CHAPITRE PREMIER
Bautzen, chez les Serbes de Lusace, s'élèvent deux montagnes, dont l'une s'appelle Belhoh (le dieu blanc) et l'autre Cernyhoh (le dieu noir). Nulle part, du reste, on ne trouve la trace d'un dieu noir particulier ; les chroniqueurs n'eussent pas manqué de nous en indiquer les temples ou de nous en exposer le culte, s'il eût existé. Le dieu noir n'était pas, croyons-nous, un dieu spécial, mais une forme, un aspect de la divinité. Tel dieu était blanc ou noir, suivant l'heur ou le malheur des temps.
La rehgion des Slaves se bornait en somme à un culte plus ou moins symbolique des forces de la nature, telles que le soleil, la vie universelle, etc. Elle ne s'était précisée que chez les peuples auxquels les exigences de leur situation imposaient une rigoureuse organisation militaire et sociale , chez les Slaves de la Baltique comme chez ceux de la Russie.
Ce n'est qu'après l'arrivée des Varègues que les noms de divinités distinctes apparaissent en Russie.
L'idée de bâtir des temples n'était venue qu'aux habitants des villes. Le peuple des campagnes se faisait des dieux à moins do frais : il donnait à sa demeure des dieux protecteurs, comme les pénates des Latins (1). Il peuplait ses bois, ses collines d'êtres mystérieux, de nymphes capricieuses dont le nom et le souvenir se conservent encore dans les légendes du paysan slave. On sait quel rôle joue la Vila dans la poésie serbe, la Rousalka dans celle de l'Ukraine. Ce sont les
(1) Chants héroïques ^ p. 62 ; Cas. ces. muséum^ 18G3, p. 264.
nymphes dont Helmold et Procope font mention (1).
Le bois, la montagne elle-même devenaient sacrés. Dans ce vague naturalisme, le peuple confondait presque le Dieu avec l'arbre ou le rocher, objets de son culte. Encore aujourd'hui, sur les bords de la Baltique, beaucoup de noms de villages commencent par Svat ou Svant (saint). L'habitude de sacrifier sur les hauteurs, mentionnée dans les poèmes tchèques du Kralodvorsky Rukopis, où la mythologie slave apparaît dans un vague poétique, rappelle le culte du soleil. Certains oiseaux, le hibou, l'épervier avaient un caractère mystérieux et sacré (2).
L'importance des prêtres était proportionnée au développement de la religion publique et de l'organisation nationale. Chez les Slaves de la Baltique, par exemple, le respect du prêtre, dit Helmold, était plus grand que celui du prince (3).
Les nombreux rites de la reUgion exigeaient chez ces peuples une science spéciale et les prêtres qui la possédaient formaient une caste dans l'État. — La religion était en quelque sorte le palladium et le lien de la nationalité slave en butte aux attaques perpétuelles de leurs voisins, Germains ou Scandinaves. Ceci nous explique pourquoi le christianisme eut tant de
(1) SsGouai u.evTcl x.cù Troxap-ou; te xai vui^-^a;. Proc, III, 14 ; Heim., 1, 84; Cf. Thitmar, vi, 17, 26..., vu, 52. — Voyez, dans les Chants héroïques des Slaves de Bohème, les poèmes de Zaboï, Cestmir et Vlasiav, Zbyhon.
(2) Voyez même volume, 'pas.
(3) Helm., ii, 12, 1, .36 : « Major flaminis quam régis apud ipsos est veneratio. »