CHAPITRE II MODIFICATION DE L'ETAT D’ESPRIT
L'influence de la Réforme. — Les idées mercantiles.
L'esprit public devenait pourtant moins favorable aux établissements religieux. La réforme avait dégagé le pouvoir civil de l’emprise du clergé en assurant le respect de la liberté de conscience.
L'influence des religieux, combattue par les ministres de la religion réformée, se faisait moins sentir et le chancelier de l’Hospital devait essayer de réformer certains abus qui s'étaient introduits dans maints couvents.
Au même moment, pendant deux siècles les principaux hommes d’Etat étaient imbus des idées mercantiles qui n'étaient pas précisément favorables aux hommes d’Eglise.
Pour les mercantilistes l’or et l’argent étaient le signe et la mesure même de la richesse des Etats. A ce titre seul le commerce extérieur méritait d’être favorisé parce qu’il enrichissait le pays. L'exemple de l’Espagne retirant du Nouveau Monde des richesses fabuleuses, avait montré la voie où il fallait s'engager. Les peuples ne pensaient qu’à commercer avecle voisin pour lui ravir ses monnaies précieuses, mais aucun ne songeait que, le commerce n’étant qu’un échange, l’appauvrisement des autres Etats entrainerait fatalement la diminution puis l’arrêt de tout échange international.
Les économistes les plus distingués se faisaient les propagandistes enthousiastes de cette doctrine. Savants, philosophes emboîtaient le pas. Montaigne apporta l’auto- rité de ses écrits. François Bacon, chancelier d'Angleterre et philosophe, professait les mêmes idées. Colbert n’eut pas de plus ferme dessein que d'empêcher, par des mesures protectrices, l’introduction en France des marchandises étrangères, tandis ‘qu’il favorisait le plus possible le commerce extérieur par des primes à la marine , et l’octroi de monopoles aux compagnies de commerce et de navigation.
Un tel état d’esprit ne pouvait manquer d’avoir une influence au moins indirecte sur la situation des gens d’église et des communautés. Si, seuls étaient profitables au Royaume, les manufacturiers qui produisaient pour l’étranger et les exportateurs qui commerçaient avec les nations voisines, combien devaient apparaître inutiles ces hommes qui, renfermés dans leurs monastères, n’apportaient pas leur contribution dans l’accroissement des richesses du pays. Aussi Colbert ne cachaït-il pas son hostilité envers les gens de robe et les moines qu’il considérait tous comme gens improductifs, vivant sur le commun.
Pour employer une expression dont devaient se servir plus tard les Physiocrates à l'égard de tous ceux qui ne s’adonnaient pas à l’agriculture, les communautés apparaissaient comme des « classes stériles » dont il y avait lieu de modérer le nombre et l’importance.
L’ordonnance d’Orléans de 1560 fut la première à condenser un certain nombre de règles destinées à réformer les abus dont certains couvents étaient le théâtre. Trop souvent les biens destinés aux pauvres étaient dilapidés. L’ordonnance prescrivit que les biens des communautés fussent par priorité affectés à l'entretien des écoles et
aumônes des plus proches villes (art. X). Quelques années plus tard l’ordonnance de Moulins revint sur le même sujet.
L’ordonnance de Blois alla plus loin, rappela la règle fondamentale qu'aucun établissement ne pouvait être formé sans l’ordre du Roi ou sa permission et ne craignit pas de défendre expressément toute confrérie! qui ne se serait pas soumise à cette formalité :
« Suivant les anciennes ordonnances des Rois nos prédécesseurs, nous avons défendu, et défendons toutes confrairies des gens de métier, et artisans, assemblées et banquets, et sera le revenu des dites confrairies employé tant à la célébration du Service Divin, selon l’Ordonnance qui en sera faite par l’Evêque diocésain, qu’à la nourriture des pauvres du métier et autres œuvres pitoyables. » (Art. 37).
L'action de Louis XIII
Malgré la volonté royale, les biens ecclésiastiques s’accroissaient, car le versement des droits d'amortissement était en somme peu de chose comparativement à la valeur des biens acquis.
Le roi Louis XIII cependant n’osa pas plus que ses prédécesseurs déclarer nulles les acquisitions faites sans son consentement. Dans le but de faire rentrer de grosses sommes dans le trésor royal, il se contenta de publier une première déclaration le 7 janvier 1640 et une seconde le 13 juin 1641 sur les droits d'amortissement, confirmant au surplus à cette occasion les gens de mainmorte dans leurs possessions.
1. On nomme Confrérie, l'association de plusieurs personnes pour quelque
dévotion particulière, Gouvernement des paroisses, par Potier de la Germondaye, 1777.
Le 16 août 1641, le Roi passa contrat avec le clergé assemblé à Mantes et moyennant forte finance « amortit toutes et chacunes les terres, domaines et héritages, fiefs, cens et rentes non rachetables, droits, profits et émoluments dont ils jouissaient pour lors à cause de leurs bénéfices en quelque sorte et manière que ce soit, sans que, pour raison d’iceux, ils puissent être à l’avenir inquiétés ni recherchés ni tenus de baïller aucune déclaration, payer finance pour le droit d’amortissement ni pour tous autres généralement quelconques pour les biens ecclésiastiques qu’ils possèdent présentement, ains en demeureront affranchis et exempts et jusqu’à cette fin toutes lettres d'amortissement en seront fournis et délivrés aux dits ecclésiastiques. »
Il fallut attendre le règne de Louis XIV pour voir celui qui avait, après la mort de Mazarin, réunit tous les pouvoirs entre ses mains, légiférer sur cette grave question par une ordonnance toujours en vigueur à l’époque où d’'Aguesseau devint chancelier.