‹ D'Alger à TangerChapitre 12 sur 37 · M AU A DO UT DE I.A D 0 U-Z 4 H E A · texte numérisé non relu

M AU A DO UT DE I.A D 0 U-Z 4 H E A

nent les sorcières noires, avec ses petits jardin.s, avec ses cabanons dignes d'Endoume et auxquels ne manquent ni le poste à feu, ni le parfum de Vaïoli et de la bouillabaisse; voilà le vallon riant des consuls; voilà, à mi-côte, Notre-Dame d'Afrique, cette bonne mère qui, à son arrivée, sourit la première au matelot de Provence comme, la dernière, elle lui a souri quand il (|uit(aillcs rives de Marseille.

Grimpons par ces sentiers, entre les bellombras aux rameaux luxuiianls, entre les raquettes des cactus (!l les grandes hampes

des agaves. Dans les bananiers, dans les grenadiers, dans les orangers, là cliantcnt les norias, là se cachent les maisons mauresques et l'asile des vieillards, là flottent de voluptueux eflluves auxquels les bonnes petites sœurs des pauvres mêlent le parfum mystique de la charité. Montons toujours... Le panorama s'élargit; l'horizon s'éloigne; nous sommes au sommet de la Bou-Zareah.

Autour de nous, tout est aride maintenant; un vrai village arabe, un amas de gou/bis. se cache sous des oliviers maigres, parmi les palmiers nains, mais que la vue est belle ! Des houles de monticules avec des maisons, des dômes, des villages ; des collines lointaines, légères comme des nuées; la mer immense; le grand vide delà Métidja; l'Atlas...

Descendons vite, les ombres des collines s'allongent sur le golfe et la nuit va se faire. Voici la verdure sombre du Frais- \'allon, les tombes ombragées du cimetière chrétien et les grandes dalles nues de la nécropole Israélite ; voilà l'hôpital du dey et le faubourg de Bab-el-Oued... Voilà encore Alger!

D'ALGER A GAKDAÏA

L/V METIDJA. SUPERSTITIONS. LA. KOJU. — BLIDAH. LA CHIKFA.

lîEItUOUAGIUA. — LA UECIIARA. HAUTS-PLATEAUX. DE

BOGHAIU A LAGHOUAT. GAHDAÏA. LES MOZABITES.

Plus favorisées en cela, la province d'Oran et la province de Constantine voient leurs chemins de fer dépasser déjà la bande des Hauts-Plateaux. Les trains qui, d'Alger, piquent vers le sud s'arrêtent à Berrouagliia, bien avant la limite septentrionale des steppes.

Partons avec l'un d'eux... L'Agha, Hussein dey, la Maison-Carrée passent comme des visions et voici un sim|)le groupe de fermes dans les eucalyptus. C'est le Gué-de-Constanlinc. Ici commence la Métidja.

En cette plaine vivait une fée, — un djinn, — au temps lointain des contes. Elle ne sortait que la nuit et, dans un rayon de lune, elle errait par les landes. Elle chantait alors et sa voix était si mélodieuse que les voyageurs attardes ne pouvaient s'empôcher de la suivre. Elle les entraînait dans un palais enchanté, un morceau du paradis de Mahomet descendu sur la terre, et ils s'y endormaient en des rêves de fumeur de haschich... Le lendemain, elle les renvoyait, surchargés de jjrésents. Elle vieillit pourtant, quoiqu'elle fût enchanteresse, et, un jour que, dans l'onde d'un puits, elle se vit grisonnante, elle pciussa un tel cri (jue son palais s'en écroula. Il n'eu reste aucune trace mais le puits demeure et, au

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i'ond de ses eaux, — miroir dont la franchise avait causé sa mort, — flolte encore, toujours chaud, le cadavre de la pauvre fée bienfaisante. Or elle s'appelait Métidja et la plaine qu'elle habitait à conservé son nom.

La foi aux êtres surnaturels est encore très répandue chez les Arabes et ils en racontent les vilains tours avec une verve qui fait plus d'honneur à leur imagination qu'à leur raison. Tous ceux auquels ils croient ne sont pas, en efl'et, aussi philanthropes que cette aimable personne... Sous le ciellumineux, dans la nature indulgente de notre Afrique, les farfadets n'ont pourtant pas le détestable caractère des korrigans qui hantent la Bretagne. Ils sont plus espiègles que méchants.

Il y a, par exemple, des djeitou/i qui, la nuit, vont paître leurs troupeaux de gazelles blanches et qui dansent des rondes étourdissantes autour des passants rencontrés sur leur route... Il y a des gazelles enchantées qui parlent aux chasseurs, avec des larmes dans la voix, et qui les supplient de ne pas les poursuivre. L'homme est-il impitoyable ? Elles fuient devant lui et, invulnérables, elles le conduisent en certains lieux où les ghrihni, — des lutins très vieux ettrès laids, — lui font passer un bien triste quart d'heure... Il y a des ondines et des fées, — des djinnia, — qui ont des mœurs déplorables... Il y a surtout de petits génies hideux qui font pleuvoir des pierres sur les gens endormis, qui viennent piler leurs dattes et les mettre en bouillie, qui effarouchent les chameaux, qui sautent sur le dos des promeneurs nocturnes et, à coups précipités, les battent de leurs petits poings velus, qui, enfin, embrassent effrontément les jeunes femmes, et font aux vieilles des grimaces de singes.

Onpeut heureusementéloigner des clouais toute cette engeance malfaisante. Il suffit pour cela d'égorger, le soir, une chèvre au bord d'un ruisseau ou, d'une façon plus économique, d'y jeter quelques plats de couscous. Il suffit même, — ce qui ne coule rien du tout, — de chanter des surates du livie au battement des tambours et à la fumée du benjoin. Pour se garder personnellement de leurs méfaits, h; procédé est encore plus simple. Avec do l'encre jaune,

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on écrit certaines paroles sacrées sur un morceau de papier, on le fumige et on le met clans sa babouche. Il paraît que c'est souverain. L'encre jaune est, dira-t-on, assez rare. C'est vrai et on |ieut, à la rigueur, la remplacer par de l'encre bleue mais, dans ce cas, il faut écrire la chose un soir, au moment ovi la lune se lève, et, au lieu d'un roseau ordinaire, se servir d'une plume taillée dans une baguette de laurier-rose. On peut, enfin, contre les djenoun et contre tous les maux qu'engendrent les plus méchants d'entre eux, porter sur soi l'une de ces amulettes dont se constellent les femmes, qu'elles cousent dans des sachets de cuir, qu'elles passent au cou des hommes, des enfants, des bêtes, de tous les habitants de la tente.

Ces gris-gris, comme disent les Nègres, ne sont que de petits papiers sur lesquels, en tous sens, on a tracé un verset sacré; ce sont des coquilles d'œufs, des cailloux ramassés dans des ruines, des noyaux de dattes, des cheveux d'enfants, du sel ou tout autre ingrédient de sorcellerie. La seule difficulté est de choisir la formule ou la relifjue appropriée au démon qu'on veut éloigner, au mal qu'on veut combattre. Il n'y a qu'un moyen de ne pas se tromper, c'est de s'adresser à l'un des innombrables marabouts qui font le commerce très lucratif de cette pieuse marchandise.

Au lieu d'éloigner les esprits, on les appelle, au contraire, — on les évoque par le /«/, — quand on a, par exemple, à leur demander des nouvelles d'un voyageur. Le fal est plus compliqué que la lutte contre les maléfices... On mange, brûlant, un grand plat de ce couscous qui est de toutes les cérémonies algériennes ; on jette ensuite du benjoin surde la braise et on retourne sur la fumée qui s'en élève la marmite dans laquelle on l'a fait cuire ; le récipient ainsi purifié est rempli d'une eau sainte et une jeune fille y plonge quelque menu objet ayant appartenu à l'absent; on le prend alors, rien qu'avec les pouces, et, en chantant, on va, du haut d'un rocher, le jeter à la mer ou à la rivière... (^.elui qui est loin se porte-t-il bien ? On entend des jouj ous ou des éclats de rire. Est-il malade ou mort ? Ce sont des sifllcts ou des cris de déses|)oir.

Revenons à la Métidja. Arrosée |)ar l'Ilarrai-h, par I« Ma/.afran

D'ALGEli A TANi;Eli.

par rOued-Jcr, le Sensala, l'Oued-Hamise, le Corso, le Boudouaoïi. la Reghaïa, la Ghiffa, le Nador et autres ruisseaux secondaires, elle s'étend, sur une superficie de deux cent mille hectares, du Sahel à l'Atlas et du col des Beni-Aïcha au Zaccar. Ce n'était jadis qu'une vaste lande inculte, dévorée par les artichauts sauvages, coupée de marécages qui allaient du lac Halloula à la Maison

Carrée, piétinée par les gens et par les bêtes, habitée, parcourue, dévastée par ces guerriers hadjoutes qui, longtemps encore après notre conquête, furent la terreur des colons et des Arabes soumis.

Tout cependant indiquait la fécondité de cette terre ensoleillée et humide. Les ricinsy étaient des arbres, les mauves des arbustes, les fenouils des buissons énormes, le fourrage une mer de verdure si profonde que notre cavalerie y disparaissait, s'y noyait. Nous ne tardâmes pas à la mettre en œuvre. Les détenus de la Liaison-Carrée la défrichèrent les premiers ; ils livrèrent une lutte inl'atigable aux pieds d'alouettes qui la dévoraient et dont on ne s'est pas encore débarrassé partout ; ils déclarèrent aux palmiers nains une guerre acharnée ; ils firent des massacres de jujubiers, des hécatombes d'asphodèles et ils demeurèrent à peu près maîtres du champ de bataille. Nos agriculteurs arrivèrent alors...

Et c'est aujourd'hui lune des régions les plus saines et les plus riches de l'Algérie; c'est un jjays qui, avec ses îlots d'arbres,

LARAGE iUBERCEAll.

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avec ses prairies et ses pâturages que coupent des haies vives, avec ses grandes et belles fermes qu'avoisinent des cabanes de travailleurs indigènes, rappelle, par place, les champs plantureux de la Normandie et de la Beaucc. Ici ce sont des jardins où verdoient les platanes et les mimosas, les bellombras et les trembles, les eucal3fptus et les bouleaux, les cactus et les bambous, les roseaux et les agaves ; là ce sont des vergers où fructifient à outrance les jujubiers et les figuiers, les orangers et les grenadiers, les oliviers et les citronniers, les mandariniers et les mûriers, les bananiers et les chinois ; ailleurs ce sont des champs immenses où fleurissent des pommes de terre qui donnent jusqu'à trois récoltes par an, où, en avance de deux, de quatre et même de cinq mois sur l'Europe, certains légumes en donnent quatre ; plus loin ce sont, à perte de vue, des plantations de ce tabac dont la libre culture vaut aux colons jusqu'à des bénéfices nets de deux mille francs par hectare... Et partout prospèrent des vignobles; partout se déroulent des moissons de maïs, de béchéna, de sorgho, d'orge, de seigle, d'avoine, de blé dur et de blé tendre ; partout poussent les plantes textiles, tinctoriales et oléagineuses, le lin, la ramie, la garance, le pastel, le colza, le sésame...

La Métidja est comme une réduction du Tell, comme un vaste musée de ses cultures, comme une collection de ses produits. A la longue énumération que nous venons de faire qu'on ajoute le liège, les thuyas, les cèdres, les pins, le sumac et les caroubes des forêts, les dattes des oasis, l'alfa des plateaux, le henné du désert, l'arachide des sables, les plantes odoriférantes d'Alger et on aura un tableau complet des ressources végétales que nous offre l'Algérie elle-même.

Dans toute la Métidja règne une heureuse activité ; de tous côtés travaillent, pour nous et pour eux, ces Kabyles qui, en loques souillées de poussière et d'huile, arrivent de Tizi-Ouzou, la faucille à la main, et qui, lorsque revient l'hiver, regagnent leur montagne avec quelques douios noués dans leur chemise.

Et il en est de presque tout le Tell comme de la Métidja elle-même ; rares sont les régions où la misère de l'ancien régime n'a pas fait place au bien-être. Partout s'ouvrent des routes, se tracent des

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chemins de fer, se construisent des barrages, se creusent des mines, s'élèvent des villages, se bâtissent des ponts, se créent des cultures, se dessèchent des lacs, se reboisent des collines, se plantent des landes, s'assainissent des marécages... Si, un peu trop prosaïque, notre civilisation supprime l'imprévu, détruit le pittoresque, efface la couleur locale, il faut bien reconnaître que ses méfaits ont de grandes, d'inappréciables compensations.

Nous arrivons à Bouffarik. C'était naguère une nécropole où, disaient les indigènes, les corneilles elles-mêmes ne pouvaient vivre, où, d'une compagnie commise à sa garde, il ne restait, au bout de six mois, qu'un caporal et qu'un tambour grelottant d'une telle fièvre, qu'il lui suffisait de tenir ses baguettes sur sa caisse pour exécuter, comme un automate, un roulement sinistre... C'est maintenant un village prospère, l'une des perles dont la Métidja brode sa robe verte. Les moissons se dorent, les grappes brunissent, les arbres s'élèvent, majestueux, où croupissaient les marais aux efiluves mortels...

Mais que font tous ces Arabes réunis dans ce terrain vague? Ils s'amusent. Chaque année, au moment des chaleurs, ils arrivent des tribus voisines, ils s'assemblent ainsi près d'un village et, sous la présidence d'un cheik, ils se livrent à la liora, à la lutte athlétique. Voyez-les!... L'un d'eux se lève, il s'avance dans le large cercle des spectateurs silencieux, il se met à demi nu et, en sautillant, il fait le tour de la société. C'est un champion de la montagne; c'est lui qui détient le record du biceps, comme dit l'argot de tous les sports à la mode.

Un homme de la plaine accepte son défi, se lève, se déshabille à son tour et le combat commence. Ils se serrent, se prennent à la taille, se renversent, tombent, se relèvent... Et pas un applaudissement, pas un cri, pas un mot d'encouragement ni de blâme dans l'assistance que pourtant étreint la curiosité! Toujours la froideur voulue, la dignité affectée des musulmans ! Une fois encore, cependant, le montagnard a le dessus... Un instant de répit et le duel recommence. L'honneur de sa tribu est dans ses muscles! Mais il s'oublie, il s'emporte, la lutte courtoise va dégé-

D'ALGER A GARDAÏA.

nérer en pugilat... iNon! Taillé en Hercule, un prévôt se lève et, pour un instant, il sépare les adversaires. Ceu.\-ci se calment, se resaisissent et ils continueront ainsi jusqu'à ce que l'un d'eux ait six fois été abattu. Alors seulement, les règles de ces jeux Olympiques le déclareront vaincu et sans aj)pel.

Plus loin, en cadence et selon une mesure soumise à certaines lois, comme les figures d'un cjuadrille, d'autres jouent à la balle lancée avec le pied, un véritable /bo^-/»rt//.

Reprenons le train... Voici le hameau de Beni-Mered. Un obélisque sur une fontaine y rappelle l'un des épisodes glorieux de

E M r, O U T lî .

nos débuis. En aviil 1841, un aide-major était, avec cinq chasseurs d'Afrique et seize fantassins, parti de Bouffarik pour Alger. Et ils cheminaient gaiement, lorsque fondirent sur eux des centaines de cavaliers hadjoutes. Ils formèrent le carré, mais ils furent fauchés par les balles. Le bruit de la fusillade arriva cependant jusqu'au camp d'Erlon, on vola à leur secours et on ne trouva plus debout f|U(' ciuri malheureux soldats qui, blessés et noirs de poudre, se battaient comme des lions pour défendre jusqu'à la mort le cadavre sanglant du docteur et de ses camarades.

L'Atlas se rapproche. Là-bas, sur la gauche, à quelques kilomètres dans l'est, au fond d'une gorge qui, abrupte et sauvag(î, va en se rétrécissant jusqu'à ne plus former (|u'un corridor étroit,

coulent, chères à l'esprit superstitieux des Arabes, les eaux chaudes deHammam-Melouan ; plus loin, les mines de zinc de Sakamoudi se cachent au sud du col qui porte ce nom à physionomie japonaise; sur la droite verdoient les hautes collines qui vont de ^lilianah à Teniet-el-Had; en face, au pied de l'Atlas tout noir de ses forêts de chênes, se blottit Blidah la voluptueuse, l'ancien rendez-vous de plaisir des Maures opulents.

Blidah fut, après Alger, la première ville barbaresque qu'attaquèrent nos troupes... Des Arabes avaient arrêté des bœufs que nous envoyait le bey de Tittery et, dès le 22 juillet i83o, le maréchal de Bourmont marchait contre elle. Il voulait en châtier les habitants qu'il regardait comme complices de cette attaque. Ceux-ci ne lui opposèrent, cependant, aucune résistance, lui ouvrirent leurs portes et le reçurent sans colère. Les Berbères des environs ne se montrèrent pas si pacifiques et ce furent de leur part, des escarmouches de tous les instants; l'un des nôtres ne pouvait s'éloigner des murs sans que quelques buissons habités ne le prissent pour cible; l'eau et les vivres nous étaient coupés; notre situation était intolérable et nous dûmes quitter la place. S'arrêtant, de temps à autre, pour former le carré, tirant toujours, repoussant les cavaliers qui, pour fondre sur eux, semblaient sortir de terre, nos compagnies se retirèrent péniblement sur Alger où elles arrivèrent fort à propos... Les Turcs fomentaient une révolte qui mit notre jeune conquête à deux doigts de sa perte.

Peu de temps après, une deuxième expédition partit. Dispersés en francs-tireurs, des Arabes de la plaine avaient fait feu sur nos hommes! Il fallait punir, exterminer ces rebelles! C'était moins aisé à faire qu'à dire. Ils fuyaient, ils se dérobaient à nos poursuites et ce fut encore Blidah qui paya pour eux. On la prit, on saccagea sa campagne, on brûla ses gourbis et ses maisons, on éo-orgea ses troupeaux, on anéantit les orangers qui faisaient sa richesse, et, — pour aller plus vile dans celte hideuse besogne — , on fusilla les prisonniers par paquets, au bord des tranchées ouvertes pourreccvoir leurs cadavres. Vilaine chose, horrible chose

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qu'une conquête faite dans de pareilles conditions ! Et, — nous sommes assez riches en gloires pour reconnaître nos fautes et nos torts, — notre occupation eut, avouons-le, de bien tristes débuts par ici! L'état de siège le plus farouche fut imposé à Blidah; les lois martiales y furent appliquées dans leur brutalité la plus féroce. Exaspérée, la ])opulation se révolta enfin sous le gouvernement d'un général qui se conduisait comme un fou furieux. Elle fut soumise et la ville fut livrée aux horreurs du pillage; on promit Vania/i, — le pardon, — aux caïds des tribus environnantes et, quand ils se présentèrent pour faire leur soumission, on les passa par les armes!... N'éloignons pas trop ces tristes souvenirs! Et, comme nous le faisons depuis de longues années déjà, tâchons de réparer pas nos bienfaits les injustices que nous commîmes alors.

Fondée par des maraljouts, quelques temps après l'époque de Barberousse, Blidah est, aujourd'hui, une charmante petite ville percée de larges rues, agrémentée de places à arcades, animée de cafés et de boutiques, peuplée de Français et d'Espagnols. Sa population Israélite se transforme; réfugiée dans quelques anciennes maisons du haut quartier, sa population indigène diminue tous les jours et il devient très rare de voir passer dans sa foule européenne le paquet ambulant d'une de ces Mauresques qui, plus sévères que celles d'Alger, ne hasardent qu'un œil dans les plis de leur voile. Venus comme travailleurs, les Marocains, par contre, y accourent en grand nombre et occupent presque tout le quartier Recourt. . . Mais quels êtres turbulents ! Au moment où nous le traversons, ce quartier est encore tout ému des scènes de carnage dont il a été le théâtre. Un sergent indigène a eu maille à partir avec l'un de ces Moghrabins. Les amis de ce sous-officier, sa compagnie, son bataillon ont pris fait et cause pour lui ; les Marocains se sont retranchés dans des cafés maures; les tirailleurs les ont assiégés; on s'est décousu au poignard de Tétuan et au sabre-baïonnette; on s'est égorgé et, pendant vingt-quatre heures, a duré une épouvantable bagarre à la(|uelle viennent à peine de mettre fin des patrouilles de cavalerie qui ont ramassé et enfermé lout le monde, ^larocains et Algériens... Et tout cela pour les

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beaux yeux d'une Fatnia quelconque qui, tranfjuillement, peignait ses sourcils pendant que le sang coulait pour elle.

Ils sont splcndides, les orangers de Blidali, et nous nous souvenons encore de l'impression qu'ils firent sur nous, alors que, collégien en excursion outre-mer, nous les vîmes pour la première ibis : « Enormes, prodigieux, ils forment un jjois de haute futaie, lisons-nous dans les notes naïves que nous prenions à cette époque. Nous quittons la route solitaire, poudreuse, inondée de soleil; nous franchissons un ruisseau; nous traversons une haie de jujubiers et un cri d'admiration nous échappe. Sommes-nous dans une forêt vierge, dans une dépendance de l'Eden, dans le jardin des Hespérides? Les plus petits de ces végétaux monstrueux sont grands trois ou quatre fois comme les plus grands de la Provence. Si toufïYi, si dense est leur feuillage qu'ils forment là-haut un immense plafond impénétrable au soleil, une voûte sombre que des milliers de troncs élancés et noirâtres soutiennent, comme des colonnes, un dôme de verdure tout étoile de fleurs aux arômes subtils, tout piqué, en même temps, des milliers de points d'or qu'y mettent les fruits mûrs. Un demi-jour plein de mystère, un silence presque religieux régnent dans ce bois, solennel comme un bois consacré à quelque divinité champêtre. Et la terre est humide sous les rameaux enchevêtrés; dans les fleurs et dans le gazon l'eau court, entre les arbres, en ruisselets d'argent... » Blidah exporte ou consomme annuellement de vingt à trente millions d'oranges plus parfumées que celles de Valence, plus savoureuses que celles de Mayorque.

Dans les environs de la ville est une forêt d'un autre genre, but d'une promenade obligatoire. C'est le Bois-Sacré, c'est comme un parc d'oliviers séculair(;s sous lesquels s'arrondit la houhhn de Sidi-Mohainmed-el-Blidi, marabout vénéré par les tribus hadjoutes et par tous les musulmans de la contrée qui, une fois |)ar an, viennent le visiter en grands pèlerinages.

Plus haut, sur le pic des Beni-Salah, s'élève celle de Sidi-Abdel-Kadcr-ed-Djilani. Et la vue s'étend de là sur la Mélidja, sur h; Sahel, sur la mer, tandis que, au sud, à l'ouest, à l'est, mou-

tonnent des montagnes, se creusent des ravins, se déroulent des bois.

Remontons la Chiffa. Il n'y avait ici que des sentiers abrupts, que des pistes kabyles. Hardiment, nos soldats ont suspendu sur la rivière une route qui serpente avec elle et s'enfonce dans la montagne.

Avec ses pins tordus sur les roches grises, avec ses lauriersroses dans les galets blancs, certainement très beau est le défilé de la Chiffa. Il n'égale cependant, en grandeur sauvage, ni le Chabet-el-Akhra, ni les gorges de Palestro.

A sa sortie, du côté du sud, une auberge rustique et pleine de gaieté s'abrite sous des micocouliers centenaires, c'est l'auberge des Singes... Là commence, pour se perdre vers l'ouest, un ravin délicieux, jonché de rocs verts de mousse et de capillaires, sillonné de ruisseaux dont l'eau brille au soleil, obstrué d'arbres morts qui lèvent encore au ciel leurs branches décharnées, ombragé d'une épaisse verdure où gambadent et grimacent les macaques grotesques qui ont donné leur nom à l'hôtellerie. Les singes sont encore nombreux dans cette nature sauvage et nous nous rappelons, un jour, en avoir vu prendre un par un procédé curieux. L'un de nous fit un trou dans le fond d'une bouteille transparente, y mit une noix assez grosse pour qu'elle ne pût sortir par le goulot, en boucha avec de l'argile l'ouverture inférieure, l'attacha à un arbre et nous nous éloignâmes... Un singe arriva, regarda ce piège, en fit le tour en sautant sur ses quatre pattes, lui montra les dents et s'en alla... Il se méfiait. Il revint bientôt cependant, toucha la bouteille avec hésitation, comme si elle eût dû le mordre, et, poussé par une gourmandise irrésistible, il finit par introduire sa petite main dans le goulot juste assez large pour la laisser passer en long. Il tenait la noix mais il poussa tout à coup un glapissement de détresse. Il ne pouvait plus retirer son poing! Et il se laissa capturer, assez peu intelligent pour ne pas voir qu'en lâchant ce qu'il tenait ainsi, il eût pu délivrer son bras... Il fallut casser la bouteille pour lui rendre la liberté.

U'aLGER a (iAHDAIA. 109

Revenons prendre le train à Sidi-Madani, passons le camp des Chênes et, un instant, arrêtons-nous à Mouzaïa, station destinée à desservir les mines de cuivre qu'on exploite dans le voisinage.

C'est près d'ici que, le 21 novembre 1800, notre armée commandée par le général Clauzel, franchit l'Atlas pour la première fois... Aucune route et nos soldats durent, deux par deux, s'engager dans une coupure de trois pas de largeur, — le Col de la Mouzaïa.

— Du haut de ces rochers quarante siècles voua contemplent ! leur avait crié leur vieux chef qui se souciait d'un plagiat comme d'un escadron d'Arabes.

Et ils marchaient gaiement, mais un orage de balles et de rocs s'abattait sur leur tète. C^étaient les défenseurs du bey de Tittery et les Kabyles de Bou-Mezrag. Jusqu'alors invisibles, ils apparaissaient sur les crêtes... Les tambours battirent la charge, on prit le pas de course, on escalada les collines, on lutta corps à corps et on passa tout de même. Le lendemain on marchait sur Medeah.

Au sommet de la Mouzaïa, comme au sommet de presque tous les pics algériens, se perche unmarabout. C'est ici celui de Sidi-Mohammed-bou-Chakour, unbien saint homme qui, à la fin du xvii° siècle, pacifia le pays alors bouleversé par des luttes furieuses entre les autochtones et des envahisseurs arrivés du Maroc. Toujours des Marocains !.. Bou-Chakour fit mieux que cela. La ^létidja altérée ne possédait, dit-on, à celte épo([ue qu'un seul et misérable jniits. Il se faisait, chaque jour, monter une cruche de son eau et, du haut de son ermitage, il en arrosait toute la plaine. Ce travail quotidien le détournait cependant de ses exercices de piété et, pour s'en dispenser, il se fit, un matin, apporter plusieurs cruches à la fois. 11 versa sur le liane de la montagne le contenu de l'une d'elles... Grossi par un miracle, ce contenu se faufila entre les rochers, descendit les pentes, gagna la plaine, s'y creusa un lit, altcignil la mer et, depuis lors, ne cessa de couler : c'est l'Oucd- Harrach ! 11 vida la seconde du côté opposé et le même ])rodige engendra le I\Lizafian ; avec les autres cruches, il fit d'autres rivières et, délivré alors de la charge hydrauli(|ue (ju'il s'était

D'ALGER A TANGEH.

imposée, il put, sans préoccupation, s'abîmer tout entier dans la contemplation du Très-Haut.

Traversons les bois de pins, de pommiers et de poiriers du Xador, passons à Lodi et descendons à la gare de Médeah. Sur un plateau élevé, au milieu de vergers d'une fécondité admirable, au milieu de campagnes riantes, d'usines et de vignobles, la ville groupe ses maisons européennes et ses anciens minarets arabes. Sous un climat qui se rapproche de celui du centre de la

Stii LA ROUTE DE MÉDÉAII.

France c'est, sinon l'une dos plus intéressantes, au moins Tune des plus agréables de l'Algérie. Toute française aujourd'hui, elle était plus riche encore alors qu'elle était la résidence des beys de la contrée, alors surtout qu'elle était le marché principal de ces esclaves nègres que leurs propres princes livraient aux gens du Touat et que ceux-ci passaient aux Mozabites, lesquels venaient enfin les vendre aux Algériens.

Kn voiture !.. Cette koubba contient les restes sacrés de Sidiel-Khreli'a-])ensidi-Yaya, encore un marabout miraculeux. Ils pul-

D'ALGER A GARDAIA. Hl

liilent dans cette région. Les amis cle celui-ci, les Si-Sliman, étaient, un jour, en guerre avec leurs voisins, les Adaouras. Il assistait à l'un de leurs combats et, voyant que les siens avaient le dessous, il intima mentalement aux chevaux ennemis l'ordre de rester en place... Et, malgré les éperons qui leur labouraient les flancs, les pauvres bêtes demeurèrent immobiles comme des coursiers de bronze. Sidi-el-Khrelfa égrena alors son chapelet et, à chaque grain qui tombait, un .\daoura étart frappé de mort.

— Partez, ordonna-t-il aux chevaux quand ils n'eurent plus que des cadavres sur leur selle.

C'était la nuit et, au grand galop, ils se lancèrent dans les ténèbres. Les vautours réveillés, les hyènes, les chacals poursuivaient, éperdus, cette cavalcade macabre. Et elle vint, avec ses trépassés, s'abîmer dans un ravin qui, depuis, s'appela le ravin de la pourriture, — chabet-el-khremadj .

Notre train file. Voici Damiette, Hassen-ben-Ali, ben Chicao... Au loin s'étendent des moissons où des Arabes travaillent en longues lignes. Et rien d'original comme ces blanches files d'hommes qui, enfoncés jusqu'à la ceinture dans l'orge ou dans l'avoine, se lèvent à notre passage, la faucille dans une main, une poignée d'épis dans l'autre, et nous regardent avec cette stupidité béate qu'ont les gens photographiés en groupes de sociétés ou de famille. A côté d'eux, sur trois perches en faisceau, sont jetés des buinous et des branches et, à l'ombre, ils y tiennent l'outre d'eau pure à laquelle, de temps à autre, ils viennent s'abreuver. Plus loin ce sont des paysannes à l'énorme coiffure, à la robe en désordre, et cjui, laissant retomber leurs bras où brillent des anneaux d'argent, nous suivent de longs regards qui luisent, curieux, dans leur figure brune.

Berrouaghia ! Tout le monde descend ; c'est la tête de ligne. On construit maintenant la voix ferrée qui ira jusqu'à Boghari ; on la continuera ])lus lard jusqu'à Laghouat;on la prolongera, un jour, jusqu'au cœur du désert... Ils rapportent bien peu tous

112 d'al(;er a tan(;eh.

ces chemins de fer sahariens mais pour en encourager la construction l'Etat garantit aux compagnies qui les l'ont un intérêt de cinq pour cent sur le capital de premier établissement. On prétend bien ici que, enchantées de ce placement avantageux, certaines petites sociétés s'en contentent et dédaignent la clientèle. Mais que ne critique-t-on pas en Algérie comme en France ? Et, quoiqu'il en soit nous avons raison de pousser à l'ouverture de ces lignes. Elles sont précieuses au point de vue de la stratégie, de la défense, de la colonisation future du sud. Quand les Américains veulent fonder un centre dans une région encore vierge, ils font un rail-rond qui y aboutit et, sûrs de leurs communications avec le pays dont ils s'éloignent, les colons arrivent et le centre se forme. Pourquoi ne pas l'aire comme eux? Tout n'est pas mauvais au pays des dollars.

Cerrouaghia? Un village européen, des jardins, des fermes qu'ombragent de grands peupliers et qu'avoisinent des tentes... Et c'est à peu près tout.

Le pays est prospère mais il est, nous dit-on, infesté de voleurs agricoles... Jusqu'à présent, — et comme cela se pratique encore en diverses autres parties de l'Algérie, — - les cultivateurs volés ont dû se soumettre à la becliara qui est bien la chose la plus étrange possible dans un pays où se fait la police... Une nuit, un colon voit, ou plutôt ne voit pas, disparaître ses légumes, ses gerbes ou son bétail. 11 attend.

— Je connais ceux qui ont fait le coup, vient bientôt lui dire une sorte de courtier, complice probable des larrons. Donne-moi tant de douros^je les leur remettrai et ton bien te sera rendu.

— Bandit! s'écrie d'abord le proj)riétaire dépouillé. Je vais te faire arrêter et on te forcera...

— Soit, ricane l'Arabe, mais comme je ne parlerai pas, auraisje le cou sous le sabre du bourreau, tu ne sauras rien et tu ne retrouveras rien.

Le colon connaît son homme, il se résigne, il paie et, le lendemain, il retrouve son blé à l'aire ou ses moutons au bercail. C'est ce qu'on appelle la hechara.

Les gens de Berrouaghia ont cependant liiii par s'insurger

D'ALGEU A GARDAÏA. 113

contre ces manœuvres et ils se sont constitués en une sorte de syndicat, assez original lui aussi. Ils versent chacun une cotisation et, avec cet argent, ils payent des gardes indigènes qui, sous l'œil satisfait des gendarmes et sous la direction de quelc|ues-uns d'entre eux, veillent, jour et nuit, et donnent la chasse aux malfaiteurs.

Il est midi et la diligence de Boghar ne part que dans la soirée. Que faire sous le soleil qui nous accable ? Aller déjeuner où nous pourrons, là-bas, dans cette auberge, par exemple. Une mare

B 0 n G H A tl I .

croupit à la porte de cette baraque et, autour de son eau verdâtre, des oies que la matrone du logis nomme toutes Louise se dandinent lourdement avec des canards qu'elle aj)pelle ses cousins.

— Pourquoi? nous dit-elle. Parce que les Arabes nomment l'oie el oiiisn et le canard i^erman. Alors...

D'autres bêtes peuplent la salle à manger : des canetons cagneux, famille adoptive d'une poule; des chats qui dorment; des chiens qui baillent; des gorets qui reniflent dans les tas de balayures; des hirondelles ([ui ont niché dans les solives, entrent par la porte, donnent la beccjuée aux petites tètes rousses qui gazouillent dans leur co(juille d(! boue, reparlent d'un couj) d'aile, décrivent vers le

114 D'ALGEH A TAiMiER.

sol une courbe silencieuse et se replongent dans le soleil... Il y a surtout des mouches, des myriades de mouches, qui, en noirs essaims, bourdonnent et tourbillonnent autour de nous. Et, pour se défendre contre la hardiesse de leurs invasions, il faut s'engoncer le cou dans les épaules, se serrer les manches au poignet, se mettre le bas des pantalons dans les chaussettes qui deviennent ainsi des guêtres, tenir ses mains sous la serviette ou dans les poches et, sans cesse, secouer la tète, comme un cheval impatienté.

— Allons, femme, l'absinthe et la gargoulette !

C'est le maître, un vieux Provençal qui, sans arriver au caporalat a fait toute sa carrière dans l'armée d'Afrique. Il vient de la chasse et, sur quelques mots que nous lui adressons dans la langue de son pays, il ajoute à notre menu les alouettes qu'il rapporte.

— Des gavoites et des calendres, mon bon !

— Voulez-vous de la galette arabe ? nous demande la femme qui ne veut pas être moins aimable que lui.

• — ■ De cette espèce de &?L\e fougasse sans trous? grimace l'aubergiste, avec dégoût. Jamais!

— Bah, fait l'autre, j'en ai donné à des députés. Oui, monsieur, à des députés. Vous savez, ajoute-t-elle en haussant les épaules, à de ces Parisiens qui passent ici au galop pour nous étudier, pour connaître nos besoins...

Minuit et nous partons en diligence. Le coupé est, hélas, arrêté depuis hier et il faut se caser dans un intérieur que remplit une société cosmopolite.

— Une cigarette, messieurs? Nous dit l'un de nos compagnons, un Juif de la nouvelle couche.

Et il fait passer à la ronde un paquet de papier bleu où est imprimé : Cigarittes bezef bono.

— Elles sont de Chemaiiia, ajoute le beau jeune homme d'Israël. De Ghe mania !

Et il répète avec complaisance ce nom à rendre hydrophobe le plus tiède des antisémites... Son tabac n'est pas mauvais, en olVet; le notre est atroce. Le commerce de cette denrée est absolument

D'ALGKU A (lARDAIA.

lis

libre en Algérie et chaque débitant y a des cigarettes de cinquante espèces différentes. Impossible d'avoir les mômes pendant deux jours de suite et on achète au hasard.

Mais quelle nuit pénible! Et dans les ténèbres passent des blancheurs de routes, des silhouettes d'arbres, des noirceurs de montagnes.

Nous nous arrêtons quelque part, pour boire et pour changer de chevaux. 11 y a là des gendarmes français et des gendarmes maures. Ils conduisent à Médeah un Arabe qui a tué un passant

LE DÉSEIIT DE PlERItES ET LE COUnS UU ClIÉLIFF.

inoffensif. Pourquoi ce ciime? Ah, les méfaits indigènes ont bien souvent des mobiles capables de plonger dans la perplexité l'àme française de nos juges... Figurez-vous que le père de ce criminel allait mourir. Il a alors saigné un poulet, il en a mis dans un pot les |)lumcs et le sang et il l'a confié à son fils, — le petit-fils du niolibond. Et l'enfant est allé jeter le tout dans un sentier. Si personne ne l'avait vu, le malade eût guéri. Un certain Mohammed a, malheureusement, passé par là... Et le vieillard a rendu l'àme.

— Le maudit, s'est écrié le bon (ils. Le maudit! Sans lui mon père ne serait pas mort.

Et, aveuglé par sa douli;ur filiale, il a poursuivi ^lohammed et il l'a assommé d'un coup de matraque.

A cinf| heures du matin, nous sommes dans un bas-fonti qui so

116 D'ALGElî A TArs(;i;R.

creuse entre Boghari et Boghar. Bogliari est le village arabe (|iii brunit sur cette éminence pelée, à l'est de la route ; Boghar est le village français qui, à l'ouest, rayonne au soleil, sur cette colline verte.

Une heure après nous partons par le break qui, ouvert à tous les vents, à toutes les poussières, s'appelle orgueilleusement le Courrier du Sud.

Nous traversons le désert de pierres, nous entrons dans les Hauts-Plateaux... Ici comme ailleurs, moins agriculteurs que bergers, les Arabes ont, depuis longtemps, détruit par le fer et par le feu, les arbres qui jadis ombrageaient ces régions; ils en ont fait des steppes désolés. Le reboisement en sera difficile; il n'est pas impossible, cependant, et il est indispensable si on veut que la pluie retombe dans ces immensités arides, si on veut les rendre à la culture, si on veut opposer une barrière aux flammes du vent empoisonné qui arrive du désert.

Au milieu des chardons étoiles de fleurs jaunes, des touffes violettes d'une espèce de thym, c|uel est ce vieil homme en lunettes bleues? Il met des brins d'herbe dans la boîte verte qu'il porte sur la hanche, il pique des coléoptères, — des /mnfous, — sur la haute forme conique de son chapeau arabe... Un botaniste, alors ? Un entomologiste ? Hélas ! Et un indigène qui voyage avec nous le regarde, saisi d'une sorte de crainte respectueuse. Un sorcier roumi!

Longtemps nous côtoyons le lit du Chelif, taillé comme à l'emporte-pièce dans une terre rouge et, à midi, nous déjeunons au caravansérail d'.Aïn-Oussera d'où nous repartons à une heure.,. .\ huit heures du soir nous couchons à Guelt-el-Stel. Encore une nuit tourmentée, par les chiens, cette fois, par les chiens européens qui aboient aux chiens arabes et par les chiens arabes qui aboient aux chiens européens. Une heure du matin. Elle est déjà finie, cette nuit bruyante, et en route à la clarté des étoiles!

Neuf heures. On déjeune au Rocher de sel. Véritable curiosité que cet immense bloc de sel gemme, que cette montagne de cristal qui, haute de deux cents mètres, a quatre kilomètres de

tour. Il y a, près du caravansérail, quelques gourbis qui brûlent.

— Ou Rabbi! Ou Rabbi ! O Dieu! O Dieu! soupirent les Arabes auxquels ces huttes appartiennent.

Et, assis sur des pierres, ils contemplent, résignés, l'œuvre destructrice des flammes; ils laissent brûler. Que faire? C'était écrit. Et quand une chose est écrite dans ce livre du destin, — • si grand qu'un cavalier au galop parcourrait à peine en cinq cents jours la longueur de la plume qui le traça, — on ne peut plus l'en effacer. Ils n'ont pas d'eau, d'ailleurs, pour éteindre le feu et ])uis leurs cabanes seront si vite reconstruites ! Un gourbi? Quatre pieux, qui ont à peine la hauteur d'un homme, pour former les montants; des branches et des roseaux pour la menue charpente; des palmes ou de la terre pour en remplir les vides ; un toit d'alfa, de palmier nain ou de chaume; ni cheminée, ni fenêtre, cela va sans dire, et la chose est faite. Cela sert cependant de demeure aux bêtes et aux hommes, cela remplace la tente pour l'Arabe sédentaire ou souvent alterne avec elle : la maison de laine pour l'été, la maison de paille pour l'hiver. Il n'en faut jjas plus pour abriter le bonheur.

A midi nous sommes à Djelfa, simple poste militaire, simple village de cantiniers et de soldats mourant de soif et d'ennui entre ses petites murailles torrides. Ce n'est qu'un relai et, le même soir, nous allons coucher, — nous reposer pendant quelques heures, — au caravansérail d'Aïn-el-Ibel.

A deux heures du matin nous roulons à travers le territoire des Ouled-Naïls, nous passons à Sidi-Maklouf et, dans l'après-midi, nous arrivons à Laghouat, la première oasis de la province d'Alger.

Des maisons de terre, de petits canaux, des jardins herbus, des forêts de palmiers, des légions d'Arabes, des aimées du désert... C'est la répétition de ce que nous avons déjà vu à Biskra.

Dès le lendemain, un nouveau break nous emporte vers Gardaïa. II y a deux voitures de Mozabites qui font ce service public et, tout comme chez nous, elles se sont déclaré une si ruineuse concurrence, que, pour un franc, on parcourt les cent quatre-

D'ALfiEK A r.ARDAÏA. 119

vingt-huit kilomètres qui séparent Laghouat de la capitale du M'zab.

Notre équipage va bon train et, après quelques marais secs, après quelques plateaux creusés d'ornières profondes, nous entrons dans la région des dajats. Les (Jajats, — nous l'avons dit ailleurs, — sont des oasis minuscules, des bouquets de verdure où croissent surtout le betouni, — le pistachier lentisque, — et le cedra. Il faudrait bien, à ce dernier mot, se garder d'imaginer des orangers luxuriants, de monstrueuses oranges confites. Il ne désigne que d'horribles buissons de jujubiers sauvages, hirsutes comme des hérissons.

C'est ici le paj's des grandes chasses; des lapins et des lièvres que les Arabes assomment tout simplement à coup de matraque; des gangas et des perdrix qu'ils tuent avec un bâton lancé comme un boulet ramé, comme le boo mérangdes Australiens; des cailles et des poules de Carthage qu'ils prennent avec un filet tendu aux abords des petites mares; des outardes et des gazelles.

Ces dernières, dont les laissers jonchent souvent la plaine qu'ils parfument au musc, se chassent au fusil. Quand un de leurs troupeaux pâture quelque part, il a toujours une sentinelle qui lui signale les dangers, comme il obéit à l'autorité d'un chef. On tâche de tuer le l'actionnaire ou le capitaine et, surprise, désorientée, la petite troupe se débande, s'éparpille, se laisse abattre presque entière. D'autres fois on chasse la gazelle à courre, on la charge au grand galop et on la tire de loin.

Ici se fait encore souvent la chasse au faucon ; ici enfin, se force (|uelquefois l'autruche.

Ce n'est guère qu'au cœur de l'été, quand elles viennent y chercher une fraîcheur relative, que les autruches paraissent au nord de Gardaïa. Comme les gazelles, on les poursuit avec des chevaux entraînés, volontairement amaigris, soumis à un jeûne sévère pendant les journées qui précèdent l'entrée en campagne.

Une de leurs compagnies est-elle signalée ? Les chasseurs partent de bonne heure et vont se poster, — |)rcndre \v. i^ad. — près du rdir. — de la jx-lite niujur d'eau. — où on suppose qu'elle

vient se désaltérer. Des rabatteurs à cheval vont (lueltjaefois à vingt-cinq kilomètres de là et, quand ils ont découvert la bande, ils manœuvrent de manière à la pousser vers leurs compagnons. Midi! C'est l'heure où la chaleur est torride, l'heure où l'autruche est plus facile à prendre. Et les chasseurs interrogent la plaine.

— A cheval ! Les voilà ! crient, tout à coup, les guetteurs montés sur un pistachier.

Et de l'horizon rouge surgissent de petites masses brunes qui viennent comme des boulets et que suivent des cavaliers, le burnous au vent. Les autruches ! Elles arrivent, elles aperçoivent l'ennemi, elles se jetteet de côté...

— Bismillah ! Au nom de Dieu !

Et au galop ! Au triple galop ! Les ailes entr'ouvertes les autruches courent de toute la vitesse de leurs longues jambes et, derrière elles, volent les pierres. Elles se séparent et chaque cavalier en poursuit une... Les pauvres bêtes! Elles tirent bientôt la pMte, puis elles s'arrêtent, haletantes, leurs gros yeux hagards et le bec entr'ouvert. Et on les abat d'un petit coup de bâton sur la nuque.

Voici le col de Ras-Besbaïer. Et, pendant une heure, longeant sa rive droite, nous côtoyons les roches du torrent desséché qui porte le même nom, nous le traversons et nous retombons dans les dajats, jus(ju'au lit non moins aride de l'Oued-Settafa. Nous tournons alors un banc de sable, une chaîne de dunes roses qu'empanachent des lentisques et des tamaris, et une piste tracée à travers de vastes plaines d'alfa, de chih et d'armoise, nous conduit à rOued-bou-Trekfine, où nous déjeunons sous les ombrages avares de la Dayat-ras-Chaab..,

Rien autour de nous! Rien que l'immensité déserte qui flambe au grand soleil ! Mais qu'il y a de choses dans ce rien ! Que ce vide est rempli ! Et quel plaisir nous aurions à étudier cette lumière aveuglante, ces plantes brûlées, ce silence solennel, cet Arabe à l'horizon, ces collines lointaines ! Non, l'école buissonnière nous est interdite. Debout et en marche !

Encore dix kilomètres et voici la Dayat-Talemsoun' ; voici le fond poudreux de l'Oued-Nili...

D'ALGER A GARDAIA.

A trois heures nous atteignons enfin le petit hordj de Nili où quelques soldats gardent une pépinière et où nous prenons des chevaux frais.

L'Oued-Nili est passé. Au loin défilent toujours des dnyats tandis que, par de mornes espaces nus que Ijoursoufflent des pierres arides, que bornent des collines décharnées, nous descendons une pente raide, nous nous perdons dans un chaos de roches volcaniques... Nous entrons dans la cliehha^ — le filet de ravins, de filons et de crêtes, — où se creuse la vallée du M'zab, le pays des Mozabites.

Voilà enfin Tilreinl! ■^^^-

Ce n'est que la réunion, sur un mamelon rocailleux, de deux pauvres petits bonljs ot d'une citerne. Nous sommes à quatrevingt quatre kilomètres de Laghouat et nous couchons ici, entre deux burnous.

L'un sert de matelas, l'autre de couverture.

I,o jour se lève; en route toujours ! Et notre chemin va, vient, contourne des rochers, traverse des oueds, franchit des cols, se traîne sous les ardeurs du soleil.

Une longue muraille grise se découpe enfin sur le ciel blanc ; derrière elle ondoient les jialmiers de Berrian'. Des puits intarissables sont creusés sous ces arbres ; des chameliers y puisent, avec des outres, une eau qui, tout le jour, coule dans les rigoles et, comme à Gabès, comme à Biskra, les amandiers, les grenadiers, les orangers poussent avec vigueur à l'ombre tutélaire des palmes...

Quel est donc le (diamp de désolation ([ue jonchent ces tessons

nilE A LAC. HOIAT.

emblématiques? Un cimetière... Sans qu'une tombe marque leur place, sous ces débris gisent des Mozabites. Là, dirions-nous si l'argot nous était permis, là dorment leur dernier sommeil les gens de Berrian" qui ont cassé leur cruche.

Dominé par un minaret en jiyramide tronquée, le village luimême est, sur une éminence, un amas de petites maisons blanches, de rues étroites et tortueuses... Il y a fête par là et une centaine d'hommes armés de tromblons courent au son des flûtes et des tam tams, bondissent comme s'il éclatait sous leurs pieds des cartouches de dynamite, brandissent leur arme, la lancent en l'air, la rattrappent en criant, tirent à tort et à travers. Ils font la fantasia à pied, l'une des spécialités du pays.

Nous repartons et le désert reparait. La vallée de l'Oued-el-Bir, des contours et des détours, un col, l'Oued-^Iarboul, d'autres lacets et d'autres rivières... Et voici enfin l'Oued-M'zab ! Nous sommes dans un grand cirque sablonneux, entre de petites collines que couronnent des villages et des minarets... Encore quelques kilomètres et voilà Gardaïa!

Gardaïa est la capitale d'une sorte de république qui se compose de sept villes entre lesquelles régnait autrefois la discorde : Berrian', Beni-Isguen qu'habitent des Nègres arrivés du sud, Ben- Noura, Melik, Guerrara, El-Attef et Gardaïa.

Celle-ci est bâtie sur un mamelon dénudé qui s'élève, au fond d'une vallée, au milieu de jardins où travaillent des Nègres à demi esclaves et (ju'arrosent des puits profonds. C'est, comme Berrian', un amas de maisons blanchâtres, aux angles souvent relevés en pointe; c'est un amphithéâtre triangulaire de bâtisses enfermées dans une enceinte bastionnée et dominée par une tour.

Gardaïa qui contient 12,000 habitants se divise en trois quartiers, en trois villes distinctes : la ville juive, celle des Medabiahs et la .ville proprement dite. La première qui fourmille de bijoutiers et de brocanteurs de bibelots baroques achetés aux Chambaas et aux Touareg, est un quartier d'une malpropreté immonde et dont les habitants, encore plus méprisés ici que dans le reste de l'Algérie,

D'ALGER A GARDAIA.

ne peuvent posséder hors de là, sont astreints au costume qu'ils abandonnent à Alger, sont à peine protégés par la loi. La (iiya, — le prix du sang, —pour le meurtre de l'un d'eux n'était naguère que desix à sept cents francs, tandis qu'il était de deux mille cinq cents à trois mille pour la suppression d'un Mozabite. La seconde loge des Arabes Ouled-Yaya, mercenaires redoutables que Gardaia avait appelés à sa défense soit contre les Touareg, soit contre les villes voisines et qui la terrorisaient elle-même quand ils n'avaient pas à la protéger contre les ennemis du dehors. Inuti-

nil

les depuis 1882, — depuis que le M'zab a été annexé à l'yMgéric, — et avantageusement remplacés par nos spahis, ils demeurent tout de môme, ils résistent aux efforts que les gens du pays font pour se débarrasser de leur fâcheux voisinage. Ornée d'une large place à arcades et où se tiennent les assemblées publiques et le marché, sanctifiée par une mosquée où se déposent tous les objets perdus, ce qui la transforme en un véritable magasin de bricà-brac, pareille, enfin, a toutes les villes sahariennes avec ses rues montantes, étroites et bordées de maisons aveugles, la lioisième ville est celle des Mozabites.

Au nombre de 3o 000, les Mo/.abites, — les Beni-.M'/ai), — sont

de race berbère et descendent de ces Africains que l'invasion musulmane refoula vers le désert. Leur gouvernement est une sorte de république administrée par deux conseils : Une espèce de conseil municipal particulier à chacune des villes de la confédération et analogue à la djemda des Kabyles dont il porte le nom et un conseil supérieur qui administre le W'/ab tout entier, qui règle les questions d'ordre et d'intérêt généraux.

Depuis longtemps convertis à l'Islam, les !Mozabites ont, sauf

certains détails, ■ — un turban de cordes plus petit, l'absence habituelle du burnous, une chemise de grosse laine multicolore et portée sur le tout, — adopté le costume des mahométans mais ils ne se sont pas mélangés avec eux ; ils ont conservé leur tjpe. Avec leur petite taille, leur barbe noire, fine et frisée, leur teint pâle et mat.

leurs traits presque européens, le regard tantôt fin et subtil,

AITRCCHR. ....

tantôt timide et iuj ant de leurs yeux si souvent malades, ils ont plutôt la tête des Juifs que celle des Arabes. Et c'est peut-être pour cela que ceux-ci les méprisent. Ces vils inoutcJioiis, comme ils les appellent avec dédain, ont d'ailleurs été chrétiens, ils sont hérétiques, ils appartiennent à la secte de ces Ouahabites qui se séparèrent d'Ali, gendre du Projjhètc, alors qu'il marchait contre les Monaouïas et il n'en faut pas tant pour encourir l'inimitié des musulmans orthodoxes. Sobres ; regardant comme un péché l'usage du tabac lui-même ; économes; actifs et rusés ; habitués, par la sévérité de leurs lois, à

D'ALGER A (UKDAÏA. 125

la soumission et à l'obéissance ; intelligents et industrieux, ils sont, de tous les Algériens, ceux qui, le plus volontiers, se rapprochent de nous. Négociants de naissance, ils achètent dans le Sahara les dattes, les moutons, la laine qu'ils viennent, en été, vendre à Batna et à Constantine ; en hiver, ils colportent à travers les oasis les pantoufles de Biskra, les outils européens, les étoffes, le café, le thé et autres produits qu'ils se sont procurés dans le Tell ; ils se répandent dans toutes les villes de l'Algérie où ils vont exercer leurs petits commerces; ils fourmillent à Alger où ils sont bouchers, baigneurs, épiciers, marchands de légumes, usuriers, et préteurs sur gages...

Et, après fortune faite, ils reviennent toujours chez eux. Ce retour au bercail est d'ailleurs prescrit par un article de leur code et, pour les empocher d'y manquer, la loi leur défend de se faire, dans leurs vagabondages commerciaux, accompagner par leurs sauvages épouses aux paupières noircies, au nez barbouillé de henné.

COLÉAH. — LE TOMBE.VU DE LA CHRÉTIENNE. CHERCHELL. — Ml-

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