CHAPITRE II
Je tiens à le déclarer hautement : il est très-juste de dire que la Russie n'est pas un État purement slave , et qu'il ne faut pas juger d'après elle les tendances de la race slave : les historiens russes l'avouent eux-mêmes , et s'ils l'ont nié jadis par un ridicule amourpropre national dans un temps où l'on croyait à la noblesse des races comme à celle des familles , ils déclarent aujourd'hui franchement que la nation russe est en partie finnoise d'origine, et qu'elle a reçu de Kiev sa langue aussi bien que sa rehgion.
Kiev, voilà le berceau de la civilisation russe ; et si cette civilisation est restée inférieure à celle du reste de l'Europe, la faute en est aux influences venues de Byzance , aux invasions des Tartares , à la situation spéciale de la Russie placée sur la frontière du monde touranien.
On me pardonnera cette digression. Je tenais à dire pourquoi je n'adopte pas une théorie récente, et qui tendrait à vouloir ôter à la Russie et le nom de peuple slave et celui de puissance européenne.
Il existe , du reste , dans la Russie deux groupes slaves assez différents qu'il importe de distinguer : lo le groupe malo-russien (petit-russe) qui s'étend sur les goubernies orientales jusqu'à la mer Noire en pénétrant la GaUcie ; 2" le groupe bialo-russien (russe blanc) qui occupe la plus grande partie des provinces deMohilev, deMensk,de Witepsk, de Grodno et de Vilna. Les langues bialo-russe et malo-russe forment en quelque sorte l'intermédiaire entre le polonais et le russe. Ces deux langues se rapprochent du polonais
par le vocabulaire , du russe par la phonétique. Soumis tour à tour à l'influence de la Russie et de la Pologne, les éléments malo et bialo-russien n'ont jamais pu se développer librement. C'est de la Malo- Russie qu'est partie la grande Russie qui l'absorbe aujourd'hui dans l'immense unité de l'empire. Il est néanmoins important de signaler en passant l'existence de ces deux groupes, où parfois encore aujourd'hui se manifestent des tendances à l'autonomie.
D'après les statistiques les plus récentes, les peuples qui parlent la langue slave en Russie se décomposeraient ainsi :
Grands-Russes , 34,000,000
Malo-Russes , 12,000,000
Bialo-Russes , 4,000,000
Comme on le voit , le chiffre des Bialo et Malo-Russes est encore fort considérable, et il est à regretter, dans l'intérêt de l'équilibre européen, que les Ruthènes (comme on les appelle encore) n'aient pu arriver à former un état intermédiaire entre la Pologne et la Russie.
Le seul État slave qui après la Russie joue un rôle pohtique en Europe est la petite principauté de Serbie : cette principauté n'est qu'un fragment du groupe jow^oslave répandu dans le sud-ouest de l'empire d'Autriche et la partie septentrionale de l'empire ottoman.
On peut subdiviser les Jougo-Slaves en quatre groupes secondaires.
1^ Groupe serbo-croate comprenant la Serbie actuelle,