CHAPITRE XII r
l'alphabet grec que nous n'avons pas besoin de traduire. Il termine en disant :
a Si vous demandez aux savants Slaves : Qui vous a » fait vos lettres ou traduit vos livres sacrés ? Ils savent » tous et répondent : Saint Constantin, le philosophe, » surnommé Cyrille. C'est lui qui a établi les lettres et » traduit les livres saints avec Méthode son frère. Car » il y a encore des gens en vie qui les ont vus. Et si )) vous demandez en quel temps ? Alors ils le savent » et disent : Au temps de Michel, empereur grec ; de » Boris, prince de Bulgarie; de Rastiz, prince de Mo- » ravie et de Kocel, prince du Balaton, en l'année de » la création 6363 » (c'est-à-dire 855, suivant les uns, et 863, suivant les autres).
Ce texte est précis. L'alphabet que désigne Chrabr peut-il être autre chose que cet alphabet gréco-slave auquel la tradition assigne depuis des siècles le nom de Cyrilliça? Cette tradition, ce texte s'accordent parfaitement avec la marche naturelle des choses, telle que nous pouvons la concevoir.
Cyrille possédait à fond le grec et les langues orientales : or, c'est à ces dernières que sont empruntés les caractères qu'il a dû ajouter à l'alphabet grec. Le j slave rappelle le j arménien ; le ^, le tso arménien ; le b slave, le b phénicien ; le c/i, lechaïn des langues sémitiques, etc.
Cyrille était donc resté pendant plusieurs siècles en possession de l'alphabet qui porte son nom. Mais depuis quelques années de graves contestations se sont élevées dans le monde slave au sujet de cet autre alpha-
bet dont nous avons déjà parlé et qu'on appelle la glagoliça (1). Les uns prétendent que c'est la glagoliça et non la Cyrilliça qui a été inventée par Cyrille : les autres se contentent d'affirmer que la glagoliça est plus ancienne que la Cyrilliça : cette thèse admise, Cyrille perdrait la gloire d'avoir inventé le premier alphabet slave.
Disons d'abord en quelques mots ce que c'est que la glagoliça.
L'alphabet glagolitique, au premier abord, diffère essentiellement de l'alphabet cyrillique : je dis au premier abord ; car il me semble découvrir entre les deux alphabets des ressemblances auxquelles on n'a peutêtre pas assez songé jusqu'ici. Les caractères grecs
(I) Le nom de la cyrilliça n'apparaît dans lee livres que vers le xvic siècle ; on le trouve bien dans quelques manuscrits antérieurs, mais son application à l'alphabet giéco-slave ne semble pas évidente aux défenseurs de la glagoliça.
Le nom de la glagoliça appai-aît à la même époque dans les livres imprimés àTubingen et ailleurs par les protestants croates. Jusquelà l'alphabet glagolitique porte les citations suivantes : Abecenarium bidgaricnm (manuscrit de la bibliothèque impériale xn' siècle à Paris, n" 2340) ; Littera spccialis a sando Uycronimo reporta (Innocent H, 1248); Alphabetum Sdavorum, et le plus son\ eni Litterœ croaticœ (Raczki, p. 62).
On a proposé du mot glagolitique diverses étymologies dont voici les principales : l" Glagol signifie en slave soii. cpwvri; ce serait donc le nom donné à l'alphabet phoné^itjue, par opposition à falphabet idéographique. — 2« Le mot glagola [dixit] revient fréquemment dans les évangiles : In hoc tempore dixit Jésus : U ono même glagola Isous; d'où le nom donné à un alphabet employé surtout dans la httérature sacrée. — 3° Enfin, g/ago/a étant synonyme du mot slovo, parole (d'où vient slave), on y a vu un nom de guerre donné à l'alphabet slave pour le soustraire aux persécutions de ses ennemis.