CHAPITRE m
sacrés qui se sont conservés, dit-il, jusqu'àcejour (1). La religion israélite dominait donc chez les Khazares au X* siècle. Nestor, confirmant le témoignage du roi Joseph , nous montre des juifs Khazares venant prêcher en 986 le judaïsme à la cour de Vladimir. Cependant, parmi les habitants de son empire, Joseph mentionne, outre les Israélites, des Ismaélites, c'està-dire des mahométans, et des chrétiens qui étaient sans doute les descendants de ceux que Constantin avait convertis.
L'éloquence de Constantin avait déterminé le khan des Khazares à changer de religion. Il demanda et obtint de lui comme récompense la liberté de deux cents prisonniers chrétiens. Il retourna à Constantinople avec une lettre, dans laquelle le khan annonçait à l'empereur qu'il autorisait dans ses États la prédication du christianisme. Il rapportait aussi avec lui les reliques de saint Clément. Aucun événement remarquable ne signale le voyage des deux frères. A Cherson, Constantin, suivant son biographe, aurait rencontré des païens qui adoraient un chêne et aurait de ses propres mains renversé l'arbre divin. C'est un de ces faits comme on en trouve dans toutes les légendes. [Voyez la vie de saint Boniface, 49, 20 ](2). Il ne paraît pas
(i) Les deux lettres ont été publiées pour la première fois à Constanlinople, lo77; puis par Buxtorf, dans son livre intitulé C/iosri (Bàle lti60); par Zedner (Berlin 1840) ; par Carnioly, dans son Itinéraire de la terre sainte (Bruxelles 1847); par Seelig Ciissel, dans les Magyarische alterthiimer [hcrVm 1848).
(2) Vie de Const., x.
72 CYRIIXE ET MÉTHODE.
que les reliques de saint Clément aient excité sur le peuple de Constantinople l'enthousiasme avec lequel elles furent plus tard accueillies chez les Moraves et les Romains. Saint Clément était peu connu à Constantinople et n'y rappelait aucun souvenir populaire. Cyrille et Méthode s'empre'ssèrent de rentrer dans la retraite à laquelle on les avait arrachés.
Cependant la réputation de Constantin ne cessait de grandir. Les érudits du temps s'adressaient à lui lorsqu'ils étaient embarrassés; personne ne pouvait déchiffrer une inscription juive et samaritaine gravée sur un des vases sacrés de Sainte-Sophie. Constantin seul parvint à l'expliquer (1).
Quant à Méthode, la légende slave nous apprend qu'un jour l'empereur et le patriarche (2) lui offrirent un archevêché, il le refusa; mais il accepta la dignité d'hégoumène (abbé) du monastère du Polychron. Ce monastère, dit la légende, comptait 70 moines et avait vingt-quatre livres d'or de revenu.
{{) Vie de Const.f cli. x.
(2) Vie de Méth,, ch iv. Le nom du palricurhe n'est pas indiqué, mais ce doit être Pliotius, qui avait succédé à Ignace en 857.
CHAIMTRK IV.
« En ce temps-là;, Rastiz,le prince slave, et Svatopluk envoyèrent de Moravie une ambassade à l'empereur Michel, disant : « Il est venu chez nous divers prédicateurs du christianisme, Italiens, Grecs et Allemands , et ils nous instruisent de diverses façons : nous Slaves, hommes simples, nous n'avons personne qui nous fasse connaître la vérité en l'enseignant d'une façon intelligible. Il serait donc bon, prince, que tu nous envoyasses un homme qui nous enseignât toute la vérité ; » ainsi s'exprime la légende pannonienne : aux deux princes qu'elle mentionne Nestor (1) en ajoute un troisième, Kocel. Les autres documents (2) ne citent que le nom de Rastiz : c'est bien en effet lui qui eut l'idée de s'adres-
(\) Legend. Pan., ch. v. — Nest., ch. xx. (2) Tiansl., c vu; Leg Mor.,ch iv.
ser à Constantinople pour y demander des missionnaires chrétiens. Mais aucun des hagiographes ne s'est occupé de rechercher quels motifs avaient pu décider Rastiz à une démarche en apparence si étrange ; la piété de ce prince, la renommée de Cyrille ne suffisent pas à l'expliquer. Pour la comprendre il faut savoir ce que c'était que la Moravie, et quelle était alors sa situation politique et reUgieuse.
Il ne faut point se faire une idée de l'ancienne Moravie, d'après ce qu'est la Moravie actuelle. Annexe de la couronne de Bohême , avec le titre de landgraviat, la Moravie^ resserrée entre la Bohême, la Silésie et l'Autriche^ ne comprend guère plus de deux millions d'habitants, dont les trois quarts appartiennent à la nationalité slave (1). Mais au neuvième siècle ce nom de Moravie s'appliquait à une vaste étendue de pays^ bornée, autant qu'on peut le conjecturer, àl'ouestparles monts de Moravie qui la séparaient de la Bohême ; au nord par les Sudètes ; à l'est par les Carpathes , sans limite bien fixe au sud , car elle dépassait le cours du Danube et descendait jusqu'aux frontières de la Bulgarie.
Occupée d'abord par des peuples germaniques, les Marcomans et les Quades, la Moravie fut colonisée par les Slaves à une époque qu'il est difficile de déterminer. Peut-être même lui donnèrent-ils le nom qu'elle porte
(1) Voyez ma carte ethnographique de la Bohême dans la Bohême historique et littéraire, par Louis Léger et Joseph Fricz. (Paris 1867, librairie internationale.) Gonsulter pour les détails Dudik; Allgemeine Geschichte von Mœhren, Brunn 1 860.