CONSIDERATIONS SUR LE PLAN DE STRUCTURE DE LA PEAU A L’ETAT NORMAL
Nous avons vu dans le chapitre de physiologie précédent que la peau, organe de protection de l’organisme, était adaptée à son rôle par sa constitution en assises superposées. De ces assises l’une est fondamentale, le derme, les autres sont en quelque sorte complémentaires de celle-ci ; épiderme, qui le recouvre de son vernis, hypoderme, qui le double de son capitonnage.
Anatomiquement on retrouve cette stratification (1) et cette disposition bilatérale par rapport au plan dermique.
Charpente collagène et distribution vasculaire sont toujours en relation étroite soit que les vaisseaux entraînent avec eux des lames conjonctives, soit qu’ils suivent de préférence les cloisons connectives. C’est là une loi d’anatomie générale à laquelle obéit la structure de la peau. Le derme est une cloison fibreuse revêtue sur ses deux faces d’un réseau vasculaire.
A. — Charpente conjonctivo-vasculaire.
La lame fibrovasculaire dermique est à une membrane étalée en surface comme la peau ce qu’est à un organe ramassé sur
1. En raison de la netteté de celte stratification il est d’usage) dans les traités classiques, d’étudier la peau couclie par couche. C’est là un procédé d’exposition didactique simple et facile à suivre que nous utiliserons d’ailleurs lors de notre étude des modifications cellulaires au cours des processus inllammatüires. Mais il ne nous semble pas donner une idée suffisante du plan de structure delà peau.
lui-mêlue, tel que le testicule, par exemple, l’ensemble constitué par le hile, la capsule et les cloisons qui en dépendent : c’est à la fois le tissu de soutien général de l’organe et le support au niveau duquel rampent les gros rameaux vasculaires, avant de s’épanouir en leurs branches terminales parenchymateuses.
De même que du hile, coin fibreux enfoncé dans un organe plus ou moins arrondi, divergent les ramifications vasculaires qui se distribuent à son parenchyme, de même, des deux faces du derme, hile fibreux étalé du revêtement cutané, irradient les rameaux qui irriguent les couches sus et sous-jacentes.
Les vaisseaux, qui cheminent dans le hile, la capsule ou les cloisons conjonctives d’un viscère, n'abandonnent à ces formations de charpente que des rameaux grêles et se distribuent presque tout entier aux cellules nobles qui le constituent. Les artères et les veines de la peau anastomosées en réseau sur les deux faces de la charpente dermique ne lui fournissent que de minimes ramuscules alors qu’ils vascularisent richement le corps réticulaire et l’hypoderme, ainsique les formations nerveuses ou glandulaires qui s’y trouvent annexées.
Le derme représente donc physiologiquement et anatomiquement la portion résistante et la charpente du tégument cutané. A. l’état normal c’est là son rôle unique. Comme tel il est constitué essentiellement par de forts trousseaux conjonctifs et par de volumineux fibres élastiques (1). Il ne contient guère en cellules (surtout des fibroblastes) et en vaisseaux propres que ce qui est nécessaire à assurer l’entretien des faisceaux connectifs et des fibres élastiques.
A cette charpente fibreuse s adossent les vaisseaux sanguins et lymphatiques. Les artères, apres avoir perforé l’aponévro.se supci ficielle cttiavcisél hypoderme, arrivent à la face inférieure du derme entraînant avec eux suivant la règle des trousseaux
I . Depuis les recherches de Langer il est démontré que les faisceaux conjonctifs sont entrecroisés en diagonale et sont ainsi véritablement lissés en une trame très dense à mailles étroites. Langer. Zur Anat n Plijis. (1er IlatiL Silz. der A. A/cad. d. Wissenscà., t. XLIV n 111 40 XLYI,p. 133-188.
conjonctifs (cônes fibreux de la peau). Là elles se résolvent eu de nombreuses branches qui s’anastomosent en un réseau à larges mailles disposé horizontalement à la face inférieure du derme. « C’est là, dit Branca, le plexus sous-dermique, le réseau profond du derme, le réseau planiforme profond des vaisseaux de distrilnition, comme l’appelle encore Renaut ».
« De ce réseau parlent des rameaux ascendants, remarquables par leur rareté et leur gracilité. Ces rameaux, verticaux ou obliques, traversent le derme. Après un trajet droit ou bifurqué en Y, ils se jettent dans le plexus sous-papillaire (sus-dermique). Bref les rameaux intradermiques, à direction ascendante, servent à établir les communications vasculaires entre deux plexus qui sont parallèles. De ces plexus, l’un est situé à la face profonde du derme proprement dit (plexus sous-dermique), l’autre à sa face superficielle (plexus sus-dermique) » (Branca (l).
De part et d’autre de cette charpente fibreuse se sont différenciées des couches cutanées que l’on peut diviser par rapport à celle-ci en deux étages :
Etage sus-dermique, comprenant le corps réticulaire et l’épiderme.
Etage sous -dermique, comprenant l’hypoderme, tissu adipeux et couche cellulaire lâche.
Entre les étages sus et sous-dermiques, abondamment pourvus de cellules conjonctives, le derme ne forme pas une cloison étanche. Bien au contraire, à travers la lame fibreuse dermique ces deux étages sont reliés l’un à l’autre par les gaines celluleuses qui entourent : 1® les vaisseaux qui ne s’épuisant pas dans le plexus sous-dermique traversent le derme pour se jeter dans le plexus sus-dermique; “i" les canaux excréteurs des glandes sudoripares ; 3« les follicules pileux.
Le derme est donc, non une lame compacte, mais une membrane percée d’orifices et creusée de canaux qui font communiquer les étages sus et sous-dermiques.
1 . Itranca. Traité d anatomie humaine de Poirier et Charpy, t. \ , fascicule II, p. 78H-78Ü.
Tandis que le derme n’est guère qu’un tissu de soutien et possède par suite une structure relativement simple, les étages sus-dermiques et sous-dermiques présentent au contraire des fonctions multiples et une structure complexe.
B. — Etage sus-dermique
L’étage sus-dermique comprend le corps réticulaire et l’épiderme. L’assise la plus superficielle de ce dernier est la couche cornée dont nous avons vu l’importance capitale au chapitre de physiologie. C’est à l’élahoration de cette couche que toute la structure de l’étage sus dermique est en quelque sorte subordonnée. En effet la fonction principale de l’épiderme est la production de ce vernis protecteur; l’évolution cornée est le terme ultime des transformations successives de ses cellules. D’autre part, l’épiderme, comme la plupart des épithéliums, est dépourvu de vaisseaux. Le corps réticulaire, richement vascularisé, est essenliellement la membrane qui apporte à l’épidermejes matériaux nécessaires à sa nutrition et à l’élaboration de la kératine et de la graisse épidermique. L’épiderme, directement, le corps réticulaire^ indirectement, concourent en définitive au même but : la formation de la couche cornée. Aussi, épiderme et corps réticulaire sont développés en raison de l’épaisseur de la couche cornée, variable suivant les régions et les besoins de l’organisme. Ils sont développés dans cette stricte limite car il importe que la lame fibroclastique du derme protège le plus de parties molles possible et que l'union soit intime entre le tissu résistant et son verais superficiel.
Aussi n’y a-t-il dans l’épiderme et le corps papillaire que des organes assez petits pour pouvoir s’y loger sans en modifier le plan de structure et qui d’autre part doivent être nécessairement situés le plus possible a la périphérie (certaines e.xpansions nerveuses et les petites glandes sébacées).
Nous pouvons étudier maintenant la structure du corps réticulaire. Nous aborderons ensuite celle de l’épiderme.
1 Corps réticulaire. Le corps réticulaire, est constitué Rubens Duval ,
CYTOLOGIE DES INKI, ANIMATIONS CUTANÉES
par des cellules conjonctives fixes anastomosées ou plutôt partiellement fusionnées en un véritable, syncytium. Ce sont de grandes cellules membraneuses, irrégulièrement polygonales ou étoilées, unies entre elles par leurs angles. Le syncytium ainsi, formé, est à la fois étendu en surface comme l’épiploon, auquel il est comparable, et dévelop[)é en épaisseur. Ce n'est donc pas un simple filet à mailles étroites, mais une éponge très finement poreuse.
Les travées de ce réticulum cellulaire sont d’épaisseur variable. Les plus minces sont forméesd’une délicate cellule conjonctive endothéliforme tendue comme un voile membraneux entre deux travées plus épaisses, ou même uniquement par un prolongement protoplasmique, anastomose jetée, à travers une maille du réseau, d’une cellule à l’autre. D’autres travées, plus fortes bien que fort grêles encore, sont constituées par une ou plusieurs cellules, plates ou fusiformes, soutenues par une fine fibre collagène. Si la travée est plusépaisse, sa charpentecollagènc etélastique s’accroît, mais ces formations squelettiques restent toujours très déliées. Les faisceaux conjonctifs sont très fins et très nombreux, pressés les uns contre les autres et ils forment un feutrage très délicat et très serré (1). Les fibres élastiques également très ténues sont abondantes mais bien moins nombreuses que les faisceaux conjonctifs sauf en certaines régions (peau du visage, joues, menton). Enfin les travées les plus volumineuses sont en outre parcourues par des capillaires sanguins et lymphatiques et par des filets nerveux.
Les cellules endothéliales (et péritbéliales) qui constituent les capillaires sanguins et lynqihatiqucs sont des cellules conjonctives de même que les cellules fixes anastomotiques, et les fibroblastes qui composent les travées du syncytium réticulé, l’outes ces cellules sont de même nature et souvent anastomosées entre elles et en continuité de substance (Dommici).
1. Sur les coupes traitées par le Van Gieson ou le vert lumière, les faisceaux conjonctifs apparaissent en si grand nombre qu’ils masquent presque complètement tous les autres éléments.
La couche réliculaire nous apparaît donc comme une masse spongieuse de cellules conjonctives jeunes présentant à considérer des mailles vides qui communiquent toutes entre elles et des travées dont les plus minces, unicellulaires sont membraniformes et les plus épaisses sont creusées de canaux sanguins et lymphatiques, lien résulte un double appareil circulatoire : un système canaliculé clos — capillaires sanguins et lymphatiques — contenu dans les travées et un système lacunaire di0us — mailles du réticulum.
Les parois des capillaires sont réduites à leur endothélium et l’on sait combien les liquides et éléments cellulaires passent facilement entre ou même à travers les cellules endothéliales. Les travées elle-mêmes ne présentent pas un revêtement cellulaire continu, mais des cellules étoilées, anastomosées par de longs prolongements entre lesquels sont ménagés des interstices. Aussi la circulation des plasmas et des éléments migrateurs estelle très aisée. Ceu.v-ci, issus des vaisseaux sanguins par transsudation, osmose ou diapédèse, circulent dans les. espaces conjonctifs puis traversent la paroi des capillaires lymphatiques et sont repris par la circulation générale. Tout est donc disposé, au niveau de la couche réticulaire, pour la facilité et la rapidité des échanges cellulaires. C’est qu’en effet cette couche doit assurer non seulement sa propre nutrition mais encore celle de l’épiderme sus-jacent et détruire les corps étrangers, les microbes ou les substances nocives que celui-ci peut avoir laissé pénétrer.
La surface de contact entre la couche réticulaire et l’épiderme, ne reste simple, c’est-à-dire plane, que dans un petit nombre de régions (peau du front). Le plus souvent cette surface est très notablement amplifiée par la prodtiction de papilles et de crêtes papillaires (J). Les échanges entre l’épiderme et le corps réticu-
1 . Relativement aux rapports de l’épiderme et de la couche réticulaire, Blasckko cité par Rranca, {Archiv. f. mUcr. Anat., 1887, p. 495- 528) décrit quatre types entre lesquels existent des nombreux intermédiaires.
type. L épiderme et le corps papillaire entrent en rapport par une
lairesnnt augmentées en raison de l'étendue de leurs rapports. Les papilles ne sont donc pas une formation primitive de la peau, inhérente ii son plan de structure, mais un perfectionnement de celle-ci. Aussi les papilles sont surtout nombreuses et bien développées là où les fonctions du tégument sont le plus exercées, notamment au niveau de la pulpe des doigts (1 j. Dans ces régions où elles atteignent leur maximum de dilférenciation elles acquièrent une certaine autonomie et possèdent leurs vaisseaux propres. En coupe perpendiculaire à la surface de la peau elles apparaissent comme des prolongements du corps réticulaire en forme de digitation à extrémité arrondie. D’après les mensurations de divers auteurs elles sont longues en moyenne de 40 à (iü p et larges de 20 à 40 ix. Mais il peut en exister de beaucoup plus volumineuses. Certaines papilles du mamelon atteignent 200 à 300 ul de longueur sur 100 à 200 g. de largeur. Elles sont séparées les unes des autres par des prolongements inversement disposés
surface plane (peau du front, de la conque, de l’oreille, de l’aisselle, du raphé, du périnée).
2® type. Formation à la lace inférieure de l'épiderme de plis onduleux parallèles entre eux (peau du cou ; dos du pénis).
3® type. Entre les plis longitudinaux, apparaissent des plis transversaux qui ne rejoignent pas les plis longitudinaux (peau du ventre, du dos, des fesses ; surfaces d'extension des membres).
4® type. Les plis longitudinaux et transversaux sont anastomosés en un véritable réseau. Dans les mailles de ce réseau pénètrent des saillies de la couche réticulaire qui sont les papilles (cuirchevelu, face de flexion des membres).
1. Meissner (cité par Rranca. Traité d' Ai ialomie humaine àeVo\v\er et Charpy, t V. fas. 2, p. 759) a procédé au dénombrement des papilles sur une surface de 22 millimètres carrés et est arrivé aux résultats suivants :
UéKion
Nombre
des pupilles
Paume de la main (partie moyenne) .
Eminence thénar
D® phalange de l’index
2® phalange de l’index
3® phalange de l’index
CYTOLOGIE DES INFLAMMATIONS GUTANl^ES
de répiderme, les cônes interpapülaires. Elles sont réunies à leur base parla portion horizontale du corps réticulaire appelée pour cette raison couche sous-papillaire.
En coupe parallèle la surface de la peau elles présentent une circonférence arrondie entourée de toutes [larts par 1 épiderme et centrée par des vaisseaux capillaires.
On voit, d’après Ranvier(l), « dans chaque papille, une veine « centrale, qui avant d’atteindre le sommet^ se termine par un « cul-de-sac arrondi ou légèrement conique. Cette veine est « quelquefois accompagnée d’un seul capillaire qui la longe ou « qui décrit autour d’elle des tours de spire plus ou moins noni- « breux et qui vient se jeter dans le cul-de-sac terminal après « avoir formé une anse dont la concavité atteint le sommet de « la papille. D’autres fois, à côté de la veine centrale, se mon- « trent plusieurs capillaires qui forment autour d’elle un réseau « complexe et viennent s’y ouvrir sur différents points de son « trajet ».
Faisons remarquer que veine centrale et capillaires collatéraux sont tous des capillaires, c’est-à-dire des vaisseaux dont la paroi est réduite à l’endothélium doublé ou non de cellules périthéliales.
Les capillaires artériels proviennent, comme ceux du corps réticulaire tout entier, du réseau anastomotique sus dermique. Los capillaires veineux après avoir cheminé en sens inverse forment à leur tour un réseau veineux sus-dermique analogue au précédent.
Outre ces voies sanguines les papilles contiennent aussi des capillaires lymphatiques qui prennent leur origine à la moitié ou au tiers inférieur de la papille « tantôt par un cul-de-sac, tantôt par une extrémité effilée ou par un anneau semblable à un anneau de clef », Ranvier (2). De là ces lymphatiques se joignent à ceux de la couche sous-papillaire pour former un réseau lymphatique sous-jacentau plexus vasculaire sanguin sus-