CHAPITRE III
régions ne portaient pas encore le nom de Russes ; d'après Nestor, ils ne l'ont pris qu'en 862. Rien ne prouve qu'ils aient eu des traductions de l'évangile, ni même qu'ils aient su écrire. Leur langue , en tout cas, devait peu différer du slave que parlait Cyrille.
Un savant russe, M. Hilferding, dans ses lettres sur Cyrille et Méthode, explique ce passage dans un sens allégorique. Suivant lui, ce Russe que rencontre Cyrille, c'est le peuple slave soumis aux Khazares, auquel il donne les premières notions du christianisme. Cette explication n'a rien d'invraisemblable; mais l'histoire n'a gardé aucune trace de cet apostolat. Le patriarche Photius déclare, il est vrai, dans une circulaire citée par M. Hilferding, qu'un évêque fut envoyé en Russie et que le christianisme s'établit dans ce pays. D'autre part, une légende grecque, dont il est question dans notre Introduction, relate que l'empereur Basile le Macédonien envoya en Russie un archiérée assisté de deux hommes vertueux et savants, Cyrille et Athanase (Méthode?), qui inventèrent pour les Russes l'alphabet connu sous le nom de cyrilhque. Je ne suivrai pas M. Hilferding dans les hypothèses où son patriotisme l'engage sur la foi de ces documents. Il en est une qui me paraît assez vraisemblable. Elle veut que les Russes dontilestici question aient été des Goths(l). Les peuples germaniques, comme on sait, possédaient depuis quatre siècles la traduction d'Ulphilas. Il serait
(i ) Il y avait au ix<= siècle des Gf)ths au bord de la mer Noire. (Voyez Ann. Bert. ad an. 830. ap. Peilz. Codron,,éd. Bonn. 138.)
possible que Cyrille ait employé ses loisirs à lire cette traduction et à apprendre la langue gothique.
On ne peut préciser la date de ce voyage. Une ancienne légende russe citée par Schafarik (Rev. du mus. de Prague de 1846) le place en 860. Cette date est peut-être un peu tardive ; mais on pourrait l'admettre à la rigueur.
Pendant leur séjour à Cherson, les deux frères firent une découverte plus authentique , ou qui, du moins , s'appuie sur un plus grand nombre de témoignages : celle des reliques du pape saint Clément. Saint Clément, comme on sait, fut l'un des premiers pontifes de Rome (1). Il avait, suivant la tradition, prêché dans la Péninsule hellénique (2). Exilé dans la Chersonèse par Trajan, il continua ses prédications malgré la défense de l'empereur et fut précipité dans la mer. Des chrétiens recueillirent son corps et le conservèrent. Mais on ignorait ce qu'était devenue cette relique depuis les invasions des barbares (3). Constantin, après les recherches les plus minutieuses , fut assez heureux pour découvrir les restes , ou du moins ce que l'on croyait être les restes du martyr ; il les déposa dans l'église de Cherson.
(î) S. Irc7îée contre les hérésies, i. m, ch. m. — Origène. de Vriti' cipiis, \. 11, c. 111, n" G. — Vie de S. Clément par Hesychius. — On comprend qi e je ne veux pas discuter la question do l'authenticité de ces reliques.
(2) Orig.,éd.Car.etVinc de la Rue. Paris 1733-1739, vol. v, p. 50, app. — Mansi. conc, iv, 359. — Tillemont, Mémoires pour servir à 1 histoire ecclésiastique des six premiers siècles, etc.
(3) Tiansl., c . m. Vie de Const., ch. vni.
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A la même époque Constantin apprit qu'une ville chrétienne du voisinage était assiégée par une troupe de Khazares. Il intervint auprès de leur chef et eut la double gloire de le convertir et de déUvrer la ville.' Il quitta ensuite Cherson pour se rendre au milieu du peuple barbare qu'il se proposait d'évangéliser. Sur son chemin , il fut arrêté par des Magyares qui habitaient alors dans ces contrées (1), mais il fut immédiatement relâché , s'embarqua sur la mer d'Azof , et arriva sans encombre à la cour du khan ; il y fut accueilli avec honneur, puis on le mit aux prises avec des rabbins Israélites ; et là , comme naguère , chez les docteurs arabes, il discuta la question de Tunité divine. Vint ensuite l'examen de la rehgion judaïque et de ses rapports avec le christianisme, la comparaison de l'Ancien et du Nouveau Testament , enfin la critique du mahométisme. Suivant l'usage du temps, ces discussions avaient heu à la table même du khan. Le triomphe de Constantin fut complet.
D'après l'anonyme slave , notre seul guide en ce moment , ces discussions avaient été écrites (par Cyrille sans doute) en grec , et traduites en langue slave par Méthode. Elles composaient huit dialogues que notre biographe avait encore sous les yeux , mais dont il ne reste aucune trace. Si ce recueil a réellement existé, il est regrettable qu'il ne nous soit pas parvenu (2).
Quels furent les résultats de cette grande contro-
{{) Vie de Consf. ^ch ix.
(2) Vie de Const., x. — Cf. Tianslat., xi.
verse? Ici nous nous trouvons en présence de deux témoignages opposés, celui de la translatio et celui de la légende slave. D'après le premier témoignage , toute la nation se serait immédiatement convertie ; le deuxième, plus croyable, déclare que deux cents Khazares seulement furent baptisés. Ce qui est certain, c'est que le christianisme ne jeta point chez les Khazares de profondes racines, témoin un des plus curieux documents de leur histoire, la lettre du roi Joseph au rahhin Hasdaï. Cette lettre est postérieure d'un siècle environ à la mission de Constantin (1). Le rabbin Hasdaï jouissait au x^ siècle d'une grande réputation dans l'Espagne musulmane (2). Les califes Abd'Al Rhaman et Al Hakhem II le protégeaient malgré son attachement au culte de ses ancêtres. Il mourut entre 961 et 976.
11 avait écrit une lettre en vers au roi ou khan des Khazares, Joseph, avec qui les Arabes avaient de nombreuses relations. Joseph, dans sa réponse écrite en hébreu , lui donne des détails sur la nation qu'il gouverne. Il raconte comment les Khazares, pressés par les rois d'Edom et d'Israël, embrassèrent la reUgion hébraïque; comment un de ses ancêtres avait bâti un temple où se trouvaient une arche d'alliance, le chandelier aux sept branches, les autels et d'autres objets
(t) Voyez ŒtUiigen, Die synagogale Elegik. Dorpat. 1853. — Biolowski, Monum. hist. Fol., p. 50, 84.
(2) Ibn. Djoldjol, ap. Bielowski. Monumentahist. Pol, p. 51. — Munk, Mélmiges de philosophie juive, p. 480, et la monographie de Luzzato, Notice sur Abou-Yousouf Hasdaï, Vavia 1852, in-8".