I.A BAiM.IEUK DAI.CRU
donné; des maquignons en burnous se faiifdcnt entre eux; les yeux dans le vague, des femmes des tribus s'alignent dans un coin, immobiles comme des statues funéraires. C'est une sorte de foire...
En face, de l'autre côté du chemin, les baliouches devant eux, des Arabes s'accroupissent sur des nattes, au pied d'une muraille, et boivent du café; des marchands de nougats gluants et de fruits malpropres, des débitants d'eau fraîche et de sirops qui attrapent les mouches ont calé leurs éventaires boiteux à côté de la porte qui perce ce mur blanc... C'est plus (ju'une foire, c'est une fête. Et c'est là dedans qu'elle se passe. Entrons.
Mais quel est ce jardin lugubre? Des sentiers étroits se tordent à travers ses herbes folles, à travers ses grandes mauves au feuillage cendré; sous ses figuiers luisants, la terre sèche se bossue de tertres ovales que bordent des pierres brutes; sous ses noirs caroubiers, des cubes maçonnés se cuirassent d'ardoise, se l)ardent de faiënce... Los mahométans n'ont ni l'horreur de la mort, ni l'oubli facile des trépassés et, volontiers, ils s'assemblent dans les lieux où reposent les leurs. Nous sommes dans le cimetière de Sidi-Abd-el-Kader-bou-Kobreïn, de ce marabout auquel un dédoublement miraculeux de sa guenille terrestre a permis d'être enterré à la fois ici et chez les Kabyles. Et c'est aujourd'hui son jour.
Une cohue d'où s'exliale l'odeur musquét; des Arabes se presse, respectueuse, à la porte de sa Kouhba... Des cafetiers ont creusé leur fourneau sous les arbres funèbres et, en rond, des buveurs sont assis autour d'eux, sur l'herbe sèche et sur les tombes. Plus loin, une darhouka et une flûte accompagnent le débit d'un conteur auquel, armé d'un tambour de basque, un gamin donne la réplique. A l'écart, sous un palmier éploré, un pauvre vieil aveugle s'escrime sur la peau rapiécée d'un bcn-daïr et il récite une histoire que personne n'écoute. Affaissées, côte à côte, sur une sorte de terrasse que soutient luie muraille sèche, des femmes à demi dévoilées contemplent ce spectacle... Et, sur cette multitude recueillie, Hotte, comme uiu^ brume rousse, une poussière; lourch; faite de la cendre des morts.
C'est le vendredi surtout ([uc, — si on peut violer la consigne
écrite sur sa porte, — il faut voir celte nécropole. Mauresques et Négresses, deux ou trois mille femmes l'envahissent alors. Elles viennent pleurer sur les restes de ceux qu'elles ont perdus... Et, pour pleurer à l'aise, elles installent des tentes dans les branches, elles s'asseoient sur les sépulcres, elles y étalent des nappes, y éparpillent des gâteaux et, pendant des heures, à la fumée des cigarettes, elles gémissent, elles parlent des morts, elles causent toilette, elles s'amusent de l'une d'elles, elles écoutent le récit d'une aventure, elles rient aux éclats.
CIMETIERE MlStlLMAN.
Revenons sur nos pas et déjeunons sous les platanes... Deux heures? En voiture et repartons!
Au grand trot sous les oliviers grisâtres et voilà Hussein-Dey! Le palais qu'habitait le dernier pacha d'Alger et qui a donné son nom à cette bourgade chrétienne n'est plus, aujourd'hui, qu'un entrepôt de tabac. Des usines, des cabarets, des maisons banales et des enclos moroses ont remplacé les villas et les jardins mystérieux (|ui, autrefois, entouraient la demeure du maître... Rion à voir, mais sur celte large plage de saljle débaripia Chailes- Quint.
En i5i8, il avait déjà voulu redonner Alger au fils d'Eutemy et il avait envoyé en Afrique une armée commandée par le marquis de ^loncade et par don Francesco de Vero. Elle avait débarqué tout près d'ici, à l'embouchure de l'Oued-Ilarrach, mais une tempête l'avait mise en déroute. Elle avait abandonné son matériel, s'était rembarquée et à grand'peine avait regagné son pays où, coupable d'infortune, don Francesco avait été massacré par la populace.
En io/|ïi l'empereurqui revenait d'Allemagne, résolut de venger cette défaite et de traquer lui -môme, jusque chez eux, les musulmans maudits... Ce n'est pas d'aujourd'hui que date, entre Maures et Castillans, cette haine dont les troubles répétés du Maroc ne sont que la manifestation périodique.
En une fiotte imposante que montaient douze mille forçats et marins, il réunit à la Spezzia plus de cinq cents navires de guerre ou de transport, lougres et brigantins, gabres et tafurcas, naves et frégates à rames, nefs biscayennes et hourques flamandes, galions de Gênes et galères de Malte.
L'époque était mal choisie. Les tempêtes équinoxiales boideversent souvent, dès le milieu de septembre, les côtes africaines, et l'amiral Doria opinait pour qu'on retardât le départ. On rejeta ses avis, il accepta quand même le commandement de cette force navale et il partit, emportant, — avec ses provisions, ses munitions, ses chevaux et son artillerie — , une armée de douze mille hommes, placée sous les ordres du duc d'Albe et composée de chevaliers de ^NLilte, d'Italiens, d'Espagnols, de reîtres et de lansquenets allemands. Charles-Quint s'était réservé l'autorité suprême.
La galère capitane qu'il montait avec Doria et qui devint ainsi la galère reale partit, — s'eiigoul fa^ — un beau jour et toute l'escadre partit avec elle, au grondement des canons et au chant des cantiques...
Suivant l'usage de l'époque, on s'évertue d'abord à ne perdre les côtes de vue que le moins possible et, en même temps, à navigiu-r de conserve, mais une tempête éclate, i^e mistral soufUe ; les voiles se déchirent; les chiourmcs harassées ne peuvent plus appuyer sur les avirons et, début de mauvais augure, ou va relâcher, —
jetor le 1er, — en Corse, puis en Sardaigne, puis sur les côtes des Baléares d'où, avec liberté de manœuvre, on repart enfin en se donnant rendez-vous sous le cap Caxine. Le temps s'est mis au lieau; presque tous les navires arrivent; à la rame, on défile devant Alger et on vient débarquer ici.
Khreïr-ed-Din guerroie pour le sultan dans les mers levantines, mais il a laissé le commandement d'Alger à un soldat intrépide, le renégat sarde Hassan-Agha. Celui-ci n"a guère que cinq ou six mille soldats à opposer à vingt-quatre mille impériaux. Qu'importe? Et l'étendard du prophète se déploie fièrement sur les murs d'Al-Djézaïr.
Détestant les Turcs, mais combattant avec eux lorsque, sous la bannière de l'Islam, il s'agit de repousser le chrétien, — l'ennemi commun, — les Arabes accourent delà plaine, et, en nuée tourbillonnante, ils enveloppent l'armée au moment où elle mot le pied sur le rivage. Les trompettes sonnent, les tambours battent, les canons grondent, les arquebuses détonnent, les flèches siiilent, les pierres volent, des cris terribles éclatent et une bataille imprévue accueille les Espagnols. T^a confusion se met dans leurs rangs. Debout à la proue de la reale, l'empereur prend lui-même la direction du mouvement, les embarcations font force de rames, l'armée est jetée sur le sable et, finalement, le débarquement s'effectue.
Le lendemain, enorgueilli par ce demi-succès, Charles-Quint envoie un parlementaire à Alger.
— Mon maître vient te châtier, Hassan-Agha, dit cet officier, avec l'emphase insolente d'un grand d'Espagne. Il vient mettre fin aux pilleries de tes forbans et les chasser de leur antre. Sa Majesté est pourtant indulgente et, avant de détruire ton repaire, elle te demande si tu veux te rendre.
— Le croissant combattra la croix, répondit le mécréant, et à ceux qu'il préfère Dieu donnera la victoire.
L'armée espagnole se porte alors en avant, mais, harcelée par les .\rabes, elle doit s'arrêter au Hamma. Le ciel s'est fait noir, la pluie tombe à torrents, et, sans tentes ni abris, les soldats passent la nuit sous de perpétuelles averses, une nuit longue comme un siècle, une nuit lamentable.
LA BANI,IEUE D'ALr.KH. 79
Le lendemain ils prennent les hauteurs de Koiibba, ils repoussent les cavaliers indigènes, ils marchent sur Alger. Les portes en sont closes, les murailles sont hautes. Tant pis! On les canonnera et on donnera l'assaut. Un enthousiasme qu'on appellerait fanatique s'il eût bouillonné dans les rangs d'une armée infidèle surexcite les Espagnols. On va ouvrir le siège... Dieu est-il pour les Maures? Cela ne peut être. Une nouvelle bourrascpie éclate cependant; le vent renverse les hommes ; ils s'accroupissent ; ils se pelotonnent dans leurs manteaux...
— Allah ou ekheur ! Allah ou ekheur '.
Ce sont les Algériens ! Ils ont tué les sentinelles et comme des démons apportés par l'ouragan, ils surgissent dans la tempête... Les Espagnols s'épouvantent; le tumulte se met dans leur foule; leur poudre mouillée ne prend pas et, encore une fois, on les crible de pierres et de balles. Ils se lèvent, cependant ; ils se défendent; ils se rallient à la cotte d'armes violette que, timbrée de la croix blanche, portent les chevaliers de Malte. Les Turcs reculent mais Alger se referme sur eux ; ils disparaissent. Plus que des murs! ... Et, emporté par sa rage impuissante, un guerrier héroïque, — Ponce de Balaguer, chevalier de langue de France, — vient enfoncer sa dague dans la porte et tombe foudroyé. Bombardes et couleuvrines tiraient, en effet, du haut des remparts.
Bab-Azoun s'ouvre tout à coup et, dans la splendeur de ce costume de paladin dont se paraient les rois de l'Orient, Hassan- .Agha apparaît au milieu de ses hommes qui chargent à la lance. Charles-(^)uint veut se jeter dans la mêlée ; on retient son ardeur et les chrétiens lâchent pied... Allah se prononçait pour les défenseurs de l'Islam et on vit, disent encore les Algériens, combattre, sortis de leur tombe, des marabouts qui étaient morts depuis longtemps; on vit, sur des chevaux plus blancs (|ui' le dôme deskoubbas, legendre du prophète et l'ange Gabriel conduire les croyants à la bataille.
Le soir, les Espagnols campaient sur le (]oudiat-es-Saboun, — sur la colline où nous avons vu s'élever le fort de ri<'mperour. Ils espéraient prendre plus lard leur revanche.. .
Mais les munitions sont encore à bord des navires et, battus par l'ouragan, ceux-ci roulent comme en pleine-mer; tout dél^arquement est impossible ; les caïques, — les canots, — sont mangés parles lames; les officiers ne peuvent qu'à grands coups de sabre obtenir un semblant d'obéissance et les galères tentent de prendre le large. Celles que peuvent remorquer les chiourmes demeurent debout à la lame et résistent à sa puissance de destruction ; les autres sont roulées par les flots, jetées à la plage , mises en débris. Une division entière disparaît. C'est un désastre irréparable... II n'y a rien d'étonnant en cela ; les chrétiens avaient déchaîné contre eux la colère de deux thaumaturges auxquels le ciel n'avait rien à refuser : Sidi-Betka et Sidi-bou- Gueddour, — monseigneur l'homme aux pots. Le premier battait la mer avec furie et, à chaque coup de son bâton, elle rugissait, elle se tordait du Cap Caxine au cap Bengut, elle bondissait, démontée. Le second avait aligné devant sa demeure autant de pots qu'il y avait de navires en rade ; il les prenait l'un après l'autre; il les jetait sur le sol et, à chaque vase qu'il cassait ainsi, un navire se brisait dans la tourmente.
Une accalmie se produit cependant mais il n'est plus question d'assiéger Alger. Toujours traquée par les cavaliers ennemis l'armée catholit|ue bat en retraite vers l'est ; elle traverse l'Harrach qui, grossi par l'orage, emporte plus d'un soldat ; en débandade, elle gagne Matifou.
La tempête recommence, terrible, implacable, et de nouvelles naves sont jetées à la côte. Pris de panique, les chrétiens affolés veulent partir quand même. On n'a plus assez de caïques pour les transporter, plus assez de vaisseaux pourles recevoir... Sauve qui peut ! Et on s'entasse dans les embarcations; elles chavirent; on crie; on se noie... Qu'importe ? Quelques-unes atteignent les navires et ceux-ci lèvent l'ancre. Tant pis pour ceux qui restent !
Deux siècles et demi plus tard, une nouvelle expédition est organisée par l'Espagne et mise sous les ordres d'un général irlandais, O' Reilly, que seconde un lieutenant anglais. L'armée qui en est chargée part un beau jour de Tunis, vient mouiller devant l'Harrach, descend à terre sans trop de peine, mais s'em-
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porte follement dans la poursuite des cavaliers arabes, bat en retraite et se rembarque le môme jour.
Au commencement du xvii' siècle, LouisXIlI tente inutilement d'intimider Alger ; en 1682 et en i683, Duquesne lui inflige un bombardement qui demeure sans résultat ; en 1688, le maréchal d'Estrées n'est pas plus heureux; en 1770, uneexpédition danoise échoue devant ses forts ; en 1773, les Espagnols subissent un nouvel échec ; en 1816, enfin, lord Exmouth se livre à une démonstration qui n'aboutit à rien... Les Algériens se baissent quelquefois sous l'orage des boulets et des bombes ; ils s'engagent à mériter, dorénavant, le premier prix de vertu ; ils signent tous les traités qu'on veut, et, la bourrasque passée, ils recommencent de plus belle. Toutes les marines tremblent devant eux. L'Espagne, l'Angleterre, l'Autriche, les Etats-Unis, le Hanovre, la ville libre de Brème, la Sicile, le Danemark semblent reconnaître leurs droits à la course et leur paient un tribu qui assure à leurs navires une sécurité relative... Qui donc sera assez fort pour, enfin, abattre l'orgueil, pour dompter la férocité de ces écumeurs redoutables ?
Allons plus loin. Des jardins, des norias, une campagne qui, — avec ses usines, ses cultures maraîchères, ses cloches à melons, — a quelque chose de certains coins delà banlieue parisienne... On se livre ici à la production intensive de primeurs qui, l'hiver, s'en vont en Europe et qui sont, pour cette partie de l'Algérie, une source de revenus considérables. Le pays compris entre le Hamma et Ménerville sera, un jour, non le grenier, mais le potager de la France... Puis, — au milieu d'une vaste forêt d'eucalyptus que traversent loued-Harrach, l'oued-Smar, des canaux et des routes, — un village exclusivement européen, - — une petite ville dans laquelle on sent le voisinage de la grande, éloignée seulement de douze kilomètres, — s'enorgueillit de sa gare, de son pont, de ses larges rues ombragées de platanes, de ses hautes bâtisses, de ses villas perdues dans la verdure : c'est Maison-Carrée.
Une course d'une dizaine de kilomètres, par le chemin de la ferme modèle, par la route de Laghouat et par nous ne savons
LA BANLIEUE DAL(;Eli.
quelle autre voie tracée à travers des cultures, nous conduit de Maison-Carrée à Saoula, simple annexe de Bir-Kadem, d'où, par le hameau de la Cressia, nous atteignons enfin Douera.
Avec sa muraille et ses portes, avec ses quatre mille habitants européens, avec sa grande rue plantée d'arbres, Douera peut donner une idée assez juste d'Aumale, de Batna ou de Sétif à ceux qui ne connaissent aucun de ces centres de colonisation...
Il est sept heures du soir. Dînons ici, promenons-nous au clair de lune et passons la nuit dans cet excellent petit hôtel de village...
l\ TOMBEAU.
Cinq heures du matin. Notre Espagnol lait claquer son fouet, ses chevaux s'impatientent... En route!
Dans les joies du soleil levant, remontons vers le nord ; traversons Dely-Brahim et ses campagnes peuplées d'orphelinatsprotestants; tournons vers l'ouest; gagnons Cheragas, cette succursale de Grasse, tout embaumée do ses jdantes odoriférantes; continuons notre course et arrêtons-nous un instant à la Trappe de Staoueli.
C'est ici que, en i83o, l'armée française livra sa premièr(^ bataille, c'est ici qu'elle remporta sa ])rcmière victoire. Commandés
84 UAL(;EK a TAISIiER.
parle bey de Gonstantine, par le khalila d'Oran, par Ibrahim, gendre d'Hiissein-dey, cinquante mille Arabes se ruaient sur nos troupes avec celte furie que nous admirons maintenant chez leurs fils, les turco.i d'aujourd'hui. On les reçut à la pointe des baïonnettes, on les repoussa, on les mitrailla, on acheva ceux qui, blessés, ne se tuaient pas eux-mêmes et, après tout un jour d'une lutte acharnée et sanglante, nous nous emparâmes de leur camp, de ses vivres, de ses chameaux, et de ses trésors. Notre général en chef couchait sous la tente-palais qu'avait abandonnée Ibrahim ; la roule d'Alger nous était ouverte.
Quinze ans plus tard, au milieu des palmiers nains qui couvraient alors ce plateau, l'évêque d'Alger disait la messe sur un autel de verdure et, sur un lit de boulets, il posait la première pierre de la Trappe.
Habitée aujourd'hui par une centaine de religieux laboureurs, la sainte maison a prospéré. Elle possède des fermes, des moulins, des greniers, des ruches innombrables, des distilleries, des caves, d^immenses champs de géraniums et de céréales... Usons de l'hospitalité absolument écossaise que les bons pères nous offrent avec tant de générosité et, sous leur regard satisfait de propriétaires heureux de voir apprécier leurs produits, goûtons à leur vin blanc. Il est exquis du reste. ..Le vignoble de la Trappe occupe une superficie de plus de cent cinquante hectares et produit annuellement de cinq à six cent mille litres de vin. Ce n'est plus du sang qui coule à longs flots dans ces campagnes où retentit le fracas des armes... C'est ici que la viticulture algérienne a commencé. Elle s'étend, à présent, sur toutes les côtes du Sahel. Il y a, dans notre colonie, quinze mille planteurs indigènes qui, ensemble, cultivent huit mille hectares de vignes et à peu près autant de planteurs européens qui en cultivent soixante mille.
Piquons vers l'ouest... N'oici la mer ! Sablonneuse et aritle, la côte se découpe en deux golfes dont la concavité est tournée vers le nord-ouest et que sépare un cap jaunâtre. A l'extrémité de cette langue de terre brunissent, éparses, quelques ruines de la batterie turque de Torro-Chica, — la petite tour. A sa base s'élevait
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autrefois la koubba de Sidi-Féruch. Un village de pêcheurs éparpille maintenant ses maisonnettes sur la place où le marabout s'endormait au soleil ; un fort a remplacé la vieille redoute et, scellée dans ses murs, une plaque de marbre porte cette inscription :
7ci, le i4 juillet i83o, par ordre du roi Charles X et sous le co/nnia/idement du général de Bourmout, l'armée française vint arborer ses drapeaux, rendre la liberté aux mers et donner l'Algérie à la Finance.
Il y avait déjà trois ans, en effet, que notre consul avait reçu le coup d'éventail dont nous avons parlé, lorsque, dédaignant l'opposition anglaise, nons nous décidâmes enfin à laver cet affront.
— C'était à Toulon, nous raconte bien souvent mon père qui, embarqué sur \a Provence, prît part à cette expédition et vit tout cela par l'embrasure d'un sabord, c'était à Toulon... Cent deux vaisseaux de guerre, trois cent quarante-sept transports de l'Etat ou du commerce, trois cent cinquante petits navires, — huit cents bâtiments en tout, — avaient été rassemblés. ^Marins et soldats, soixante et dix mille hommes peuplaient cette grande ville flottante. Toulon était envahi ; pleins d'éclats de voix et de cliquetis de verres, les cafés regorgaient de militaires el de matelots qui buvaient â la défaite du Turc, qui chantaient leurs chansons guerrières.
— J'ai vu les soldats d Eginc Et les guerriers égyptiens,...
hurlaient ceux qui revenaient de Navarin.
— Et vive le roi, Le comte d'Artois
Et le duc d'Aiigoulèmc !,.
braillaient les autres, aussi fervents légitimistes qu'ils étaient ardents républicains, trente ans plus tôt, qu'ils devaient être zélés bonapartistes, trente ans pltis tard. Des tavernes avaient déjà écrit sur leur porte : yl la complète d' Afriijue ; des chapeliers maritimes
vendaient déjà des rubans oi'i se lisait, en lettres d'or : Retour d'Alger.
a Le aS mai, le pavois aux mille couleurs flottait dans les mâtures ; l'enseigne de combat se déployait à la poupe des vaisseaux et traînait jusqu'à la mer; rangés sur les vergues, les équipages découpaient de noirs festons sur le bleu lumineux du ciel... Enlevée par vingt-quatre rameurs, une embarcation royale sortait de l'arsenal, suivie d'une escadrille de canots. A son arrière battait le pavillon de soie blanche semé de fleurs de lis ; elle portait monseigneur le duc d'Angouléme, grand amiral de France.
« Des explosions formidables ébranlaient le ciel, les navires avaient des soubresauts et craquaient dans leur membrure. C'étaient les salves...
— Vive le roi ! criait l'amiral Duperré qui élevait dans la fumée son grand chapeau à plumes blanches.
— Vive le roi ! répétaient les équipages.
« Et, tout ému de ce vacarme, le jeune grand-amiral, qui n'avait jamais navigué, jjassait l'escadre en revue, se plaignait de sa grandeur qui l'attachait au rivage, souhaitait à tous un glorieux retour et revenait à terre.
« Tout était paré à bord des bâtiments encombres de munitions et de bateaux plats, d'armes et de ballots, de caisses et de caissons, tout grouillants de soldats aux larges shakos et aux bulïleteries blanches. Chacun était à son poste pour l'appareillage...
« Un signal part de la Provence et les voiles se larguent. On dirait qu'un vol de mouettes colossales vient tout à coup de prendre son essor. Toutes les musiques jouent et leurs accents belliqueux forment un immense concert que ponctuent, en points d'orgue, les coups de canon de partance. Prolongé, continu comme celui d'une cataracte, un bruit sourd et lointain arrive de la terre ; ce sont les hourras des spectateurs dont la foule noircissante tapisse les versants du Faron...
« La Provence prend la tète de ligne. Derrière elle, marche, en bon ordre, laflotte militaire, puis, se pressant, se heurtant, se bousculant, vient la foule des transports, des bateaux-bœufs frétés à Cônes ou en Catalogne... Et, dans le goulet, entre Saint-Mandrier
et la Grosse-Tour, c'est une confusion indescriptible. Il y a des bâtiments de toutes tailles, des galiotes et des trois-màts,des goélettes et des bricks, des tartanes et des cotres... Les plus petits veulent passer devant les plus gros et ils finissent par mettre le désordre dans l'escadre elle-même. Le Scipion pvend la Duchessede-Beri) par la hanche ; le ^/e^/rt?/ aborde, par le travers, la Belle Gnbrielle qui brasse à culer et qui vient, de la poupe, frapper sur le nez du Nestor ; le Trident s'embarrasse dans la route du Vésuve, du Fidcain, de toutes les boni])ardes ; embrouillées dans les corvettes de charge, la Fémis et la Thémis vont de la Bonite à la Caravane et s'empêtrent dans les bricks. Les ofliciers crient, les commandants hurlent, l'amiral qu'une vieille blessure empêche de parler bredouille de colère... Et les grosses gabarres, le Chameau^ le Marsouin, passent en masses imposantes, tandis que le Pe/i"ca/i, le Souffleur.^ le Talisman et le Brasier, des vapeurs à roues qui ont quatre cheminées pour filer trois nœuds à l'heure, s'essoufflent à débrouiller ce chaos... Eton.marche toujours...
« Le cap Sépet fourmille de têtes ; des acclamations s'en élèvent ; le long des côtes, un grondement confus court comme celui des vagues, un jour de grosse mer; puis tout se tait... La dernière balancelle a passé.
« Le lendemain, sorti de l'horizon, un vaisseau qui battait le pavillon rouge de Stamboul faisait des signaux à l'amiral. La Provence mit en panne et elle attendit. Une embarcation turque lui apportait bientôt Tahir-pacha, ambassadeur de la Porte ottomane. Il allait, à Toulon, arrêter l'expédition française, s'il en était temps encore et, de là, à Alger, étrangler Hussein-dey, vassal du Grand- Seigneur.
— Trop tard, lui dit Diiperré. Le temps des belles promesses n'est plus. Les canons vont parler, et, quand la poudre parle, les diplomates se taisent.
» Le 1 3 juin, après une tempête qui avait failli infliger à notre (lotte le sort de celle de Charles-Quint, un murmure de joie parcourut les équipages,
— Terre ! avait, à bord de Wlniiral, crié, la vigie de la grand'hune.
LA BANLIEUE D'ALGIÎR.
« Lentement, une grosse montagne bleuâtre s'élevait, en effet, vers le sud... L'Atlas! Puis à l'ouest, des dômes, de petites tours carrées montaient sur la tacho blanche d'une ville bizarre... Alger !
« L'escadre prit la ligne de bataille et, pendant trois heures, leurs drapeaiu\ déployés, ses bâtiments défilèrent devant la capitale des pirates, sous ses remparts où s'agitaient des hommes en lurban, cti burnous blancs et rouges. La flotte marchande
COUB d'une villa MACIIESQL E.
attendait au large. Des goélettes avaient pourtant voulu être de la partie, de pauvres goélettes auxquelles les i'orljans avaient peut-être autrefois donné la chasse... Et, elles étaient tout heureuses, ce jour là, de narguer les Maures à l'abri de nos batteries... Pas un coup de canon ne fut tiré et, guidée par un certain Bavastre, vieux loup de mer qui, couvert par une lettre de marque, avait battu les côtes barbaresques au temps du premier Empire et qu'on avait embarqué comme ])iIote, l'armée navale allait mouiller devant Sidi-Feruch.
90 D'ALGER A TANHER.
« Puis tomba la nuit, toute scintillante des étoiles du ciel, des phosphorescences de la mer, des fanaux hissés dans les mâtures, des feux mystérieux qui s'allumaient dans les collines africaines, des bombes inutiles qu'envoyaient les Arabes et dont la traînée rouge passait lentement dans les ténèbres, comme celle d'un météore.
» Le matin, tifres et tambours sifflaient et battaient une diane plus joyeuse que d'haijitude. Les hamacs étaient, en double, portés aux bastingages ; la prière était dite à la course... Sur les hauteurs, du côté de Staoueli, le soleil levant éclairait des fanions dont le rouge se fondait dans la pourpre du ciel, dont les croissants et les boules d'or étincelaient comme des paillettes. Et, à côté, blanchissaient les grandes tentes d'Ibrahim, agha des janissaires, du bey de Tittery, du Bach-Agha des Kabyles et d'autres grands officiers... Le dey d'Alger avait convié tous ces gens-là à une sorte de représentation théâtrale dont le programme comprenait le rejet à la mer d'une armée chrétienne, la noyade de ses soldats, la démolition de ses navires et, comme apothéose, le triomphe de Mahomet et de l'Islam.
« Deux matelots, — l'un de la Thémis, l'autre de la Sémillante, — arboraient cependant sur le fort de Torre-Chica le premier drapeau français qui flotta sur la terre algérienne. Le débarquement commençait.
« Disposés en front de bataille, les chalands de l'artillerie se rangèrent les premiers. C'étaient de larges radeaux dont l'arrière présentait une sorte d'échancrure dans laquelle s'engageait l'avant des chaloupes qui allaient les pousser devant elles. Chacun d'eux portait un canon sur son aiTùt, des artilleurs, la mèche allumée, et un peloton d'infanterie, l'arme au ijras. Les trompettes sonnèrent, les chaloupiers pesèrent sur les rames et les canons marchèrent, la gueule vers la côte. On eût dit une mâchoire monstrueuse qui allait mordre la terre... La France montrait les dents ! Puis c'étaient des chalands de soldats qui avaient le fusil charge, la baïonnette au ciel; puis venaient la cavalerie et le gros de l'armée.
« L'artillerie atteignit le rivage; l'avant de ses radeaux s'abattit
LA BANLIEUE D'ALGKR.
comme un pont-levis, mordit le sable, comme le corbeau des galères antiques, et donna passage aux pièces et aux canonniers... Assis devant leurs tentes, les invités du pacha devaient commencer à se regarder, interloqués. La comédie annoncée allaitelle se changer en une tragédie sanglante?
« Aucune résistance active. De temps à autre, seulement, un point blanc se détachait de la colline et semblait rouler vers la mer; c'était un cavalier arabe. 11 arrivait à cent pas de nos soldats, se levait sur ses ctriers, poussait un cri sauvage, tirait, tournait bride et s'enfuyait au triple galop, quand une balle française ne l'envoyait pas s'écrouler dans les pierres, son burnous battant l'air comme les ailes d'un vautour blessé.
<( Le i5, les beys avaient disparu ; le débarquement s'achevait malgré une mer déchaînée et l'armée commençait vers l'intérieur sa marche victorieuse.
Trois jours après le canon tonnait dans le sud-est; des fumées s'élevaient là-bas, en masses épaisses et, de temps à autre, sur la crête des collines, passaient au grand galop des escadrons d'Arabes qu'un coup de vent semblait emporter dans des tourbillons de poussière, couraient, en longues lignes rouges ou jaunes, des compagnies de fantassins algériens... Là-bas se livrait le combat de Staoueli.
« L'escadre passa encore une quinzaine de jours à Sidi-Feruch puis elle reprit la mer en laissant la garde de Torre-Chica à une compagnie de la Robin-des-bois... On appelait ainsi des compa-
l'ONTAINE IlLEHE.
gnies de débarquement dont les hommes ne portaient pas le col bleu et se coiffaient d'un casque en cuir bouilli, orné d'une queue de cheval. Et, plantée sur le couvre-nucjue, cette queue remontait en avant, venait leur pendre sur le nez et leur donnait l'aspect farouche et archaïque des guerriers qui partaient pour la guerre de Troie.
a Le 2 juillet, la flotte était devant Alger ; le lendemain tout était prêt pour le combat.
— Première pièce, feu !
« Et une détonation secouait la Proyence.
— -A trois encablures, pointez! Deuxième pièce, feu!.. Palanquez !
» Le bombardement s'ouvrait. VAmpltitiite tirait après la Provence, puis ce fut la 3Ielpomène, puis un autre et, un à un, tous les navires envoyèrent leur bordée à la ville... Et, quand toute la flotte eut défilé, la saraljande infernale recommença, tandis que l'armée canonnait Alger par l'ouest. De Bab-Azoun à la pointe Pescade les fortifications ripostaient, tiraient tant qu'elles pouvaient, mais sans leur faire de mal, leurs projectiles passaient dans la mâture des bâtiments. Notre artillerie navale faisait aussi plus de bruit que de besogne.
— Pointez haut, commanda alors l'amiral qui perdait patience. « Et, franchissant les remparts, nos boulets criblèrent les maisons
([ui s'effondraient sur des enfants et sur des femmes... C'était peut-être nécessaire, mais c'était aflVeux et, tout à coup, — comme si la justice divine eût voulu nous punir de cette manœuvre barbare, — un fracas horrible déchira une batterie de la Provence. Un canon venait d'éclater, semant la mort autour de lui... Les manches retroussées, les mains sanglantes, les chirurgiens couraient dans le carnage et envoyaient les blessés à fond de cale, les cadavres étaient poussés dans les coins et une voix calme, la voix d'un oihcier, s'élevait :
— Cinquième pièce, feu !
(( Le bombardement reprenait son oeuvre de destruction...
(( La nuit se fit et l'escadre alla croiser au large; elle revint le lendemain et elle allait recommencer sa canonnade lorsque sauta
LA lîANLlEUE D'AL(;EH. 93
le fort de l'Empereur. On ne tira pas, l'armée elle-même ne tirait plus. Le 5 juillet, les marins regardaient la terre où se passaient des choses qu'ils ignoraient encore lorsque, soudain, avec le tonnerre des salves, une acclamation imposante s'éleva de la Kasbah, descendit sur la ville comme le fracas d'un écroulement, fut répétée parles équipages et roula sur les flots jusqu'aux sables de Matifou... Le drapeau de la France venait de se déployer sur le palais des deys !
« Le Sphinx partait à toute vapeur. Il allait porter à Toulon la nouvelle de notre victoire et, quelques jours plus tard, les vieux canons des Invalides annonçaient à Paris que notre fleur de lis avait, sur les murs d'Al-Djézaïr, remplacé le croissant abattu. »
Remontons jusqu'au village de Staoueli ; à travers l'immensité des plantations qu'ont faites les trappistes, redescendons jusqu'à l'embouchure de l'Oued-Tarfa; entre ses rives encaissées, à travers ses vignes sauvages, ses lentisques et ses lauriers-roses, suivons, — jusqu'au plateau de Beni-Messous, jusqu'à l'haouch Kalaa, — le cours de ce torrent. Pareils à ceux que nous vîmes à Roknia, dans la province de Constantine, là se dressent encore, de la taille d'un homme, une quarantaine de dolmens... Qui les éleva ? Les guerriers d'une bande celtique descendue du Septentrion? Les antiques aïeux des autochtones? On l'ignore.
Repartons; coupons le cap des Ponts; laissons à notre gauche ces ruines d'aqueducs construits par les Romains et voici Guyotville.
Quelques minutes, — le temps de voir sa grotte préhistoritiue du Grand-Rocher, — nous suffiraient à visiter ce village agricole. Mais nous n'avons rien pris, depuis le déjeuner des bons pères trappistes et, pour ouvrir l'appélit, il n'est rien qui vaille les courses matinales à travers les campagnes, rien qui vaille les grands spectacles de la nature... Déjeunons sur cette terrasse, (levant les sourires amis de notre mer et en route encore!
Longeons maintenant le rivage jusqu'au cap Caxine dont les roches majestueuses portent l'un des phares les plus beaux et les plus utiles de la côte africaine. Suspendue sur la crôte des falaises
94 DALCiEH A TANGER.
entre la grande bleue et les collines verdoyantes de la forêt de Baïnem une route d'une poésie émouvante et sauvage nous conduit à la pointe Pescade.
Quel paysage charmant ! Quel décor grandiose ! Des falaises à pic, des éboulements déchirés, des touffes de perce-pierre à l'odeur pénétrante, des amas de cactus... Là-bas, avec des limpidités de saphir, avec des rayonnements de nacre, la mer sommeille dans les anses tranquilles ou, poussée par des brises molles, elle vient expirer sur le sable piqueté de soleil; au loin, elle s'étend, embrasée de lumière. Et, sur son fond éclatant, s'enlèvent avec la netteté du burin, les pans de murs de la batterie