appréhende qu'après la lecture de cet ouvrage tu ne sçaches pas encore dequoy l'autheur a parlé, sçaches donc que c'est d une Pomme qui n'est ni de Reinette, ni de Capendu, mais d'un fruict qui a trop de solidité' pour tes dents, bien qu'elles soient capables de tout mordre, que si par hazardil te choque, je demande au ciel que ce soit si rudement que ta teste dure n'en so't pas à l'espreuve, l'Autheur ne m'en dédira pas ; car il est l'antipode du fat comme

(1) Noua .i\'Hiv déjà < it.' Etoyer de Prades parmi les amis les plus anciens de Cyrano ; leur passion commune pour l'escrime avait été le lieu qui le* unissait. Cuuile» Beys en témoigne dans le premier tercet du sonnet suivant :

D'une grâce héroïque, il honore le bal, Il entend la peinture, il est bien à cheval, Sur tout les escrimeurs, il gagne la victoire.

(2) Le Jugement de Paris, en vers burlesques de M. Dassoucy, dédié à Monseigneur de Lionne, Paris. Toussainct Quinct, itika, in-4* de 14 ff., dont le frontispice gravé avec la date erronée de 1639. 92 pp. chiffr. 2 ff. et 1 fig.

je souhaitterois si tous les ignorans ne faisoient qu'un monstre, d'estre au monde le seul. Signé : Hercule de Bergerac. »

Son exemple fut suivi par le libraire Toussainct Quinet, Le ^Bret, Scarron, le chevalier de L'Hermite Souliers, de Chevenne, l'avocat Du Pelletier, Chapelle (il signe encore, bien que légitimé depuis 1642, G.-E. de la Chapelle), La Mothe Le Vayer fils et Tristan L'Hermite. Le premier apporta un « caprice » de quarante-deux vers ; les suivants : sonnets, madrigal, dixains, septain, sixains, cinquain, toute la lyre. Les trois derniers rimeurs n'étaient autres que les élèves de Gassendi ; ils n'avaient retenu des leçons du maître que sa faiblesse pour la doctrine d'Epicure.

MM. Desbois et Scopart, en état de présenter les comptes de la succession, font la sourde oreille aux demandes d'argent de Savinien et d'Abel. Ces derniers, mécontents, cessent tous rapports avec eux. Ayant chacun besoin d'un habit, ils engagent, le 12 janvier 1649, chez un maître tailleur de la rue au Foin, l'anneau enrichi de diamants ( 1 ), offert autrefois, à titre d'épingles, par Antoine Balestrier, l'acquéreur du domaine de Mauvières et de Bergerac, à leur mère, Espérance Bellanger. Après une mise en demeure, les exécuteurs testamentaires, ne recevant aucune réponse, assignent les héritiers d'Abel de Cyrano devant le Bailli du Palais, qui rend le 26 janvier 1649 la sentence suivante :

A tous ceux qui ces présentes lettres verront, Louis Seguier, chevalier, baron de Saint-Brisson, des Buaux et de Saint-Firmin, conseiller du roy, gentilhomme ordinaire de sa chambre et garde de sa Prévosté de Paris, salut. Sçavoir faisons que, sur la requête faitte. en jugement devant nous au Chastellet de Paris, par Ma Jean de Beaufiort, procureur de MeS Jean Desbois et Jacques Scopart, bourgeois de Paris, cy-devant exécuteurs des testament et ordonnance de dernière volonté de feu Abel de Cyrano, sieur de Mauvières, demandeurs, aux fins de l'Exploit de Beaudouyn, sergent, du douziesme de ce moys, contre Me Pierre François, procureur de Savinian de Cyrano et Abel de Cyrano, émancipé d'aage, procédant

(1) Voici comment s'exprime le procès-verbal du 5 mars 1649, du commissaire Le Musnier : « Plus ont les dits exécuteurs (testamentaires à la suite de la vente du mobilier d'Abel 1 de Cyrano) rendus et délivrez audits S" oyans (Savinien et Abel 11) un anneau d'or où est enchâssé un petit diamant en cœur au milieu et douze autres petits diamans à l'entour, lequel anneau ayant esté exposé en vente et ne s'estant trouvé ce que l'on présumoit qu'il valoit, les dits sieurs exécuteurs et oyans jugèrent à propos de le garder. »

soubz l'authorité dudit Savinian de Cyrano, son frère et curateur, deffendeurs, partyes ouyes.

Nous condamnons lesdits défendeurs à oyr le compte que lesdits demandeurs entendent leur rendre de ladite exécution testamentaire et ce par devant le commissaire Le Musnier, commissaire de la cour de céans et examinateur de la Cour de Céans, qu'à ce faire commettons, sauf à ordonner du reliquat. En tesmoing de ce, nous avons fait mectre à ces présentes le scel de la dite prévosté de Paris, ce fut fait et donné par Noble homme Me Augustin le Roux, conseiller du Roy au Chastelet, tenant le siège le mardy vingt sixiesme janvier M. VIe quarante-neuf.

Le 29 janvier, MM. Scopart et Desbois sollicitent, devant la même juridiction, l'autorisation d'obliger Savinien et Abel à entendre L'audition desdits comptes. Duement autorisés, ils lancent le 30 janvier l'assignation pour le 1er février.

Le 1er février, au moment où les comptes vont être lus, M" Pierre François, procureur de Savinien et d'Abel, réclame en leur nom la communication préalable, pendant une huitaine, de l'inventaire, du testament de leur père, du procès-verbal de la vente des meubles et de la grosse des comptes ; satisfaction lui est immédiatement donnée.

Le 12, M" Pierre François rapporte les pièces prêtées et, en présence <!•• MM. Scopart et Desbois, assistés de leur proc tireur, Me de Beaufort, prend connaissance des comptes de la succession. Cet examen continue le 15 février.

Nous relevons dans ces comptes les détails suivants, relatifs à l'existence des deux frères :

La modeste chambre louée par Cyrano lui avait coûté, pour onze mois [mars 1648 à février 1649), cinquante-huit livres, soit cinq livres environ par mois; ses autres dépenses, pendant la même période, révèlent une grande économie, nourriture : deux cent seize livres ; chemises, cann<SMUis, chaussures, bas de toile : quinze livres; blanchissage de linge, racoutrage d'habits : quinze livres; bottes neuves et racoutrage de chaussures : seize livres trois sols quatre deniers, etc. Enfin, deux cents livres avaienl été versées a Pierre Bignon, marchand bourgeois de Pftfis, pour lui permettre de remplir la caution, avec contrainte par corps, donnée par lui à EliePigou, le maître barbier chirurgien, notre vieille connaissance, sous la condition que ce dernier accorderait, moyennant cette somme, quittance de l'obligation de quatre cents livres, souscrite le 1* avril 1645,

par Alexandre de Bergerac (L), soit en tout, pour Savinien, six cent seize livres quinze sols quatre deniers. De son côté, son frère Abel avait reçu quatre cent soixante-six livres trois sols six deniers, dont nourriture : deux cent quarante-sept livres onze sols six deniers ; loyer : quinze livres; chaussures et autre linge : vingt-cinq livres ; raccommodage et blanchissage : vingt-deux livres ; bottes neuves et éperons : quarante livres ; un mois de leçon d'écriture chez Barbedor, maître écrivain à Paris : quatre livres; hardes prises pour lui prisées lors de la ^ente des meubles de l'inventaire : six livres dix sols, etc. De tels chiffres sont plus éloquents que de grandes phrases ; en face d'eux que reste-t-il du Cyrano de Le Bret (2), de P. Lacroix, de P. Brun ?

XI. — LA FRONDE. — CYRANO COMPOSE DES MAZARINADES : « LE MINISTRE D'ÉTAT FLAMBÉ », « LES LETTRES DE CONSOLATION A M- DE ROHAN ET A Mm« DE CHASTILLON », « LE GAZETIER DÉSINTÉRESSÉ », « LA SYBILLE MODERNE », « LE CONSEILLER FIDÈLE », « LA REMONSTRANCE DES TROIS ESTATS » (février-mars 1649).

Cyrano de Bergerac parcourt avec curiosité les premières mazarinades ; ces petits pamphlets répondaient à son genre

(1) Voici en quels termes s'exprime le commissaire Le Musnier dans son rapport du 5 mars 1649 (à la suite du compte des dépenses personnelles de- Cyrano) : « De la somme de deux cens livres payée à François Bignon, marchand bourgeois de Paris, qui s'estoit obligé pour ledit Savinien de Cyrano envers Elie Pingou (sic), M' chirurgien à Paris, en une somme de IIIIc L, laquelle ayant esté depuis reduitte à la dite somme de Ile livres, à condition de payer comptant et ledit Bignon s'y estant obligé par corps, ledit Sr de Cyrano auroit tant prié le Sr Desbois qu'encores qu'il n'eut lors aucuns deniers de ladite succession en main, il ne laissa pas de payer ladite soin me de Ile livres, affin que ledit Bignon ne reçeut aucun desplaisiv de la part dudit Pingou comme le tout appert par l'extrait de ladite quittance, qui est sur la minute de ladite obligation passée devant Guenichot et Chapperon, le 1e1' avril 1645, et ladite quittance du dernier mars 1648 passée devant Jesdits notaires. et cy rapportées. »

(2) Il est vraiment touchant d entendre Le Bret parler de la vie si frugale de son ami : « Enfin, lecteur, il passa toujours pour un homme d'esprit très rare ; à quoy la Nature joignit tant de bonheur du costé des sens, qu'il se les soumit toujours autant qu'il voulut : de sorte qu'il ne but du vin que rarement, à cause (disoit-il) que son excès abrutit, et qu'il falloit estre autant sur la précaution a son égard que de l'arsenic (c'estoit à quoy il le comparoit), parce qu'on doit tout appréhender de ce poison, quelque précaution qu'on y apporte ; quand mesme il n'y auroit à en craindre que ce que le vulgaire nomme qui pro quo, qui le rend toujours dangereux. 11 n'estoit pas moins modéré dans son manger, dont il hannissoit les ragousts tant qu'il pouvoil, dans la croyance que le plus simple vivre, et le moins mixtionné, estoit le meilleur. Ce qu'il confiitnoit par l'exemple des hommes modernes, qui vivent si peu ; au contraire de ceux des premiers siècles, qui semblent n'avoir vescu si longtemps, qu'à cause de la simplicité de leurs repas :

Quippe aliter lune orbe n&vo cceloque recenti Vivebant homines... »

d'esprit, c'était une sorte d'escrime tout à fait dans ses moyens. Frapper rudement avec la plume ou avec l'épée, n'était-ce pas toujours frapper ? Il prend Mazarin pour cible et lance, au début de février 1649, sous ses initiales D. B. (de Bergerac) : Le Ministre d'Etat flambé (f). Le sujet qu'il développe en soixante-six stances de sept vers se résume en deux vers :

Et vous faites à rebours Le gaillard péché de luxure.

Ce chaste — malgré lui — suivant Le Bret, se complait dans les développements obscènes ; sa verve égrillarde y est tout à fait à l'aise. Il commence, afin que nul n'en ignore, à dire : C'est bien moi, Cyrano, l'auteur !

D'où diable me vient cette humeur?

Mon âme n'est-elle point dupée ?

Moi qui ne suis qu'un escrimeur, Suis-je bien devenu rimeur? Ou ma verve est-elle occupée ?

Et faut-il dans cette rumeur, Joindre ainsi la plume à l'épée ?

Il diffame ensuite Mazarin avec un acharnement inouï:

Ha, ha, je vous tiens, Mazarin, Esprit malin de nostre France, Qui, pour obséder son destin, Faites le soir et le matin Main basse dessus sa pitance; A ce coup vous serez bien fin Si vous évitez la potence —

Vos malices ont eu leur cours Presque par toute la nature, Vous avez fait cent mauvais tours, Vous avez joué tous les jours Et Créateur et créature, Et vous avez fait à rebours Le gaillard péché de luxure.

(1) Pierre Brun refuse à Cyrano : Le Ministre d'Etat flambé, sous le prétexte que notre libertin était « mazarin » ; l'argument est sans valeur. Cyrano, au début de la 1 Tniiili-. .tant < 1< ni n<: sa mentalité, ne pouvait être que Frondeur; plus tard, il s'est tonrmé vers le cardinal parce qu'il a cru y trouver son compte.

C'est où vous estes trop sçavant, Cardinal à courte prière ; Priape est chez vous à tout vent, Vous tranchez des deux bien souvent Comme un franc cousteau de tripière, Et ne laissez point ledevant Sans escamotter le derrière....

A cette mazarinade outrageante, il fait succéder deux pièces laudatives dans le but de provoquer la générosité de Mme de Rohan et de Mrae de Ghastillon ; il les signe de ses initiales retournées : B. D., au lieu de D. B., de façon qu'elles ne soient pas confondues avec ses pièces politiques.

La première, c'est la Lettre de consolation envoyée à Mm" la duchesse de Rohan sur la mort de feu le duc de Rohan, son fils, surnommé Tancrède (1). Ce jeune homme avait succombé, le 1er février, aux suites d'un coup de pistolet reçu la veille près de Vincennes, dans une escarmouche avec les mazarinistes. Cette lettre est tout à fait insignifiante.

La seconde : Lettre de consolation envoyée à Mme de Ghastillon, sur la mort de M. de Ghastillon (2), tué au combat de Charenton, est moins banale. Cyrano n'a pu s'empêcher de faire des pointes et de placer quelques traits libertins :

« Ceux qui deffendoient à l'âme de faire une hostesse de la douleur, et qui ne vouloient pas même qu'elle la receut comme passagère, ont honoré la philosophie aux dépens de la Nature, et se sont opiniastrez à composer le tempérament des Sages de celuy des Ladres. La tristesse n'est pas tousjours effroyable, elle a ses charmes comme la joye, et si les larmes qui coulèrent autrefois sur un beau visage trouvèrent un Roy qui brusla pour elles, il est certain qu'on peut pleurer de bonne grâce...

» Vous avez perdu au milieu de vostre jeunesse un homme qui estoit à peine venu au bout de la sienne; mais ce comicque, dont l'Apostre n'a pas dédaigné de canoniser le tesmoignage, nous enseigne que les personnes qui sont bien avec les dieux n'ont pas accoustumé de blanchir, et quand Homère et l'histoire de tous les siècles ne nous auroient point appris que les héros ne meurent point vieux, vous estes trop savante pour ignorer qu'il n'y a point d'ordre dans la mort, comme il y en a dans la naissance. Peutestre que cet accident ne laisse pas de vous troubler, pour ce que le

(1) A Paris, chez Claude Huol, rue saint-Jacques, proche les Jacobins, au pied de Biche. M.DC.XLIX (1M9). -In-4° de 8 pp., sig. B. D. (N. Lb37 5234).

(2) A Paris, chez Jean Drunet... M.DC.XLIX (16d9). In-4° de 8 pp. chiffr., sig. B. D. (Lb37 5234).

LXXII LA VIE DE CYRANO r>E BERGERAC

Christianisme, qui perfectionne la Nature, ne s'est point encore advisé de la détruire...

» Outre que les lettres sainctes confondent bien souvent par un meslange très heureux l'affliction avec les visites de Dieu, un théologien n'a pas eu mauvaise grâce de dire que les vertus estoient semblables aux estoiles, après avoir fait voir le rapport qu'il y a de l'âme au ciel, de la foy à la Lune et de l'entendement au Soleil, pour ce que les vertus semblent tirer leur plus grand esclat de l'adversité, comme les estoiles ne brillent point d'avantage que quand la nuict est obscure. »

Est-il exact, comme il le dit, qu'il ait eu quelque part aux bonnes grâces de feu M. de Ghastillon ? C'est possible, mais nous n'avons aucune certitude à cet égard.

En moins de deux mois (février et mars)* Cyrano descend encore quatre fois dans l'arène pour combattre Mazarin.

A la lin de La Lettre de- Consolation se lisait l'avis suivant:

« Amy lecteur. Je vous advertis qu'il y a une pièce qui s'appelle Le Gazettier des-interressé, qui sera une pièce de remarque pour le temps présent. »

Le Gazettier des-interressé (1), d'un style excellent, débute par cette belle déclaration de principe en avance de cent cinquante ans sur son époque :

« Ceux qui attaquent le cardinal Mazarin par sa naissance, et qui on veulent faire son premier crime, ou qui s'imaginent que sa condition luy deffendoit d'approcher de si près des degrez du Throsne, ne doivent pas estre mis au rang des sages ; et j'ose dire que le feu mesme qui les échauilè, les aveugle en cette rencontre. Nostre condition est une; il n'y a que la Vertu qui nous distingue, et la Noblesse ne peut pas avoir tousjours esté vieille. Outre que ceux qui n'ont point receu de faveurs de la nature, peuvent prétendre légitimement à celles de la fortune, il est certain que Dieu relève la bassesse, et qu'il abaisse la grandeur quand il lui plaist, comme dit Chilon, et comme l'Escriture nous l'enseigne, et que les roys qui eu sont appeliez les vivantes et les plus parfaites images peuvent l'imiter sans faillir, et faire quelque chose de rien, par une espèce de création qui ne doit pas tenir lieu de miracle — C'est en cecy que la volonté des roys peut estre et leur excuse et leur loy, qu'ils sont en droit de tirer des hommes nés dans la fange et dans la poussière pour les porter aux plus hautes charges, et que leur choix est bien souvent une

(1) Le Gazettier des-interessé. Paris. Jean Brunct, 16'i9, in-4* de 24 pp. rhifTr. Il y a une Dcuriesme Suite du Gazetier des-interressé, l'aris, Veft'e A. Mttsnier, /649, in-4* '!<• B pp. ; file D'est pas de Cyrano.

marque de leur jugement et de leur conduite (1)... C'est assez pour fermer la bouche à ceux qui déclament d'abord contre le cardinal Mazarin pour estre né dans une pauvreté honteuse, et qui le treuvent cligne de malédiction pour ce qu'ils le treuvent aujourd'huy digne d'envie. »

Mais ceci concédé par Cyrano à Mazarin, le premier ministre n'est que plus coupable d'être... sodomite, seconde mouture du Ministre d'Etat flambé :

«... Mais comme une femme autrefois appella de Philippe endormy au mesme Philippe éveillé, nous pouvons aussi en appeler de l'assoupissement au réveil et de la Patience à la Justice. Le cardinal Mazarin pouvoit bien mettre son industrie en usage pour se laver de la pauvreté qui estoit un second péché originel dans la famille de ses pères, il pouvoit joindre les vertus chresliennes aux morales et aux politiques pour s'en défaire, et travailler pour son salut, pour sa gloire et pour sa fortune. Cependant, cet amour abominable, qui ne cherche que les enfans et qui n'en sçauroit estre jamais le père, a esté une des premières occupations de sa vie ; il a connu ce vice, lorsqu'il le pouvoit à peine nommer, et s'y est abandonné dans un âge qui est dans tous les autres l'âge d'innocence. Dans ce commerce pour qui les loix n'ont pu trouver de moindre punition que celle du feu, il fit depuis l'épreuve de ce Tirésias de la Fable (2), pour mettre toutes les abominations en usage ; et dans cet estât dont l'idée seule fait trembler, il fut longtemps le mary de ceux-là même dont il avoit esté la femme. Cette horrible galanterie l'approcha de plusieurs personnes pour estre et l'objet et le ministre de leurs voluptés enragées ; de leur galand et de leur maistresse, il devint ensuite leur maquereau... »

Puis, il reprend toute la vie publique du cardinal et, le jugeant avec une grande sévérité, il l'appelle : « Attila, le fléau de Dieu », l'accuse de se déclarer contre le Pape et d'avoir fait assassiner un des neveux de ce dernier ! Etc., etc.

Pour oser publier de telles accusations, il fallait être assuré de l'impunité.

La Sibylle Moderne, ou l'Oracle du Temps (3) est écrite dans la même note :

«... On ne doit presque plus trouver estrange que le cardinal

(1) On retrouve cette théorie du droit divin des rois dans la Lettre contre les Frondeurs.

(2) Tirésias, thébain, un des devins les plus fameux de l'antiquité.

(3) La Sibylle Moderne, ou l'Oracle du Temps. Paris, Jean Hrunet, ld9, in-4° de 15 pp., sig. D. B. Dans ses pamphlets, Cyrano cite souvent les personnages de la Bible, Moïse surtout, mais il ne les évoque pas, comme à son ordinaire, dans l'intention de les tourner eo ridicule.

Mazarin ait eu des hommes pour faire valoir ses crimes ; puisque les Busires et les Nérons ont trouvé des Apologistes, et que des peuples entiers ont déifié des crapauts et des crocodiles. Il n'est point de siècle qui n'ait porté des aveugles et des ladres, et tant qu'il y aura des pauvres et des mercenaires, il y aura tousjours et des flatteurs et des lasches. Cette bassesse n'a pas eu de grands succez ; ces illusions pompeuses n'ont pas mesme gaigné les plus foibles et les plus crédules, et ceux qui ont eu quelque espèce de créance pour les Fables n'en ont pas eu pour ces impostures...

«... Après avoir espuisé toutes les finances de l'Estat, après avoir fait autant de pauvres qu'il y a de sujets dans ce royaume, il semble qu'il [Mazarin] ait eu dessein de se jouer mesme de Dieu. Il a fait venir de nouveaux religieux qui ont fait une foire Sainct-Germain de leur Eglise, un théâtre de leur autel, qui ont introduit des marionettes pour des saints et qui commençoient à faire une farce de nos plus augustes mystères, dans la créance qu'ils ont eue qu'ils ne pouvoient luy plaire plus avantageusement qu'en changeant la religion en comédienne. Il les avoit desjà logez de ses impiétez et de ses larcins, et consacroit à Dieu un temple de ses saletez et de ses crimes, comme ces malheureuses Phéniciennes qui se prostituaiout devant leurs Idoles et qui leur dédioient le prix de leurs paillardises et de leurs ordures... »

Cette plaquette se termine par un remarquable sonnet :

Effroyables Aut heurs de nos calamitez, Ennemis de la paix qu'on nous faisoit attendre, Superbes criminels qu'on ne peut plus de Rendre Des maux que nous souffrons, et que vous méritez.

Quels désordres nouveaux avie/.-vous méditez? Quels biens dans nos maisons vous restoit-il à prendre? Et voulez-vous enfin mettre l'Estat en cendre, Après l'avoir saigné presque de tous costez ?

Ne vous flattez plus tant, misérables impies, Ne vous déguisez plus, dangereuses Harpies, La Fortune pour vous n'aura plus rien de beau.

La Justice après vous jour et nuit occupée

Pour vous mieux reconnoistre a rompu son bandeau,

Et pour vous mieux punir a repris son épée !

Le Conseiller fidèle (1) marque un recul dans l'injure. Le ton s'élève dans Les Remonstranccs des Trois Estais à la Reyne

(1) Le Conseiller Fidèle. Paris, Jean Brunet, lGk9, in-4' de 12 pp., sig. D. B.

Régente pour la Paix (1) et atteint l'éloquence. Cyrano fait parler au Clergé, à la Noblesse et au Peuple, un langage digne de ces trois grands ordres. Voici le début de La Remonstrance du Peuple :

« Madame, quoy que nous soyons les derniers en ordre, nous ne devons pourtant pas l'e'stre en nature, puisque c'est en quelque sorte par nostre moyen que les Roys subsistent, et que leur grandeur, selon le Sage, ne peut estre mieux représentée que par celle de leurs peuples. II n'est pas autrement d'un Estât que d'un édifice, où les appartenons les plus superbes ne sont pas tousjours les plus nécessaires, où les plus bas estages entretiennent les plus hauts, et dans lequel les pierres les moins remarquables servent de fondement et d'appuy à tout le reste....

« Cependant, nous nous sommes espuisez pour la gloire et pour la grandeur de la Couronne, nous avons accordé au bien de l'Estat tout le fruit de nostre industrie et de nos veilles ; nous avons vendu jusques à nos héritages et à nos acquêts, et mesme jusques à nos espérances ; et comme si c'eût esté trop peu pour nostre devoir et que la soumission l'eut enchéry sur l'amour et sur la nature, nous avons quitté nos femmes et sacrifié jusque à nos enfans, pour empescher qu'on ne nous puisse faire aucune demande, ny aucun reproche. Après les marques de cette obéyssance aveugle, et les ouvrages d'un zèle aussi grand que juste, nous ne sçaurions douter, madame, que Vostre Majesté n'ait pour nous quelque reconnoissance ou quelque pitié, et qu'elle ne nous conserve, pour elle, quand mesme elle compteroit nostre pauvreté et nostre misère entre nos crimes... »

Pourquoi Cyrano se tait-il ? Pourquoi abandonne-t-il subitement la guerre contre le Mazarin ? Les Princes et madame de Chastillon ne lui ont pas marqué assez ostensiblement leur gratitude et il a jugé inutile de continuer à jouer le rôle de • « gazetier désintéressé ». Disons à sa décharge que ses anciennes et bonnes relations avec les ofliciers du régiment de Conti l'obligeaient à se ranger sous la bannière des Princes ; il lui eût été impossible d'agir autrement.

XII. — LES EXÉCUTEURS TESTAMENTAIRES D'ABEL DE CYRANO RENDENT LEURS COMPTES. — MARIAGE D'ABEL II DE CYRANO (1" juillet 1649).

Le 2 mars 1649, les comptes définitifs de la succession de leur père sont approuvés par Savinien et Abel :

(1) Remonstrances des Trois Eslats à la Rei/ ne Régente pour la Paix. Paris, Brunet, iC49, in-4°.

Le mardy deuxième jour de mars audit an mil six cens quaranteneuf, l'assignation verballement prise entre les parties, sont comparus en personne lesdits Scopart et Desbois rendans compte, assistés de Beau fort, leur procureur.

Les Srs Savinian de Cirano, Sr de Bergeraque, et Abel de Cirano, esmancipé d'aage, proceddant soubz l'autorité dudit Savinian, son frère et curateur, assisté de François, leur procureur, lesquels après avoir eu communiquation du compte, ont dict qu'ils advouent tout ce qui a esté faict par ledit François et requis estre présentement procédé à la revision dudit compte.

Du consentement desquelles a esté procédé à la révision dudit compte et ont signé :

Scoppart, Desboys, Beaufort, S. de Cyrano de Bergerac, A. de Cyrano, François.

Et après avoir vacqué depuis l'heure de huit heures jusques à onze heures et que les debatz qui estoicnt formez sur aulcuns des articles dudit compte ont esté veus et réiglés, lesdites parties ont accordé ledit compte estre par nous calcullé clos et affiné en leur absence.

Signé : S. de Cyrano de Bergerac, A. de Cyrano, François, Scoppart, Desbovs, de Beaufort.

rmvo

^OtTiZC^

O'^uMJ^^mo

Résumons lesdits comptes :

Les recettes s'étaient élevées à trois mille neuf cent cinquante-six livre-, en\ iron «'t les dépenses à deux mille huit cent soixante-dix-sept livres en vironj laissant un excédant de miiltfca de mille soixante-dix-huit livres à partager entre les deux frères* soit cinq cent trente-neuf livres pour chacun ; il y avait à en déduire leurs dépenses particulières, soldées par MM. Desbois et Scopart, soit sept cent trente-trois livres environ pour Savinien et cinq cent JOliaAte mue titres pour Aliel, soninies supérieures à celles qui leur revenaient. Ùeureuaement, il restait à effectuer une recette de trois cent quatre livres environ. soil pour chacun: cent cinquante-deux livres, ce qui réduisait

la dette de Savinien à quarante et une livres et laissait à Abel un léger reliquat de cent quinze livres (I).

Abel se décide brusquement à convoler en justes noces. La perspective d'entrer en possession de l'héritage paternel l'engagea-t-elle à prendre femme ? Régularisait-il une liaison antérieure ou reçut-il brusquement le « coup de foudre » ? Toutes questions auxquelles il serait difficile de répondre en connaissance de cause. Quoi qu'il en soit, Abel épousa dans l'Eglise Saint-Jacques-du-Haut-Pas, le 1er juillet 1649, une jeune orpheline, probablement sans fortune, Marie Marcy, fille d'un marchand mercier, feu Simon Marcy, et de défunte Perrette Dufour. Les témoins étaient de petites gens de roture : Simon Bellanger, marchand, parent de sa grand-mère Espérance, et deux bourgeois de Paris : Nicolas Guyot et Gervais Le Verrier. Cyrano n'assistait pas à la cérémonie, sa signature est absente sur le registre de l'église. Ses relations avec son frère devaient être assez froides.

Le 11 juillet 1649, eut lieu, par les soins de Mes Cartier et Quarré, notaires au Châtelet de Paris, le partage, si longtemps désiré par les intéressés, de l'héritage paternel. Le total des biens, divisé en deux lots, comprenait vingt-deux articles s'élevant à vingt et un mille trois cent quarante-quatre livres deux sols. Deux petits billets de papier de même grandeur, marqués premier ou second lot, furent tirés au sort « par un jeune garçon âgé de douze ans, inconnu aux parties ». Le premier lot, échu à Cyrano de Bergerac (10.450 livres environ), comprenait :

1° Cent huit sols de rente de bail d'héritage, dus par Maurice Manguier, Pierre Martin et Thomas Ollivier, vignerons demeurant à Bougival. .. le prix principal desdits cent huit sols de rente monte à la somme de 135 1.

2° Onze livres et trois poules de renie de bail d'héritage dues par Raoulin Rasteau ou ses héritiers, demeurant à Saint-Michel près ledit Bougival 116 1. 10 s.

3° Quatre livres tournois et deux poules de rente de bail d'héritage dues par Nicolas Horasts, vigneron, demeurant aux Grossets, paroisse de La Celle près ledit Bougival 125 1.

(1) Le compte que nous présentons est celui qui figure au procès-verbal du 2 mars M. Jean Lemoine en a présenté on à la date du 5 mars, que voici : « Les recettes se trouvaient monter au total de trois mille neuf cent cinquante-six livres un denier ; les dépenses dépassaient les recettes de trois cent quatre livres neuf sols un denier dont m frères se trouvaient redevables : empruntant ù MM. Scoparl et Desbois une somme de cent quatre-vingt-quinze livres onze sols, ils faisaient ainsi porter leur dette au total de cinq cents livres. »

4° Douze livres et six poules de rente de bail d'héritage dues par Pierre Martin le jeune, vigneron, demeurant aux Grossets, paroisse dudit Bougival 375 1.

5° Quarante-trois livres seize sols six deniers, restant de soixante et une livres dix-sept sols six deniers portés par obligation dudit Martin 43 1. 13 s. 6 d.

6° Sept livres dix sols tournois de rente de bail d'héritage, y compris trente sols de rente pour le paiement de trois poules de rente, dus par Guillaume Ilardoin, Jacques Berthault, vignerons, demeurant à La Chaussée, paroisse dudit Bougival, montant à 187 1. 10 s.

9° Plus la somme de vingt-cinq livres dix-huit sols six deniers, restant de quatre-vingt-quatre livres quatorze sols contenus en une obligation desdits Delignet, Basteau, Pimparé, Desues et Hardouin. 25 1. 18 s. 6 d.

13° Plus quarante sols restant de onze livres contenus en l'obligation dudit Houyn, ci 40 s.

18° Cinquante livres tournois de rente sur ledit clergé constituées à Jacques Lepannetier, montant à.' 300 1.

20° Vingt-cinq livres de rente faisant partie de cent livres de rente constituées par la Ville de Paris, le 8 mai 1563, montant à. . . . 150 1.

Du 17° Deux cens quatre-vingt-trois livres un sol sur six cens livres de rente sur le Clergé constituées par la Ville de Paris, montant à trois mille six cens livres, soit 1.098 1. 6 s.

Du 21° Moitié de quatre-vingt-six livres douze sols huit deniers de rente, cédés par échange auxdits feu sieur Abel de Cyrano et Espérance Bellanger, sa femme, par Joachim Marchant, écuyer, sieur de May, et Anne Texier, montant à deux mille cinq cens quarante livres seize sols, soit quarante-trois livres six sols quatre deniers, montant à 1.270 1. 8 s.

Du 22° Moitié de deux mille livres tournois de rente constituées par la Ville de Paris audit sieur de Mauvières, moyennant trente-six mille livres sur les Aides, montant à douze mille livres, soit mille livres tournois, montant à 6.000 1.

Abel, pour le second lot, recevait :

7° Treize livres quinze sols et trois poules et demie de rente de bail d'héritage, revenant à quinze livres dix sols de rente, dus par Jean Boissonnat, laboureur vigneron, demeurant aux Grossets, paroisse de La Celle, montant au principal de 387 1. 10 s.

8° Sept livres dix sols de rente de bail d'héritage dus par Jean Delinat, Jacques Basteau, Geoffroy Pimparé et Baoulin Desues. vignerons demeurant à Saint-Michel, près Bougival, montant à. . . . 185 1. 10 s.

10° Cent huit sols de rente de bail d'héritage dus par lesdits Delignet, Jacques Basteau, Baoulin Desues et Jacques Hardouin, à prendre sur deux arpents quarante perches de terres et vignes montant à 135 1.

11° Pareille rente de cent huit sols de bail d'héritage due par Louis Rasteau, Jean Bourdon le jeune et Raoulin Panton, vignerons, demeurant à Bougival et environs, montant à 135 1.

12° Cinquante livres onze sols restant de cinquante-cinq livres onze sols contenus en une obligation par lui passée au profit dudit sieur de Mauvières, ci 50 1. 11 s.

14° Soixante-une livres cinq sols, restant de huit-vingts dix-neuf livres trois sols dix deniers, contenus en une obligation de Jean et Gilles Brissonnet, au profit dudit sieur de Mauvières 61 1. 5 s.

15° Douze livres dix sols tournois de rente de bail d'héritage dus par Jean et Jacques Jullien, frères, et Henry Potier, vignerons, demeurant à Saint-Michel et environs, paroisse de Bougival, montant au principal de 312 1. 10 s.

16° Plus la somme de treize livres six sols restant de quarante livres contenus en leur obligation 13 1. 6 s.

Du 17° Trois cens seize livres dix-neuf sols sur six cens livres de rente... montant à trois mille six cents livres, montant à . 1.901 1. 14 s.

Du 21° Moitié de quatre-vingt-six livres douze sols huit deniers de rente.., montant à deux mille cinq cens quarante livres seize sols, soit quarante-trois livres six sols quatre deniers, montant à . . 1.270 1. 8 s.

Du 22° Moitié de deux mille livres tournois de rente... montant à douze mille livres, soit mille livres tournois, montant à . . . 6.000 1.

On remarquera l'énorme moins-value qu'avaient subi les rentes constituées par la Ville de Paris : les deux mille livres achetées trente-six mille livres en 1636 ne valaient plus que douze mille livres en 1649, soit 66°/0 de dépréciation !

XIII. — ROYER DE PRADES ET « L'AUTRE MONDE ». — LES COUPLETS LIBERTINS DE CYRANO. — « L'OVIDE EN BELLE HUMEUR » DE DASSOUCY.

A l'abri de tout souci matériel immédiat, Cyrano reprend goût à la littérature sérieuse, celle qui doit asseoir sa renommée. Il est présenté à Michel de Marolles, l'infatigable traducteur, à Adrien de La Morlière, à Gilles Filleau des Billettes, au comte de Brienne, et conquiert leur amitié. Toujours hanté du désir d'écrire une tragédie, il presse Royer de Pradcs, qui en avait deux en portefeuille depuis 1643 : La Victime (TEstat et Annibal, de les publier. Cyrano marque non moins de cordialité à son ami en lui communiquant la première partie de L'Autre Monde : Le Voyage clans la Lune. La lecture qu'en fait Royer lui produit une mauvaise impression; il

croit de son devoir d'avertir Cyrano : « Sa fréquentation devient compromettante et, pour lui, il craindrait la compagnie des Séléniens autant qu'une affreuse mort » :

A l'auteur des Estats et Empires de la Lune ou de l'Autre Monde.

Accepte ces six meschans vers

Que ma main t'escrit de travers

Tant en moy la frayeur abonde, Et permets qu aujourd huy j'esvite ton abord,

Car autant qu'une affreuse mort Je crains les Gens de « l'Autre monde » (1).

Regrettant d'avoir été trop loin, Royer atténue son accès de franchise dans le sonnet suivant :

Un Esprit qu'en son val nul obstacle n'arreste, Descouvre un Autre Monde à nos ambitieux, Qui tous esgalement respirent sa conqueste, Comme un noble chemin pour arriver aux Cieu.r.

Mais ce n'est point pour eux que la Palme s'apreste, ' Sifestois du Conseil des Destins et des Dieux, Pour prix de ton audace on chargeroit ta teste Des couronnes des Roys qui captivent ces lieux.

Mais non ! Je m'en dédys, l'inconstante Fortune Semble avoir trop d'empire en celuy de la Lune, Son pouvoir n'y paroist que pour tout renverser.

Peut-estre verrois-tu dans ces demeures mornes

Dès le premier instant ton Estât s'éclipser,

Et du moins chaque mois, en rétrécir les bornes.

La sincérité de Jean Royer explique pourquoi Cyrano n'a célébré ni La Victime d'Estat, ni Annibul, et aussi l'absence de l'auteur de ces deux tragédies pendant leur impression à Paris. Bien que leur achevé d'imprimer porte la date de fin septembre 1649, elles étaient condamnées à rester une année encore dans les magasins de l'éditeur.

Jamais la situation n'avait été en apparence plus favorable à Cyrano pour son Autre Monde. L'anarchie battait son plein dans la capitale ; la liberté d'insulter, de diffamer ne rencon-

(1) Ce sixain figure en tête du Ms. de la Bibl. Nat.

trait aucune entrave ; la censure n'existait plus, ou seulement pour la forme ; mais la médaille avait son revers : la clientèle ordinaire des libraires s'intéressait à la seule politique et ignorait les nouveautés littéraires. De bons esprits, d'ailleurs — ils étaient nombreux — estimaient qu'un jour ou l'autre, le calme renaissant, l'éponge ne serait peut-être pas passée sur les excès de langage dont la trace subsisterait. Une preuve que Cyrano était incomplètement rassuré sur l'innocuité de L'Autre Monde, c'est la réserve qu'il semble s'être imposée vis-à-vis de Le Bret, Dassoucy, Chapelle et Tristan L'Hermite, à moins que ces derniers, effrayés, comme Royer, de sa témérité, aient décliné l'honneur de célébrer l'œuvre capitale de leur ami !

Cette déconvenue agite sa bile. Les couplets féroces de Blot (1), du chevalier de Rivière, vilipendant la reine, réclamant la tête du cardinal, se moquant de la Bible, du pape, de toutes les religions, se transmettaient de bouche en bouche ; les imiter n'était qu'un jeu pour Cyrano. Il ne s'est pas fait faute de fronder sous cette forme, mais où retrouver ses chansons libertines ? Elles existent, anonymes, dans les manuscrits de l'époque, sans que rien permette de les identifier, de les attribuer avec certitude. Voici, cependant, un couplet signé dans le manuscrit Potocki :

La troupe des bons catholiques Va boire à ses chers hérétiques :

Sus, compagnons, prenons du vin ; >, Que nul plaisir ne nous eschappe ! Vous direz : «Foutre de Calvin.»

Et je diray : «Foutre du Pape. » (2)

Ses relations avec Dassoucy, dans les premiers mois de 1650, étaient encore excellentes ; il lui marquait quelque reconnaissance de l'avoir souvent hébergé en 1G48 et durant une partie de 1649. Aussi a-t-il été l'un des premiers à connaître V Ovide en

(1) Les Chansons Libertines de Claude de Chouvigny, baron de Iiloi-l'Eglise, précédées d'une notice biographique et suivies de couplets de ses amis : Le Grand Condé, Marigny, le chevalier de Rivière. Paris, 1919.

(2) Variante :

Le party des bons catholiques Et pour que personne n'échappe !

Boit à vous autres hérétiques : Vous direz : « Nargue de Caîvin. »

Mes chers amis prenons du vin; Et nous dirons : « Nargue du pape. »

(Ms. L2GGG)

Belle Humeur (1). Le huitain signé de Bergerac, placé dans les feuillets préliminaires de ce poème burlesque, a une allure franchement libertine :

Pour monsieur Dassoucy sur sa Métamorphose des Dieux.

Plus puissant que jadis Orfée, Qui de chez les peuples sans yeux Ne peut ramener que sa Fée, Tu ramènes en Terre les Dieux, Malgré cette défense expresse D'en avoir plus d'un parmy nous ; Mais de peur qu'on les reconnoisse, Tu les as déguisez en fous.

Les fidèles de Dassoucy : Le Bret, Tristan LTIermite et de Chavannes, paient également leur tribut à l'amitié par un triolet, un quatrain et un neuvain.

XIV. — a LES ŒUVRES POÉTIQUES » DE ROYER DE PRADES. — RUPTURE DE CYRANO AVEC DASSOUCY ET SCARRON. — CYRANO U \ GAGES DE MAZA- R1N. — SA LETTRE CONTRE LES FRONDEURS, NOUVELLES ATTAQUES CONTRE SCARRON.

Jean Royer, définitivement fixé sur les intentions de Cyrano de dilférer l'impression de L'Autre Monde s. décide a mettre

sous la presse ses propres Œuvres Poétiques, avec une préface signée S. B. D. Savinien Bergerac Dyrcona) ; elles seront jointes à La Victime a" Estât et à Annibal pour en former un juste volume :

A qui lict :

« Lecteur, comme l'imprimeur t'a déjà dit dans un autre advertissement qui précède Annibal et Silvanus, on doit faire grand estai dé tout le contenu de ce recueil de vers : mais l'autheur n'est pas de mesme a\i> et m'a chargé de te dire qu'il a besoin de ton indulgence pour plusieurs pièces qui se sentent de la foiblesse de 1 âge où il estoii, lorsqu'il les composa. Ses commencemens luy paroissent languissans parce que la suite en est trop relevée ; et la multitude de pensées <|iii Be trouve dans ses derniers ouvrages luy fait accuser les autres d'indigence. Il croit qu'il ne

(1) L'Ovide en belle /tumeur, enrichi/ de toutes ses figures burlesques, l'aris, Sercy, 1650. In-'i° de (j fj . dont un pour le frontispice gravé, /il' pp. et 1 f. pour le privilège. Une seconde édition a été publiée sous la date de 181

suffît pas d'écrire au goust du siècle qui n'estime plus que les choses fades et ne s'attache qu'à la superficie, puis qu'il fait moins d'estat d'un chefd'œuvre bien imaginé, que de quelques mots, qu'à force de les polir on a comme arrangez au compas. Il tient au contraire que le feu qui se termine en pointe se manifeste tousjours par des sentimens qui semblent retenir sa forme, que la poésie estant fille de l'imagination doit tousjours ressembler à sa mère ou, du moins, avoir quelques-uns de ses traits, et que, comme les termes dont elle se sert s'esloignent de l'usage commun par les rimes et la cadence, il faut aussi que les pensées s'en esloignent entièrement ; c'est pourquoy il estime peu ses ouvrages qui ne sont pas de cette façon, et, n'eust été l'affection qu'un père a tousjours pour ses enfans, quoy que difformes, il les eut supprimez, à la réserve de cinq ou six pièces que tu reconnoistras assez et qu'il t'offrira quelque jour plus achevées, avec un long ouvrage de mesme force qu'il va finir. En attendant reçoy ce présent avec reconnoissance qui, du moins, te donnera la satisfaction de connoistre qu'il en est plusieurs capables d'écrire en un âge où d'autres ont peine à parler. Adieu. »

Si la seule pièce laudative des Œuvres Poétiques du sieur de P... (1) est signée Rotrou, on rencontre, dans l'intérieur du volume, une élégie de cent cinquante-quatre vers : Jalousie, précédée d'un dixain de Ris-Mareuil, d'un quatrain d'Hector de Brissailles, l'ancien compagnon d'armes de Cyrano, d'un huitain anonyme et d'un sixain du frère de notre parisien : Abel, qui signe de B. (Bergerac) Mauvières. Royer n'a pas oublié d'y recueillir son sonnet et son épigramme : A V Auteur des Estats et Empires de la Lune, mais il a changé le titre de cette dernière : A un Pèlerin revenu de l'Autre Monde, et l'a refaite pour lui ôter le caractère d'un avis adressé à Cyrano :

J'eusse fait un plus long ouvrage

Sur ce grand et fameux voyage,

Dont ton livre nous fait rapport ;

Maie ma veine la plus féconde,

Se glacer oit à ton abort,

Et desjà je me juge mort

A voir les gens de l'Autre monde.

Un peu plus loin se lit un sixain contre L'Ovide en Belle Humeur, de Dassoucy :

(1) Œuvres poétiques du sieur de P***. Paris, Sic. et Jean de La Coste (ou Pierre Targa), 1650, in-4°. — Elles sont accompagnées ordinairement des deux tragédies : Annibal, Mk9 ; La Victime d Estât, 1GU9.

A un mauvais Poëte burlesque.

Tes amis et tes envieux, Ouvrant ton livre glorieux N'ouvrent la bouche que pour rire, Et confessent esgalement, Soucidas qu'on ne peut escrire Des vers plus ridiculement.

Les amis de nos amis étant généralement nos amis, (jument expliquer cette attaque de Rover, si ce n'est par l'hypothèse que Cyrano avait rompu avec {'Empereur du Burlesque au lendemain de l'envoi de son madrigal sur La Metamorpliose des Dieux ?

Il faudrait chercher, si on s'en rapporte à Dassoucy, l'origine de l'animosité subite de Cyrano contre « Soucidas » (1) dans L'affaire du Chapon :

« Feu R. avoit raison de me vouloir tuer, puisque, dans son plus famélique accès, je fus assez humain pour soustraire à sa nécessité un chappon du Mans, qu'en vain au sortir de la broche je lis cacher sous m mi lit, puisque la fumée qui, en rnesme temps, luy ouvrit l'appétit <t luy mit.i le cœur, luy fit assez connoistre qu'il n'avoit plus en moy qu'un cruel et barbare amy. » (2)

Un grief moins puéril — et même grave — justilierait-il les grossières injures dont Cyrano accable son ami de la veille ?

« Le Viédaze ; Hé, par la mort, je trouve que vous estes bien impudent de demeurer en vie après m'avoir offensé. Nous qui ne t< nez Lien de rien au monde ou qui n'estes, au plus, qu'une gale aux fesses de la Nature, VOUS qui tomberez si bas, si je cesse de vous soutenir, qu'une puce en laischant la terre ne vous distinguera pas du pavé, vous enfin si sale et

(1) Œuvre» Diverte», lu / |>. 128. La lettre ■< Contre Soucidas » est bien de 1650, puisqu'elle figure dans le manmetàt de le Bibliothèque Nationale, qui ail date

de 1651.

(2) Les Aventures de Monsieur d Assoucy, Paris, !>■", tome Second, p. 1S7, [7a peu plus loin, il est encore question de Cyrano : ■ M.ii^ vous ne sçaves pas non plus que le feu Bien l> I! de Bergerac), fâché de m'aroir Fftéhé, reaairl en mon logis pour se rapatrier arec moy, la peur que j'eus d un fourreau de pistolet <j u il perloii l'iirominodi-i' chez un guaignier, me lit fuir de France en Italie et qu'après sa mort, allant de Paris s Thurin, et voyageant au clair de la Lune, la peur que j'eus d< ambre me iii j.iter ilans une rivière, Hujanl qnw ee fus! 1 ombre vengeresse de ce

liirieux saldat, la terreur de- vivre» et l'épouvantai I des braves, qui pour se \ de l'affaire du chapon, estuit encore à mes trousses. »

bougre qu'on doute (en vous voyant) si vostre mère n'a point accouché de vous par le cul... » (1).

Et, plus loin, il l'accuse de n'être pas l'auteur du Jugement de Paris, publié en 1648 et cependant lui-même, on l'a vu, a préfacé ce poème, signant Hercule de Bergerac :■

« Toutesfois, j'ay songé depuis que pour faire quelque chose de bien ridicule, vous n'aviez qu'à parler sérieusement ; c'est pourquoy je n'ay pas voulu risquer la chose. Avez-vous, en effet, jamais rien achevé de tolérable que vostre poème burlesque ? Cependant, ny les vers, ny la conduite ne vous ont guère fait brusler de chandelle, et, selon ma pensée, vous deviez l'intituler : Le Jugement de Paris et de Blandin, car si vous l'avez transcrit, vous savez bien qui l'a composé... »

Qui est ce Blandin ? Nous l'ignorons. En tout cas, il n'a rien publié. Il est né, peut-être, de l'imagination de Cyrano !

La cause de la haine qu'il portait à Scarron ne serait pas plus fondée. Le « Malade de la Reine » aurait refusé, crime impardonnable, d'entendre la lecture d'une page de ses œuvres !

« Et puis, sçait-on si Dieu ne le punit point de la haine qu'il porte aux pensées, veu que sa maladie n'est incurable que de ce qu'il n'a jamais peu souffrir personne qui sçeut bien penser. Je me figure que c'est aussi pour cela qu'il me hait avec si peu de raison ; car on a remarqué qu'il ne se donna pas le loisir de lire une page de mes œuvres qu'il conclud qu'elles puoient le portefeuille. Mais comment les eut-il regardées de bon œil, lui qui ne sçauroit mesme regarder le Ciel que de travers » (2).

Cyrano était vraiment d'une susceptibilité maladive.

Les petites rentes provenant de la succession de son père diminuaient chaque année, — il en avait progressivement aliéné le capital — aussi est-il réduit à demander des ressources à sa plume. Le moment était favorable. Mazarin sentait le besoin de se défendre en présence des calomnies dont on l'abreuvait ; sa mémoire avait gardé le souvenir des pamphlets signés D. B. du début de 1648, arrêtés si brusquement et sans cause connue. Fit-il appel à Cyrano ou celui-ci lui offrit-il ses services? Une chose est acquise : l'ancien frondeur devint

(1) Texte du Ms. de la Bibl. nat. ; c'est la V» des Lettres Satyriques de l'édition des Œuvres Diverses, i654.

(2) Le texte, dans l'imprimé de 1654, est tout différent. Il s'agit d'un sonnet que quelqu un montrait à Scarron en lui disant qu'il était de Cyrano, et l'auteur du Virgile travesty tourna les yeux sur l'importun, si bien que celui-ci replia son papier sans le lire. {Lettre contre Scarron, p. 100.)

Mazarin. A quel prix? On ne le saura probablement jamais; mais son factum éloquent Contre les Frondeurs (avril ou juin 1651), est un article commandé, c'est de la prose, de la bonne prose, à la ligne. Le principe d'autorité, même ce jour-là celui de l'autorité paternelle, est sacré pour Cyrano. Son indignation à l'endroit des ennemis du cardinal le sert pour accabler Scarron, l'auteur supposé de La Mazarinade (1), et cela dans des termes si odieux qu'ils déconsidèrent celui qui, les ayant pensés, a osé les écrire. Disgracié lui-même de la Nature, Cyrano avait mille raisons de se taire sur les tares physiques du malheureux Scarron.

Dassoucy nous présente le Justicier de la sorte :

« Bergerac n'estoit ni de la nature des Lapons, ni de celle des Géans. Sa teste paraissoit presque veuve de cheveux ; on les eut comptez de dix pas... Ses jambes brouillées avec sa chair, Bguroient des fuzeaux. Son œsophage pagotoit un peu. Il n'est pas vrai qu'il fut malpropre, mais il est vrai que ses souliers aimoient fort la boue ; ils ne se quittoient presque jamais. » (2)

Ce que nous savons de la vie misérable de Cyrano, de 1645 à 1650, confirmerait assez ce dernier détail.

Maintenant, qu'on compare le croquis de Dassoucy a eelui de Scarron crayonné par Cyrano :

a Peuple séditieux, accourez pour voir un spectacle digne de la Justice de Dieu ; c'est l'épouvantable Scarron qui vous est donné pour exemple, de la peine que BOuffrironl aux Enfers les Ingrats, les Traistres et les calomniateurs de leurs princes. Considérez en luy de quelles verges le Ciel chastie la Calomnie, la Sédition et la Médisance. Venez, escrivaine burlesques, voir un Hosphal tout entier dans le corps de vostre Apollon ; confessez, en regardant les Escroùelles qui le mangent, qu'il n'est pas seulement Le Malade de ht Reyne, comme il se dit, mais encore le Malade du Roy. 11 meurt chaque jour par quelque membre, <t sa langue reste la dernière, afin que ses cria vous apprennent la douleur qu'il ressent. Nous le voyez, ce a'esl pas un conte à plaisir ; depuis que je vous parle, il a peut-estre perdu le nez ou le menton. Un tel spectacle ne vous excite-t-il pas à la

(1) Suivant M. Mnnviu [Bibliographie de* Matai inades), La Mazarinade aurait paru en m ar> 1 »... 1 . Pierre Bran date la Lettre contre /es Frondemn de 1649, et il met, eu note : une grande partie de cette lettre e»l une réponse point par point aux attaque* de /." Mazarinade, de Scarron... D'ailleun, le Ms. des Lettres de la Bibl. Nat., daté de 1651, ne contient pas la Lettre contre les frondeurs.

(1) Combat de Cyrano de Bergerac avec le Singe de Brioché, au bout du l'ontffeuf (/7U4).

pénitence ? Admirez, endurcis, admirez les secrets jugemens du Très-Haut; escoutez d'une oreille de contrition cette parlante momie. Elle se plaint qu'elle n'est pas assez d'une, pour suffire à l'espace de toutes les peines qu'elle endure. Il n'est pas jusqu'aux Bienheureux qui, en punition de son impiété et de son Sacrilège, n'enseignent à la Nature de nouvelles infirmités pour l'accabler. Déjà, par leur ministère, il est accablé du mal de S. Roch, de S. Fiacre, de S. Clou, de Sainte Renne, et afin que nous comprissions par un seul mot tous les ennemis qu'il a dans le Ciel, le Ciel luy-mesme a ordonné qu'il seroit malade de Saint. »

Scarron n'était pas méchant ; pour toute vengeance il se borna dans sa comédie : Dom Japhet d'Arménie (1) à railler les variations que Cyrano faisait subir à son nom :

...Don Zapata Pascal Ou Pascal Zapata ; car il n'importe guère Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.

XV. — CYRANO ENTRE AU SERVICE DU DUC D'ARPAJON. — « LA MORT D'AGRIPPINE », « LES ŒUVRES DIVERSES », « LE PÉDANT JOUÉ ». — SA MALADIE, SA MORT.

Le secours de Mazarin fut vite épuisé ; mais, cette fois, Cyrano n'avait plus les mains vides pour chercher un Mécène ; elles étaient chargées d'une comédie : Le Pédant Joué ; d'une tragédie : La Mort d Agrippine ; d'une œuvre d'imagination philosophique et scientifique : L'Autre Monde, en deux parties : Le Voyage dans la Lune et Les Estais et Empires du Soleil; des Lettres écrites dans ses moments perdus pour rivaliser avec Balzac et d'autres petites pièces comme ses Entretiens Pointus, etc., etc.

Le bagage littéraire considérable de Cyrano de Bergerac n'apparaissait pas d'une présentation facile, à moins de s'adresser à un Mécène libertin et qui avouait L'être ; autrement, l'hommage de Y Agrippine et de L'Autre Monde était plutôt compromettant pour celui qui l'acceptait.

Les grands seigneurs vraiment libertins avaient tout autre chose en tête que d'étaler leur générosité. Cyrano dut donc se

(1) Dont Japhet d'Arménie, comédie, par M. Scarron. A Paris, chez Augustin Courbé. M. DC. LUI {1053), in-4° de 4 fT. et 136 [>i>. Le privilège est du 20 février 1653 et 1 achevé d'imprimer du 2 mai suivant. D'après M. Morillot (Scarron et le Genre Burlesque), cette comédie aurait été représentée eu 1652 avant son impression, mais ce n'est là qu'une hypothèse.

rabattre sur un noble personnage vaniteux, riche et... brave, sans plus. Il jeta, avec raison, son dévolu sur le duc d'Arpajon. Louis, vicomte, puis duc d'Arpajon, marquis de Séverac, Montclar et autres lieux, grand soldat et honnête homme au sens de ce mot au xvne siècle, d'une culture intellectuelle médiocre, se bornait à retenir les titres des ouvrages réputés qu'il n'avait pas lus, de façon à laisser quelques illusions aux écrivains. Tallemant le raille d'avoir voulu « cajoler Sarazin ».

— Ah! monsieur, lui dit-il, que j'aime vostre Printemps!

— Je ne l'ai point fait, dit Sarazin ; c'est une pièce de Montplaisir.

— Ah ! vostre Temple de la Mort est admirable !

— C'est de Habert... »

Saint-Simon l'appelle un « bonhomme ».

Ce « bonhomme » avait- fait la guerre en Turquie d'une manière si remarquable que l'Ordre de Malte lui conféra la distinction sans précédent de chevalier grand croix perpétuel et héréditaire.

Ayant été agréé du duc d'Arpajon, dans les derniers mois de 1652, Cyrano assiste en spectateur, trèselîacé d'ailleurs, aux fêles qu'il donne dans son magnifique hôtel du Marais; Loret, dans sa Muse historique, parle de la réception du 7 février 1654 :

Jeudy, quantité de bouteilles, Contenant des boissons vermeilles Firent joyeusement glouglou lin l'hôtel du duc d'Arpajou, Qui, d'une chère sans seconde Traita quantité de beau monde.

Tout y fut assez jovial, Car la comédie et le bal Qui suivirent cette abondance Divertirent fort l'assistance.

Se sentant dépaysé au milieu de ce luxe, presque exilé dans eetle atmosphère d'ordre et de respect, bien différente de celle de la modeste chambre qui avait vu l'eelosion de ses rêver ries anarehiques ou de L'ambiance des cabarets dans lesquels il avait sacrifié sa jeunesse, sa sauté et, grâce au jeu, L'héritage paternel, noire libertin hésita, jusqu'en novembre 1653, à dédierau noble duc La Mort d'Agrippine et ses (Euvres diverses.

Lorsqu'il s'y décida, Louis d'Arpajon se garda bien d'y jeter un coup d'œil, autrement il eut été marri d'avoir choisi un tel protégé. Il fit cependant grandement les choses.

La Mort d'Agrippine et les Œuvres diverses grossies du Pédant Joué, virent le jour sous la forme de deux beaux in-quarto achevés d'imprimer à quelques jours d'intervalle (1). Le premier avait un frontispice gravé dont la moitié supérieure était occupée par les armes d'Arpajon ; le second possédait les mêmes armes placées au-dessus de l'épître dédicatoire ; quelques exemplaires avaient été tirés sur grand papier. Un délicieux sonnet à Jacqueline d'Arpajon ouvrait les Œuvres diverses :

Le vol est trop hardi, que mon cœur se propose, Il veut peindre un Soleil par les dieux animé ; Un visage qu'Amour de ses mains a formé, Où des fleurs du Printemps la jeunesse est esclose.

Une bouche où respire une haleine de rose, Entre deux arcs flambans d'un corail allumé ; Un balustre de dents en perles transformé, Au devant d'un pallais où la langue repose ;

Un front où la pudeur tient son chaste séjour,

Dont la Table polie est le trosne du jour,

Un chef-d'œuvre où s'est peint l'ouvrier admirable :

Superbe, tu prétends par dessus tes efforts, L'esclat de ce visage est l'esclat adorable, De son âme qui luit au travers de son corps.

Par contre, abstention complète des amis de Cyrano : on chercherait vainement, dans les feuillets préliminaires, un distique élogieux de Le Bret, de Royer de Prades, de Tristan L'Hermite, de Chapelle !

La dédicace de La Mort d'Agrippine (2) est dans le ton habi-

(1) Le privilège de La Mort d'Agrippine est du 16 décembre 1653 et celui des Œuvres Diverse» du 30 décembre. L'acbevé d'imprimer des Œuvres Diverses est du 12 mai 1654.

(2) « Cette dédicace était empreinte d'une reconnaissance encore mieux sentie et d'un dévouement plus absolu encore (que celle des Œuvres Diverses); mais, comme elle n'a pas été réimprimée dans les éditions suivantes, on doit conclure de là que le duc d'Arpajon, qui était très pieux, fut ému du scandale que cette tragédie avait causé parmi les dévots, et qu'il demanda la suppression de la dédicace. » Cette assertion de P. Lacroix, même confirmée par Pierre Brun, est absolument fausse ; la dédicace de La Mort d'Agrippine a été reproduite dans toutes les éditions de celte tragédie, publiées soit séparément, soit dans les Œuvres Diverses (complètes).

tuel des panégyriques outrés ; celle des Œuvres Diverses, ou plutôt des Lettres, débute par un léger travestissement de la vérité :

« Ce livre ne contient presque qu'un ramas confus des premiers caprices, ou, pour mieux dire, des premières folies de ma jeunesse. J'avoue même que j'ai quelque honte de l'avouer dans un âge plus avancé. »

En réalité, la plupart desdites lettres s'échelonnaient de 1647 à 1650. Cyrano leur avait fait subir des corrections telles que, pour certaines, elles équivalaient à une refonte complète ; la forme en avait été profondément modifiée, les passages irréligieux supprimés ou atténués, les titres changés, etc., etc. On ne rencontrait plus les noms de Chapelle, de La Mothe (Le Vayer fils), ni même celui de Montfleury, Mr du Tage était métamorphosé en Mr de V... etc.

Le sort avait par trop favorisé Cyrano, La Mort d'Agrippine, représentée à l'Hôtel de Bourgogne, provoquait un scandale ; elle eut à peine quelques représentations, si on en croit ses contemporains: Tallemant (1), l'avocat Gabriel Gueret et enfin le Menagiana (2) :

«... les badauds, un jour qu'on jouoit Agrippine, avertis qu'il y avoit des endroits dangereux, les avoient tous ouïs sans émotion, lors que Séjan résolu à faire périr Tibère, qu'il regardoit déjà comme sa victime vint à dire à la fin de la scène IV, du quatrième acte :

... Frappons, voilà l'Hostie, et l'occasion presse

» Ils ne manquèrent pas de s'escrier :

» — Ah le méchant ! Ah ! l'athée ! Comme il parle du Saint-Sacrement. »

On n incrimina pas Cyrano comme athée ; on le traita simplement de fou, et ce qualificatif lui est appliqué par Tallemant, collecteur de toutes les médisances de l'époque. 6e scandale étant arrivé aux oreilles du duc d'Arpajon, il se demanda s'il n'avait pas abrité une vipère dans son hospitalière de-

(1) Un fou, nommé Cyrano, 6t une pièce de théâtre intitulée La Mort d'Agrippine, où Séjnnus disoit des choses horribles contre les dieux. La pièce était un pur galimatias. Sercy qui l'imprima, dit à Boisrobert qu'il avoit vendu 1 impression en timins de rien.

» — Je m'en étonne, dit Boisrobert.

» — Ah ! monsieur, reprit le libraire, il y a de belles impiétés. » 'Historiettes : Xaïrctét. btttU mots, réparties, contes divers.)

(2) T. II, p. 25, éd. de 1716.

meure. Un accident banal, une poutre qu'il avait heurtée ou qui lui était tombée sur la tête quelque temps auparavant (1), forçait Cyrano à garder la chambre. Le duc lui fit sentir que sa présence lui déplaisait. Sa sœur Catherine de Cyrano, prieure du couvent des Filles de la Croix, la mère Marguerite de Jésus (2), son ami Le Bret, lui trouvèrent, en juin 1654 \ un asile dans la maison de messire Tanneguy Renault des Bois Clairs, chevalier, conseiller du roi en ses conseils. Malgré les soins prodigués au malade pendant quatorze mois par son nouveau Mécène(3), son état ne fit qu'empirer. Se sentant mourir, Cyrano demanda à être transporté dans la maison que son cousin, Pierre de Cyrano, sieur de Cassan, possédait à Sannois. C'était un grand corps de logis ayant dix à douze toises de face de plain-pied, consistant en une salle basse et autres lieux, au-dessus desquels il y avait quatre chambres et antichambres de plain-pied, autres chambres et grenier (4), construit par Samuel de Cyrano, en 1633, dans un vaste terrain placé entre la rue allant de l'église à la grande route de Paris, la rue du Puits-Miville et la rue du Jardin-Regnard. Notre libertin y expira le 28 juillet 1655.

Est-ce aux suites de son accident arrivé à l'hôtel d'Arpajon que la mort de Cyrano doit être attribuée? C'est peu probable. Les blessures de la tête sont généralement mortelles à bref délai ou sans gravité. L'affection dont il a souffert, et qui l'a conduit au tombeau, après quatorze mois, a chance d'avoir été la dernière phase de sa maladie de 1645 : la syphilis s'était portée au cerveau.

(1) Les historiens Je Cyrano ont disserté à perte de vue sur cette malencontreuse poutre ; les uns, comme P. Lacroix et Jacq. Denis, atteints de ia phobie des Jésuites, ont voulu y voir un attentat contre un impie ; les autres, plus raisonnables, comme Pierre Brun, se sont rangés, après discussion, à l'hypothèse d'un vulgaire accident.

(2) Marie de Senaux mourut en odeur de sainteté, à Paris, le 7 juin 1657.

(3) « ... Mais Monsieur des Boisclairs qui jusques dans ses moindres actions n'ayant rien que d'héroïque, crut trouver en Monsieur de Bergerac une trop belle occasion de satisfaire sa générosité pour en laisser la gloire aux autres, qu'il résolut de prévenir, et qu'il prévint en efîet dans une conjoncture d'autant plus utile à son amy, que l'ennuy de sa longue captivité le menaçoit d'une prompte mort, dont une violente fièvre avoit mesme desjà commencé le triste prélude : Mais cet amy sans pair l'interrompit par un intervale de quatorze mois qu'il le garda chez luy, et il oust eu avec la gloire que méritent tant de grands soins et tant de bons traittemens qu'il luy fit, celle de luy avoir conservé la vie... » (Prr/ace de Le Bret.)

Le Bret a dédié L'Histoire comique à Messire Tanneguy Renault des Boisclairs, grand Prévost de Bourgogne et de Bresse.

(4) Cette description se lit dans le procès-verbal de saisie de cet immeuble en 1659, à la requête de plusieurs créanciers de Pierre de Cyrano, fils de Samuel II (Arch. nat., V4 1363).

Devant la mort, Cyrano a" eu l'attitude des libertins du a xvne siècle sans exception : il a fini chrétiennement (1). Voici le témoignage de Le Bret, son ami dévoué, l'éditeur de ses œuvres posthumes :

«... cette humeur si peu soucieuse de la fortune et si peu des gens du temps luy fit négliger plusieurs belles connoissances que la révérende Mère Marguerite, qui l'estimoit particulièrement, voulut luy procurer, comme s'il eust pressenty que ce qui fait le bonheur de cette vie, luy eust esté inutile pour s'asseurer celuy de l'autre. Ce fut la seule pensée qui l'occupa sur la fin de ses jours d'autant plus sérieusement que Mme de Neuvillette, cette femme toute pieuse, toute charitable, toute à son prochain, parce qu'elle est toute à Dieu, et de qui il avoit l'honneur d'estre parent du costé de la Noble Famille des Berangers, y contribua de sorte qu'enfin le libertinage dont les jeunes gens sont pour la pluspaii soupçonnez, luv parut un Monstre, pour lequel je puis témoigner qu'il eut depuis cela toute l'aversion qu'en doivent -avoir ceux qui veulent vivre chrestiennement.

« J'augurav ce grand changement quelque temps avant sa mort, de ce que luy ayant, un jour, reproché la mélancolie qu'il témoignoit dans Les lieux où il avoit accoustumé de dire les meilleures et les plus plaisantes choses, il me répondit que c'estoit à cause que commençant à connoistre le monde, il s'en désabusoit ; et qu'enfin, il se trouvoit dans un estât où il prévoyoit que dans peu la fin de sa vie seroit la fin de ses disgrâces ; mais qu'en vérité son plus grand déplaisir estoit, de ne l'avoir pas mieux employée.

» — Jam juvenem vides, me dit-il, instct cum serior œtas [Mserentrm stultos prxieriisse dies. Et, en vérité, adjousta-t-il, je croy que Tibulle prophétisoit de raoy, quand il parloit de la sorte ; car personne n'eut jamais tant de regret que j'en ay de tant de beaux jours passez si inutilement. »

(1) La fin chrétienne d'un libertin est un véritable cauchemar pour les librespenseurs et les libres-penseuses. Pour y échapper, M"" Quivogne de Montifaud a analysé, avec une sagacité toute féminine, les conditions dans lesquelles serait mort Cyrano (feu Paul Lacroix en eût tressailli d'aise) : « Ses derniers ouTraga* tnii-nt retouchés de sa main, lorsque ses souffrances taisaient trêve ; mais l'un disparut : L'Histoire de l'Étincelle, et tout fait croire que la mère Marguerite de Jésus et la baronne de Neuvillette, ses parentes, acharnées à sa conversion, ne furent pas étrangères à la disparition du manuscrit : l'une et l'autre s'étaient jure" «le rflnuir et surveillaient activement le lit de Cyrano. La baronne de Neuvillette, que l'auteur du Voyage à la Lune estimoit particulièrement, >< avoit i\rs poils au menton, toute jeune qu'elle étoit, mais en telle quantité et si hideux qu'ils pouvaient la faire passer pour une personne monstrueuse ». Il est difficile que la persuasion puisse avoir quelque action sur une semblable personne. Cyrano l'eut jiréférée sans doute à l'époque "ù. ■elon son historien, le R. P. Cyprien, religieux carme déchaussé, « la douceur des parfums, les attrait! de la vue, la mollesse des vestemens »... lui avaient permis de recommander souvent Cyrano à quelques hommes influents. Elle venait donc réclamer le prix de ses services... »

Nous en avons une autre preuve dans des actes qui excluent la discussion, à moins d'ergoter. Pourquoi l'Eglise aurait-elle masqué la vérité ? La notoriété de Cyrano n'était pas telle qu'on se soit préoccupé par avance de sa fin chrétienne ou non ! S'il avait refusé le concours du prêtre, son cousin, Pierre de Cyrano, n'aurait appelé un confesseur que quand le malade eut été privé de connaissance. Dans ce cas, le curé de campagne qui l'a assisté se serait évité la peine de préciser que son paroissien était «passe de vie à trépas « en bon chrétien ».

Voici le certificat du curé de Sannois :

« Je, soubzsigné, prebstre, curé de Centnoix, proche Argenteuil, certifie à qui il appartiendra que le mercredy vingt-huictiesme juillet, jour et feste de saincte Anne (t), l'an mil six cents cinquante-cinq, est deceddé en bon chrestien Savinian de Cyrano, escuier, sie.n de Bergerac, fils de deffunct Abel de Cyrano, escuier, seigneur de Mauvières près Chevreuse, et de damoiselle Esperence Bélanger sa femme, et le lendemain, vingtneufiesme du mesme mois et an a esté inhumé en l'église du dit Centnoix. Délivré le présent certificat le trentiesme jour de juillet mil six cents cinquante cinq. (Signé) : Cochon. »

Et l'extrait des registres de cette commune :

« Le mercredy vingt-huitiesme de juillet mil six cents cinquante-cinq, est décédé Savinien de Cyrano, escuier, sieur de Bergerac, filz de defifund Abel de Cyrano, escuier, seigneur de Mauvières près Cheuvreuse, et de damoiselle Espérance Bélanger sa femme et le lendemain vingt neufviesme du mesme mois et an a esté inhumé en l'église de ce lieu. » (2).

Cyrano laissait son petit, très petit héritage à son frère Abel, sieur de Mauvières, ainsi qu'il résulte de la déclaration de Pierre II de Cyrano, sieur de Cassan :

« Je, soubzsigné, Pierre de Cyrano, conseiller du roi et trésorier gênerai des offrandes, aumosnes et dévotions de Sa Majesté, demeurant à Paris, rue des Prouvelles (ProuvairesJ, paroisse Saint-Eustache, certiffie à tous qu'il appartiendra que Savinian de Cyrano, escuyer, sieur de Bergerac, mon cousin germain, est décédé en ma maison du village de Sanois, près Argenteuil, le jour, et ainsy qu'il est porté ci-dessus, et

(1) Il y a là une légère erreur. Sainte Anne était commémorée le 26 juillet.

(2) M. Jean Lemoine a détruit la légende des restes de Cyrano, inhumés dans le monastère des Filles de la Croix de la rue de Charonne. C'est son frère Abel qui y fut enterré et qui légua à ce monastère quarante-cinq livres de rente rachetables par neuf cents livres pour une messe basse dite à son intention, chaque semaine et à perpétuité. (Supplément littéraire du Figaro, 12 avril 1913.)

enterré en l'églize dudit lieu, et que Abel de Cyrano, eseuier, sieur de Mauvières, son frère, est son seul et unique héritier. Fait audit village de Santnois le susdit jour, trentiesme jour de juillet rail six cens cinquantecinq pour servir et valloir audit sieur de Mauvières ainsy que de raison. Signé : de Cyrano. »

Nous avons dit « son très petit héritage », parce que Abel avait dû, de ses propres deniers et pour éviter des poursuites judiciaires, désintéresser, l'année même qui précéda la mort de Cyrano, plusieurs créanciers récalcitrants de son frère !

Maintenant que nous connaissons la vie de Cyrano, faut-il accepter comme exact, sur son intellectualité, le témoignage (l'un contemporain qui a vécu intimement avec lui pendant plusieurs années et qui a été souvent cité dans sa biographie : Ch. Coypeau Dassoucy ?

Nous laissons au lecteur le soin d'en jnger, après avoit lu les « Œuvres » de Cyrano.

Aux yeux de Dassoucy, notre libertin est à classer, avec Chapelle, dans la catégorie des faux athées du xvn* siècle :

i Pour des faux athées, j'en peux discourir, parce que j'ay eu de longues habitudes avec eux, dont j'ay retiré d'autant plus d'utilité que j'ay eu plus de loisir d'observer leur vie, et d'envisager leur erreur. Ce sont des hommes fort débauchez et fort médians, plongez dans toutes sortes d'ordures, et addonnez à toute- sortes de vices les plus abominables. Ce sont des Esprits adustes (T. des imaginations chaudes et fortes, mais vicieuses, esprits déliez, mais détraquez et tendans à la folie, gens de peu de capacité et raisonnant mal, non seulement de toutes les choses célestes, mais de toutes les affaires du monde. Ceux-cy ont esté premièrement médians, et puis Athées ; et voyant enfin que les outrages qu'ils ont faits à Dieu et à la Nature, sont montez à un tel excez, qu'ils ne peuvent rien espérer de sa miséricorde, et tout craindre de sa justice, ils se font de l'athéisme un rempart contre sa sévérité ; et comme un Gouverneur de place coupable de plusieurs crimes de lèze-Majesté se rebelle, et prend les armes contre son Roy, ils se rebellent contre leur Maistre, et prennent les nines contre Dieu, pour essayer de l'anéantir el le détruire, le renient, et font semblant de le méconnoistre et luy tournent le dos, pour ne point voir le visage de leur juge irrité ; et pour montrer que cela est véritable, c'est que, bien qu'ils fassent tout leur pouvoir pour l'oublier, ils n'en peuvent venir à bout. Ils ne parlent quasi jamais d'autre chose en compa-

(1) Brûlés.

gnie que de Dieu. Quand ils sont de belle humeur, ils en font leur bouffon, et luy font dire et faire mille singeries ; et dans leurs disgrâces, ils luy disent toutes les injures, et luy chantent toutes les pouilles que la colère peut faire dire aux plus méchans de tous les hommes ; de sorte que, blasphémant sur la terTe comme les Diables font en Enfer, on peut dire plùtost que ce sont des Démons, ennemis de Dieu et de sa gloire, que des hommes ignorans de son estre et de son pouvoir. Ceux-cy sont tout au contraire des autres (les vrais Athées) car, au lieu que les autres ont perdu la connoissance de Dieu pour l'avoir voulu trop connoistre, et le rechercher avec trop de curiosité, ceux-cy l'ont perdue, en le fuyant de tout leur pouvoir, et en recherchant tous les moyens de le méconnoistre. Les autres ont perdu les yeux à force de les ouvrir à sa splendeur ; et ceux-cy à force de les fermer à sa lumière. Les autres ne blasphèment point contre luy, parce qu'ils auroient honte de s'en prendre à ce qui, dans leur imagination, ne passe que pour une chimère ; et ceux-cy crachen1 incessamment contre son image, le défigurent et le scandalisent en tous lieux. Les autres se tiennent clos et couverts, par ce qu'ils sçavent bien que l'athéisme n'est pas une qualité pour se faire aimer du monde ; et ceux-cy, tout au contraire, sont si insensés qu'il n'est rien qu'ils ne fassent pour se faire connoistre. Ils veulent estre montrez au doigt par les rues, et ne sont pas bien aises si les Lacquais qui les suivent et qui les servent, ne sont encore témoins de leur impiété, sur laquelle ils fondent toute leur gloire ; et sans laquelle ils ne croyent pas qu'un homme soit digne de paroistre, ny d'estre admis au nombre des Esprits forts. Les autres sont intrépides aux approches de la mort, parce qu'ils la regardent comme la fin des misères humaines, et qu'ils ne croient d'autre vie ; et ceux-cy, tout au contraire, à l'aspect de son visage effroyable, tremblent comme des coquins, et mouillent tous leurs draps de sueur, pource qu'ils appréhendent une autre vie. Les autres font gloire de mourir comme ils ont vécu ; ceux-cy, tout au contraire, retournent à leur Maistre, mettent bas les armes, luy font amende honorable, et s'abandonnent à la miséricorde de leur Juge ; mais il ne fait pas à tous la raesrae grâce : car la pluspart ou tombent en délire, ou finissent par quelque mort extravagante. J'en ay connu un qui se rompit le col dans une cave ; un autre qui se jeta par les fenestres, et les deux autres que j'ay les plus fréquentez, et qui m'ont fait un honneur que je ne méritois pas, m'immortalisant dans leurs écrits, l'un est mort fol, et je prie Dieu que l'autre meure plus sage. Le premier estoit un homme dont je puis bien parler, puisque je l'ay nourry longtemps ; il avoit l imagination si forte, qu'il n'y a rien de si ridicule ny de si extravagant dont il ne se fist une très constante vérité ; et n estoit pas content d'en estre entièrement persuadé si les autres n'en estoient encores persuadez comme luy-même : Il vouloit qu'on crût que chaque étoille estoit un Monde, et qu'outre ceux-là il y en avoit encores une infinité d'autres, et qu'il y avoit plusieurs Soleils ; et quoy que je lui donnasse à manger, il m'auroit'querelé, et ne se seroit pas soucié de

rompre avec moy, si Je ne luy eusse accordé qu'il y avoit un Monde dans la Lune. L'autre (Chapelle) estoit un esprit très délié, et des plus gaîans de nostre Siècle. Il avoit succé l'erreur avec le lait auprès d'un grand philosophe. Athée parfait et accomply (Gassendi), mais qui en avoit fait un mauvais disciple. Celui-cy ne reconnaissoit rien au-dessus de la Nature, attribuoit tout au hazard, et avoit des pensées admirables, qu'il disoit estre plus claires que le jour, mais il falloit alors que je fusse bien aimé de Dieu, puisqu'il m'a toujours fait la grâce de n'y rien comprendre. Il m'asseuroit que le Monde estoit fait d'atomes, et pour le prouver, il m'apportoit des raisons si bouruës et si extravagantes, que si Epicure n'en avait point de meilleures, il falloit que ce fut un esprit bien extravagant et bien bouru... » (1)

Quelque opinion qu'on ait du caractère et des mœurs de Dassoucy, on doit reconnaître qu'il s'y connaissait en libertins et en libertinage !

(1) Les Pensées de M. Dassoucy dans le S. Office de Rome, dédiées à la Reyne. Paris, de l'Imprimerie d'Ant. de Paffté, rue du Petit-Pont, proche le Chastelet, au Chaudron. M.DC.LXXII (1672), in-12

Plus d'une année s'était écoulée depuis la mort de Cyrano, quand son ami Henry Le Bret, dans l'intention de satisfaire aux dernières volontés du libertin « qui l'avait chargé de ce soin », sollicita un privilège pour la publication de L'Histoire Comique, titre fantaisiste sous lequel il présentait la première partie de L'Autre Monde. On sait qu'une fraction des manuscrits de Cyrano avait été dérobée, ou plutôt perdue, au moment où le malade quittait l'hôtel d'Arpajon ; mais Le Voyage dans la Lune (ou plutôt Les Estats et Empires de la Lune,) était heureusement sauvé, peut-être grâce aux copies qui en avaient été faites. Le Bret, à la veille d'entrer dans les ordres et professant des idées religieuses diamétralement opposées à celles de Cyrano, se trouvait en face d'une situation délicate : Devait-il mettre au jour une œuvre nettement hostile à la religion chrétienne, pouvant entraîner des poursuites contre l'éditeur, ou devait-il, au contraire, la détruire ? Le Bret solutionna « ce cas de conscience » en omettant les passages par trop osés des Estats et Empires de la Lune et en indiquant par des points le commencement des suppressions. Amputé de la sorte, le testament philosophique et scientifique de Cyrano, travesti en Histoire Comique, perdait toute importance. Il fut achevé d'imprimer le 29 mars 1657 et mis en vente chez les libraires dans le courant du mois d'avril(l). Reconnaissons-le : l'ouvrage, sans passer complètement inaperçu, n'obtint qu'un demi-succès, une seconde édition suivit deux années après.

Les Lettres des Œuvres Diverses de 1654, parues du vivant de Cyrano, avaient eu un certain retentissement à L'étranger ; leur style alambiqué séduisit un anglais, qui en donna à Londres en 1658 une adaptation sous le titre : Satyrical characters and

(1) Cette édition est précédée d'une Préface dans laquelle Le Bret retrace la vie de Cyrano, elle ne cadre guère avec les documents authentiques que nous avons mis en lumière, c'est l'oraison funèbre de son ami et j>as autre chose.

Page 1