CHAPITRE PREMIER
Les Slaves avaient-ils une notion quelconque de l'immortalité de l'âme ? Les témoignages positifs nous font défaut sur ce point important. Nous savons qu'ils avaient un grand respect pour leurs morts (1). Ils les brûlaient ou les enterraient dans les bois. Le premier mode de sépulture semble avoir été surtout en usage chez les Slaves de la Baltique, dans le pays desquels on a trouvé un grand nombre d'urnes funéraires. En Russie, on célébrait en l'honneur des morts un banquet nommé tryzna (2). Chez les Vindes, les femmes se brûlaient, comme les veuves indiennes, sur le bûcher de leurs maris (3). On portait sur les tombes du blé, des graines de hn, ce qui suppose la notion d'une vie postérieure. Cette coutume subsista longtemps dans le Hanovre (4). On la rencontre encore en Galicie. Suivant Cosmas, on faisait des sacrifices en Bohême ob anhnarum pausationem. L'expression du chroniqueur est toute chrétienne ; mais elle repose sans doute sur une donnée païenne. Enfin les poèmes tchèques nous représentent l'âme s'envolant des lèvres du héros blessé mortellement, et allant voltiger d'arbre en arbre sans trouver de repos jusqu'au moment où le corps sera
(li'icr païen des Slaves. Cet ouvrage, fort intéressant, est un recueil (le toutes les traditions païennes quisubsistent encore chez les Slaves. — Soloviev, Hist. de Russie (en russe), 1. 1.
(i) S. Bonif., ép. 12^ Ekkhardi chronicon, Pcrtz, vnr, 26i. — Cosmas, m, \.
(2j Nestor, 2i«s
(3) S. Bonif., Bibl. patr., tom. xni,,p.77. Lugdunun, 1671.
(4) Hannoverischen gelehrten Anzeigcn \on lahr,, 1751 , p. 10 et (1.
brûlé (1). Tous ces détails réunis nous prouvent que les Slaves n'étaient pas étrangers à la notion d'une autre vie.
Telle est, en résumé, l'idée que l'histoire, la poésie et la tradition nous donnent de la Slavie primitive. Par leurs mœurs, par leur religion poétique et simple, par leur constitution patriarcale, les Slaves étaient évidemment, plus que toute autre race, prédisposés à l'avénement du christianisme. Avec un culte propre à satisfaire leur imagination, il venait leur apporter la solution de ces grands problèmes de l'unité divine, de l'origine du mal , de l'immortalité de l'âme , dont ils avaient conscience et que leurs mythes naïfs avaient essayé de résoudre ; mais ils ne pouvaient admettre la rehgion nouvelle que comme un bienfait désintéressé , et non pas comme un instrument de conquête ou de propagande aux mains de leurs ennemis. Le christianisme eut la plus grande peine à s'établir chez les Slaves de la Baltique , prévenus d'avance contre toute innovation étrangère, et, par haine de l'Allemand, attachés d'un farouche amour au culte de leurs ancêtres. Il s'introduisit , au contraire, sans rencontrer de résistance (à condition toutefois de prendre une forme slave) chez les Moraves, les Tchèques, les Polonais, les Russes, les Serbes et les Bulgares. Nous verrons bientôt comment de la Moravie, grâce à Cyrille et à Méthode, il rayonna sur le monde slave tout entier.
{{) Chants héroïques, p. 74, et la note, p. 89. Quelque chose d'analogue se retrouve dans les chansons moraves. Cosmas , 1. ni, 4, — Voyez aussi f Alexandréide Bohême, Vybor Ceske lit. 163.