CHAPITRE IV
les rejeter d'une manière absolue (1). Quel fut exactement le rôle des deux apôtres en Bulgarie ? Voilà ce qu'il s'agit d'établir.
La légen(3e morave exagère évidemment quand elle nous représente la Bulgarie tout entière se convertissant à la voix de Cyrille et de Méthode. Nous savons que la conversion des Bulgares fut beaucoup moins rapide. Commencée avant leur voyage, elle ne s'acheva qu'après leur départ de la Bulgarie. Le bibliothécaire Anastase, ami personnel de Constantin, a parlé dans la préface du huitième concile de la conversion des Bulgares. Si les deux frères avaient joué le premier rôle dans ce grand événement, il n'eût pas manqué de nous le dire. La cour de Rome, dans ses relations si multiples avec les Bulgares, ne fait jamais la moindre allusion à ce fait (2).
Mais un récit bien autrement contestable que les exagérations de la légende morave, c'est celui de la conversion de Boris, racontée par les écrivains byzantins (3).
Suivant eux. Méthode était un peintre habile. Boris le chargea de décorer un des appartements de son palais. L'artiste imagina de peindre une grande fresque représentant le jugement dernier. Le roi païen, effrayé à la vue de ce tableau, demanda et reçut le bap-
(1) Vie de saint Clément, ch. iv. — Nestor, loco cit. — Chronique croate citée par Raczki. — Diocleas presbyter, ap Schwaiidlner, scriptor rei". Huiig. —Légende de sainte Ludniile, légende morave.
(2) Mansi xvi, 6:39.
(3) Const. cont., loco cit. — Cedrenus, loco cit.
tême (1). Les invraisemblances et le merveilleux de ce récit sautent aux yeux. Cedrenus et le continuateur de Constantin appellent Méthode un moine romain jwMaioj' Tô yévoç, co qui ne saurait s'appliquer à l'apôtre de Thessalonique (2); ils ne disent pas un mot de Constantin, que nous sommes habitués à voir jouer le premier rôle dans toutes les missions ; enfin ils prêtent à Méthode un talent singulier dont aucun autre document ne fait mention. Tous ces motifs nous permettent de révoquer en doute l'authenticité du récit, du moins quant à notre Méthode. Y eut-il à la même époque un moine grec du même nom. comme le suppose Schlœtzer ? Cela est fort possible. Pour moi, en l'absence de témoignages sérieux, je mettrais volontiers l'histoire du tableau au nombre de ces merveilleux récits auxquels se complaît l'imagination des peuples primitifs. D'ailleurs les dates, autant qu'on peut les déterminer^ prouvent que la conversion de Boris n'eut lieu qu'après le départ de Cyrille et de Méthode. Ainsi qu'on l'a vu
(1) CeUe histoire d'une peinture du jugement dernier se retrouve aussi dans Nestor. Un théologien grec, pour convertir Vladimir, lui expose rhistoire du chiistianismc, et termine par la description du jugement dernier (ch. xl).
« Ce disant, ajoute le chroniqueur, il montra à Vladimir une toile sur laquelle était peinte le jugement dernier. Il lui montra à la droite les justes s'avançant gaîment en paradis, à la gauche les pécheurs allant à la rencontre des tourments. Vladimir dit en soupirant : Heureux ceux qui sont à la droite, malheur à ceux qui sont à la gauche. Le Grec lui dit : Si tu veux te tenir à la droite avec les justes, fais-toi baptiser. »
(2) Cette objection n'a qu'une médiocre portée : 'PwaaTo; est souvent synonyme de Grec.