LES PROTESTATIONS DU CLERGE
Les ecclésiastiques, comme bien on pense, accueillirent l’édit avec indignation. Certes, ils ne s’élevaient pas contre la nécessité de l’autorisation par lettres patentes pour de nouvelles fondations ou acquisitions mais la défense d'acquérir toute terre, celle de posséder des rentes sur des particuliers, et la plupart des prescriptions leur apparaissaient comme une machine de guerre dirigée contre la religion.
S'ils ne méconnaissaient pas les sentiments religieux du chancelier, ils supposaient que d’autres, soit libertins, soit détachés de Dieu, avaient pu sournoisement influencer son esprit.
Voyant le péril, les princes de l’Eglise organisèrent la résistance. Certains préparèrent des mémoires qu'ils adressèrent au chancelier en personne. Mais ce moyen n'ayant pas réussi, d’autres cherchèrent des intermédiaires qualifiés pour entretenir directement le Roi de leurs doléances. Enfin, tous se servirent des assemblées du clergé pour donner à leurs représentations la forme solennelle d’une protestation générale émanant de tous les évêques de France. À
Les agents généraux du clergé furent, bien entendu, chargés de recueillir les documents et matériaux nécessaires
-à la rédaction des mémoires et préparèrent par leurs travaux les assemblées du clergé. l
Mais dès le premier moment, individuellement, des évêques, bouleversés de ce qu’ils voyaient, écrivirent au chancelier. |
Un des prélats les plus ardents à la défense des intérêts de l’Eglise fut l’évêque de Grenoble. Ses mandements, ses lettres, ses interventions aux différentes assemblées du clergé le montrent perpétuellement sur la brèche à revendiquer pour l'Eglise le respect de ses immunités.
La publication de l’édit d’août 1749 ne pouvait le laïsser indifférent.
Sans plus attendre, il écrivit à d’Aguesseau pour lui faire part de ses craintes et de ses angoisses et le prier de rapporter son ordonnance. La réponse ne venant pas assez vite à son gré, successivement il lui adressa trois mémoires fort longs et diffus.
Le chancelier était un homme de trop bonne compagnie pour laisser l’évêque de Grenoble user sa plume inutilement. Le 23 janvier 1750, il lui écrivit une lettre qui figure dans la correspondance officielle de ses œuvres, édition Pardessus.
Quelle ironie dès les premières lignes : «La grande fécondité de votre plume aurait pu s’exercer sur des objets plus dignes de vous que l’édit du mois d’août 1749... », ensuite, une invite à la concision du style et à la netteté de la pensée : « Et vous auriez pu abréger les trois longs mémoires que vous m'avez envoyés sur cet édit si vous en aviez retranché des matières aussi étrangères que le sont les grands chemins, les péages, le jugement des contestations sur les substitutions. » Et plus loin, le rappel au respect des ordres du Roi : « J'aurais désiré encore plus, de ne pas trouver
dans ces mémoires des prétentions contraires à l’autorité
Mais d’Aguesseau ne se contente pas de répondre négativement par un sec « non possumus », il veut convaincre son adversaire et pour cela lui explique ses raisons.
D'abord « il n’a aucun dessein secret de détruire les établissements les plus favorables » et d’éminents prélats ont reconnu la droiture de ses intentions.
Ensuite, avec un peu plus de réflexion sur la même loi, son contradicteur aurait remarqué « qu’elle laisse une ressource assurée à tout ce qui peut intéresser la piété et la charité des fidèles. »
Puis, le Roi n’exclut même pas absolument la faculté d’acquérir des rentes de toute nature ou des fonds de terre, il exige seulement, pour ce faire, d'obtenir une autorisation par lettres patentes.
Enfin, la religion et la sagesse du Roi l’ont porté encore à se réserver d'autoriser de nouveaux établissements lorsqu'ils se trouveraient utiles au public quoiqu’ils eussent été faits sans lettres patentes du Roï; et pour terminer le chancelier rappelle la règle fondamentale évoquée encore une fois « l’autorité du Roi peut seule donner l’être à un corps ou à une communauté ecclésiastique ou religieuse, et en faire véritablement un membre du clergé ».
L’évêque de Grenoble fut-il convaincu? Il est permis d’en douter puisqu’à l’assemblée du clergé de 1750, il figure parmi les prélats qui protestèrent le plus vigoureu- . sement contre les dispositions de l’édit.
Cette assemblée avait désigné certains de ses membres pour constituer une commission du temporel que présidait l’archevêque de Sens. A ce titre, elle examina particulièrement l’édit d'août 1749 dont elle fit une critique serrée.
De Ferron. 7
Le 18 juillet 1750, l’archevêque déposait son rapport dans lequel la commission s’élevait contre les restrictions apportées à la faculté d'acquérir des biens ou de recevoir des dons ou legs, prétendant que pareilles mesures ruineraient hôpitaux et maisons religieuses, que la défense d'acquérir des rentes sur les particuliers mettrait les ecclésiastiques dans l'impossibilité de trouver les remplois nécessaires pour les petites sommes puisque les rentes sur le Roï sont d’un montant assez élevés, et qu’enfin l’obligation d'obtenir des lettres patentes présentait l’inconvénient d’entraîner des frais considérables.
S'en prenant à l’esprit même de l’édit le rapport constatait avec amertume que les congrégations y étaient représentées sous un jour nettement défavorable, comme dangereuses pour le Roi et nuisibles à l'Etat, alors qu’elles contribuaient aux charges publiques par des dons considérables et rendaient service à la population par l’assistance aux malades et l’enseignement des devoirs à rendre à Dieu.
Enfin, dernier et grave reproche, l'Eglise ne pouvait admettre qu’on eut légiféré, sur des matières qui la regardaient, sans l’avoir consultée et que l’on ait confié le soin de veiller à l’exécution de l’édit à des magistrats qui pouvaient être appelés à porter la main sur des objets auxquels ils ne pouvaient toucher sans usurpation.
Ces protestations de sa commission, l’assemblée générale les fit siennes à la demande du cardinal de la Rochefoucauld, son président, et les vœux du clergé furent adressés au Roi.
Aucune modification ne fut cependant apportée immédiatement aux dispositions de l’édit et la retraite du chancelier d’Aguesseau ne changea rien à la situation.
Les prélats pensèrent alors à faire intervenir de puissants
personnages auxquels leur naissance et leur situation personnelle permettaient d'approcher du Roi et d’influencer favorablement son opinion.
L’archevêque d’Auch s’adressa à un grand seigneur, le cardinal Pierre Guerin de Tencin. Nul choix n’aurait pu être meilleur, car ce prince de l'Eglise, archevêque de Lyon, avait joué un rôle très important les années précédentes et jouissait encore à l’époque d’un crédit intact.
Pierre Guérin de Tencin était né à Grenoble en 1680. Quoique d’une famille parlementaire, il entra de bonne heure dans les ordres, devint prieur de la Sorbonne, puis grand vicaire et archidiacre de Sens. Soutenu par sa sœur Claudine, qui eut son heure de célébrité, il fut une créature du ministre Dubois. En 1721, il suivit à Rome comme conclaviste le cardinal de Rohan et fit campagne en faveur du pape Innocent XIII, qui, sur ses instances, accorda le chapeau de cardinal à Dubois. Ce succès fut l’origine de la brillante carrière de l’abbé de Tencin. Chargé d’affaires de France près de la Cour de Rome, archevêque d’Embrun, il déploya un zèle infatigable en faveur du ministre Dubois sans négliger les affaires de l'Eglise. Il contribua plus que tout autre à la condamnation de l’évêque Soanez, accusé d’hérésie, et dut, à ses bons offices d'obtenir pour luimême la pourpre cardinalice. Ayant réussi à faire élire pape le candidat du Roi, Benoit XIV, il reçut en récompense l’archevêché de Lyon et la charge de ministre d'Etat.
En 1750, le cardinal de Tencin était très puissant. Hostile à la marquise de Pompadour, favorite du Roi, il était inféodé au parti de la Reine où figuraient le duc et la duchesse de Luynes, le président Hénault, l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, l’archevêque de Sens,
le Comte d’Argenson, secrétaire d'Etat à la gucrre, et il possédait une grande influence.
Si quelqu’un pouvait réussir, il était certainement celuilà par les services passés qu’il avait rendus au Roi et la haute situation qu’il occupait.
L’archevêque d’Auch avait raison de s Rd Eau à ti,
et, pour l’inciter à intervenir par lui-même, il lui dépeignit sous les couleurs les plus sombres le mal fait à la religion par les deux édits de mai et d’août 1749.
« Agité! de mille peines qu’éprouvent comme moi Îles evesques de cette province ecclésiastique et dépositaire des sentiments qui nous y sont communs, je viens avec confiance en faire part à votre Eminence, espérant de trouver de la consolation de votre charité et des ressources dans vos lumières.
«La part glorieuse que vous avez eue aux plus grands événements qui ont intéressé l'Eglise dans ce siècle-cy . nous répond de votre zèle et l’accès que votre rang et votre place vous donnent auprès du Roi nous promet qu’étant à portée de remettre sous les yeux de Sa Majesté la sincérité avec laquelle nous cherchons à concilier les devoirs de notre conscience avec le désir extrême que nous avons de luy plaire vous réveillerez en notre faveur les sentiments de la bonté qui lui est naturelle et vous deviendrez par vousmême, Mgr, l’ange de Paix choisi de Dieu pour nous rendre la paix.
«La paix que nous avions demandée à Dieu au pied des autels avec tant d'’insistance a été comme l’époque du commencement de nos maux, aurions-nous donc eu le malheur de rendre notre fidélité suspecte pendant la guerre,
1. La copie de cette lettre figure à la cote 86 du volume 15757, fonds français de la Bibliothèque Nationale.
nous qui avons répandu si libéralement nos dons pour aider au Roy à la soutenir et qui avons sans relâche solliciter auprès du Dieu des armées, des heureux succès qui ont couronné de gloire notre monarque bien-aïmé.
« Il semble qu’on ait résolu de mortifier par toutes sortes d’endroits le premier ordre du royaume. Il nous reste cependant pour consolation cette douce confiance, que ce n’est pas le Roy lui-même qui l’a résolu et que sa religion luy parlera toujours pour nous au fond de son cœur.
«Le premier coup qu’on a porté au clergé est l’édit du mois d’août 1749 contre les gens de mainmorte. Le préambule en est accablant. Il semble que pour nous rendre odieux aux peuples qui nous sont confiés, on ait affecté de nous représenter à leurs yeux comme des hommes engraissés de leur substance; on y exagère nos possessions et on nous y traite selon la remarque d’un écrivain moderne comme des étrangers qui seraient à peine tolérés dans l'Etat, ou même comme des barbares qui seraient venus envahir les lieux ou s'emparer des foyers et des patrimoines des fidèles dont nous sommes les pères. Qu'est-ce qui a pu donner lieu à cet édit dont les dispositions attirent une consternation générale dans tout le clergé? Serait-ce des acquisitions immenses que fait l’Eglise, on ne sait. Si le goût du siècle présent est de leur donner, il serait aisé de démontrer que depuis François Ier, elle a infiniment plus perdu qu’elle n’a acquis. Combien d’aliénations n’a-telle pas été forcée de faire? Combien de dixmes, et de biens qui lui ont été envahis dans le temps des désordres de la religion? Combien de droits de péages et autres dont on l’a dépouillée, faute de titres primordiaux qu’il était impossible de conserver ? Combien de titulaires, qui ne cherchent qu’à jouir et à éviter des procès, laissent chaque
jour périmer les droits les plus incontestables? Ce ne sont que quelques couvents tout au plus, qui peuvent encore acquérir, au moyen de leurs épargnes et ces acquisitions sont encore de bien petits objets.
«Que procurera donc l’édit? Il ôtera aux curés la ressource que leur donnent quelques obits fondés dans les paroisses, il fera tomber les communautés religieuses des filles dont tout le fonds ne consiste le plus souvent qu’en aumônes dotales, qu’elles ne pourront ni laisser dans les mains des parents ni placer ailleurs avec assurance dans le cas de remboursement. Il ruinera enfin ces hôpitaux, ressources publiques si nécessaires à l’Etat, en empêchant non seulements les laïcs de leur faire des libéralités mais en interdisant aux ecclésiastiques même le moyen de rendre à Dieu par leurs dernières dispositions ce que souvent ils sont tenus par justice de luy rendre. L'intérêt de l’Etat paraît-il avoir été consulté dans cette loy ?
«Ce premier coup a été suivid’une infinité d’autres.Bientôt après le Royaume retentit de toute part des poursuites qu’on faisait contre les diocèses des pays conquis à l’occasion du vingtième... »
L’archevêque s’élève alors longuement sur les persécutions dont l'Eglise est abreuvée à l’occasion de cet impôt et sur l’atteinte ainsi portée aux privilèges de l'Eglise, et en finissant condense dans un saisissant résumé tous les motifs de la position prise par les ecclésiastiques à l’égard des derniers édits :
« S'il ne s’agissait que de certains privilèges que nous tenons de la piété de nos Roys, quelque longue possession que nous en ayons, il est maître de nous en priver, nous en serions touchés sans doute, mais ce qui nous affligera pardessus tout, ce sera de penser que ce fut l’effet de l’in-
disposition du Roy contre nous. Sa faveur est de tous les biens d’ici-bas le plus précieux et le seul dont nous puissions pleurer la perte, mais dès que sous le nom de privilèges arbitraires et révocables on s’en prend sous l’autorité du souverain aux droits sacrés de la religion, dès qu'on met en opposition ce que nous devons à Dieu avec ce que nous devons à César, alors toujours pleins de respect pour le trône, nous dirons à un roy chrétien avec toute la modestie, l'humilité, mais tout le courage que notre ministère doit nous inspirer, voyez vous- même auquel des deux nous devons obéir.
«Eh quelle idée le Roy aurait-ildu clergé de son royaume, lui qui a signalé son règne par une attention toute particulière à ne mettre en placedans l'Eglise que des personnes dignes de son choix et du choixde Dieu, s’il voyait ce clergé prévariquer dans un point où il est persuadé qu’il s’agit des intérêts de Dieu et de ceux de la Religion? fut-ce en vue même de plaire au monarque notre infidélité n’accuserait-elle par le choix qu'il a luy-même fait de nouset ne nous rendrions-nous pas aussi vils et méprisables par là à ses yeux qu'à la face de l’univers entier.
« À Dieu neplaiseque les sièclesà venir ne puissentreprocher à celui-cy une si honteuse flétrissure et que la crainte et le respect des hommes l’emporte jamais sur ce que nous devons de crainte et de respect à notre Dieu. Si Sa Majesté veut nous faire la grâce de juger favorablement de nos intentions, elle reconnaîtra qu'il ne saurait y avoir de violence plus forte que celle que nous sommes obligés de nous faire pour tenir contre le penchant naturel du cœur qui nous portera toujours à faire au delà de l’impossible, si on peut s'expliquer de la sorte, pour parvenir au bonheur de lui plaire. Elle jugera de ce que nous sommes capables
d’entreprendre pour son service par ce que nous avons le courage de faire pour le service de notre Dieu dans cette occasion la plus critique où nous pensions jamais nous trouver.
«Si nous avions Le bonheur, Monseigneur de vous avoir pour interprète de nos intentions auprès du Roy, et que la prière que j'ai l'honneur de vous faire au nom de notre province pu vous donner occasion de luy faire ces représentations avec les sages ménagements de votre prudence, et cette éloquence persuavise qui vous est naturelle, nous aurions lieu d’espérer à l'exemple de Louis XIV, son auguste bisaïeul, que Sa Majesté calmerait bientôt tous nos troubles et rétablirait la paix dans l'Eglise de France; c’est ce que je demande à Dieu chaque jour dans le secret de mon cœur aux pieds des saints autels. J’ai l'honneur d’être... »
Cette lettre écrite en termes si émouvants ne pouvait laisser indifférent un des membres les plus élevés de la hiérarchie ecclésiastique.
Le cardinal de Tencin fit certainement les démarches sollicitées d'autant qu'il souffrait lui-même dans son âme de prêtre des vexations dont il croyait l'Eglise abreuvée. Assuré de l’appui de la Reine et de celle plus décisive encore de Mme Adelaïde, fille préférée de Louis XV, très influente auprès de son père, il pensait certainement réussir. Nous ne possédons pas de récit de l’entrevue, mais nous pouvons aisément deviner comment les choses se sont passées.
* Machault d’Arnouville a dû être prévenu de ce qui se tramait, et son intervention ne pouvait être négligeable. Aurait-il pu annihiler les efforts du cardinal s’il avait été seul? il est bien permis d’en douter. Mais il possédait une alliée sûre en la personne de la marquise de Pompadour. La maîtresse du Roi ne pouvait voir d’un œil favorable
tout ce qui rapprochaït son royal amant des gens d'église, car elle craignait toujours une rupture que ceux-ci conseillaient au Roi.
La marquise devait encore être victorieuse dans ce duel. Le cardinal n’obtint aucune satisfaction. Sa démarche fut sans doute mal interprétée car, en mai 1751, il quittait la Cour pour rentrer définitivement dans son diocèse, imitant en cela tous ceux qui avaient cessé de plaire.
Le clergé ne resta pas sur ce double échec. Lors de ses assemblées de 1755, 1758, 1760, il reprit ses doléances. Le Roi à ce moment était plus disposé aux concessions, l'influence de la marquise passait. On parlait de modifications possibles au moins sur des points de détail. Le chancelier de Lamoignon ne cachait pas qu’il travaillait à une déclaration interprétative. Toutefois, soit paresse d’esprit soit occupations plus urgentes, en 1758, il n’avait encore rien rédigé et s’en excusait auprès des évêques d'Orléans et de Vence en prétextant la difficulté de concilier la permission future de posséder des créances hypothécaires avec les précautions à prendre pour empêcher de s'emparer des biens-fonds en cas de non-paiement par le débiteur.
Les gens de mainmorte durent attendre l’année 1762 pour bénéficier de certaines modifications ou commodités dans l’application de l’édit. Leurs protestations, on le voit, n’avaient pas été entièrement vaines.