‹ Cyrano de BergeracChapitre 33 sur 36 · CVI HISTOIRE POSTHUME · texte numérisé non relu

CVI HISTOIRE POSTHUME

des inscriptions de noblesse, à trois mille livres d'amende, et le mercredi 7 novembre 1707, dans l'église Notre-Dame de Paris, le suisse arrête son neveu Pierre de Cyrano, fils de son frère Abel, pour « exhibitionnisme » ! Ce mot ne s'employait pas dans la langue médicale du temps ; mais la chose précède toujours le mot (1). A la décharge de ce malheureux, disons qu'il invoque, pour excuser sa turpitude, le vin, l'eau-de-vie et la fainéantise.

C'est Marc René Le Voyer de Paulmy, lieutenant de police de la Ville et vicomte de Paris, qui procède à l'interrogatoire de l'inculpé, le jeudi 6 octobre 1707, dans une des salles du château de la Bastille, et lui pose les questions suivantes où il est question de son oncle :

« S'il estoit parent ou allié de Cyrano de Bergerac.

» A dit que Cyrano de Bergerac estoit son oncle, et que ses ouvrages ont esté dédiez par le sieur Le Bret (qui les a recueillys et fait imprimer) à Abel Cyrano de Mauvières, père de lui respondant.

» S'il sçait ce que c'est que les ouvrages de Cyrano de Bergerac qu'il dit estre son oncle.

» A dit que ces ouvrages sont, entre autres choses : Agrippine, tragédie ; des lettres satyriques et amoureuses ; Les Etatz de l Empire de la Lune et du Soleil et la comédie du Pédant Joué »(2).

Pierre de Cyrano sortit de la Bastille le 19 octobre 1707, pour être transféré dans un autre lieu de détention où il a dû finir ses jours.

Vingt-neuf ans se passent, et il semble bien que Cyrano est oublié. Cependant, il a l'honneur de figurer, en 1736, dans le tome xxxvi des Mémoires pour servir à l'Histoire des Hommes Illustres dans la République des Lettres du P. Nicéron, barnabite. Faut-il attribuer à cette notice la nouvelle édition de ses Œuvres de 1741, en trois volumes, imprimée à Paris (?) et publiée

(1) Introduction de MM. G. Capon et R. Yve-Plessis aux Lettres d'amour publiées d'après le manuscrit de la Bibl. Nat., 1905.

(2) « Interrogatoire de l'ordre du roy, fait par nous, Marc René de Voyer de Paulmy, chevalier, marquis d'Argenson, conseiller du roy en ses conseils, maitre des requestes ordinaire de son hostel, lieutenant général de la police de la ville, préToté et vicomte de Paris, au nommé Cyrano, prisonnier de l'ordre de Sa Majesté, au chaateau de la Bastille, ayant avec nous, Nicolas Guillaume de La Porte, l'un de nos secrétaires, greffier par nous pris d'office, auquel nous avons fait faire le serment au cas requis. (Dossierf/10572 des Archives de la Bastille, bibliothèque de l'Arsenal.) On trouvera la copie des pièces de ce dossier aux Pièces Justificatives qui suivent cette notice biographique.

sous la rubrique supposée d'Amsterdam et que, vingt ans après, on cherchait encore à écouler en rajeunissant les titres ?

Un philosophe amateur, Benoît, de Maillet, diplomate et voyageur, ayant eu une vision (1) crut qu'il était appelé à révéler aux hommes l'origine du monde ; il porta toutes ses méditations sur ce sujet. Le résultat fut son Teltiamed (anagramme de Maillet), ou Entretiens d'un Philosophe Indien avec un Missionnaire François. Maillet dédia son livre à Cyrano de Bergerac. Quelque doute avait-il surgi un matin dans son esprit sur sa mission ? On serait tenté de le penser ; il considère notre Parisien comme un extravagant qui lui avait montré le chemin à suivre. Maillet mourut en 1738, sans avoir mis au jour Telliamed; un ami, J.-A. Guers, se chargea de sa publication sous la rubrique Amsterdam, 17k8; une seconde édition augmentée, due à Le Mascrier, est de 1755.

Voici cette curieuse épître dédicatoire ;

« A l'illustre Cyrano de Bergerac, auteur des Voyages Imaginaires dans le Soleil et dans la Lune.

» C'est à vous, Illustre Cyrano, que j'adresse mon ouvrage : Puis-je choisir un plus digne Protecteur de toutes les folies qu'il renferme ? Il est vrai qu'entre vos extravagances et les siennes, il y a aussi peu de rapport qu'entre le feu et l'eau ; et qu'il se trouve autant de distance entre les unes et les autres, qu'il y en a de la Terre au Ciel. N'importe : Cette petite différence ne doit point vous empêcher d'accepter l'hommage que je vous en fais. Extravaguer pour extravaguer, on peut extravaguer dans la Mer comme dans le Soleil ou dans la Lune. Je n'en veux pour témoins que tous les philosophes qui nous ont suivis ou précédés : y en a-t-il un seul qui, sur le flux et le reflux de l'Océan, n'ait bâti quelque sistême aussi fabuleux que le mien, et aussi ridicule que le vôtre ?

» C'est cette conformité de génie et d'idées qui m'a enhardi à jetter

(1) «... Il étoit tombé malade; et, au milieu des ardeurs brûlantes d'une fièvre qui le consumoit, accompagnée d'un violent transport qui lui ôtoit toute connaissance, il attendoit la mort à laquelle les médecins l'avoient condamné, lorsqu'il vit, dit-il, entrer dans sa chambre un jeune homme d'une très belle figure, habillé de blanc, qui s'étant approché de son lit et, l'ayant touché, lui dit de prendre courage, l'assurant qu'il ne mourroit point de cette maladie, qu'il vivroit jusqu'à un certain Age, et qu'il étoit destiné à de grandes choses. En m'écrivant ceci, M. de Maillet ajoutait qu'aussitôt que cette vision eut disparu, il se réveilla comme d'un profond sommeil, et que les médecins étant entrés un moment après, le trouvèrent absolument sans fièvre... Ce que je puis assurer d'après lui, est que la prédiction qu'on lui avoit faite des grandes choses auxquelles il étoit destiné, et qui n'existoit sans doute que dans son imagination, fit tant d'impression sur son esprit, qu'il la crut très réelle, et ne balança point à l'expliquer en faveur de son système, dont il estoit destiné, à ce qu'il pensoit, à démontrer la vérité de manière à ne laisser aucun doute... »

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